L’appartement parisien de Jacques Prévert, situé cité Véron, derrière les ailes du Moulin Rouge, ne disparaîtra pas. Après plusieurs semaines de polémique et une mobilisation d’ampleur nationale, un accord a été trouvé le 19 décembre entre la direction du célèbre cabaret et les héritiers du poète, mettant fin à un projet d’agrandissement qui menaçait directement ce lieu emblématique de la vie littéraire française.
Le 22/12/2025 à 13:04 par Hocine Bouhadjera
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22/12/2025 à 13:04
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« L’appartement de Jacques Prévert est sauvé ! Et grâce à votre magnifique mobilisation celui de Boris Vian aussi ! Merci du fond du coeur ! », a partagé Eugénie Bachelot Prévert, petite-fille de l’écrivain et gestionnaire de son héritage, à l’issue d’une réunion avec la direction du Moulin Rouge.
Le cabaret a confirmé de son côté qu’il avait été décidé de « coconstruire ensemble une solution autour de deux projets », évoquant une réflexion commune sur l’intégration des héritages de Jacques Prévert et de Boris Vian au sein du futur dispositif culturel du site.
À l’origine de l’affaire, un projet porté par le Moulin Rouge visant à redonner vie à la salle Mistinguett, du nom de la vedette des années folles qui fit la renommée du cabaret. Pour retrouver les volumes et les proportions du music-hall des années 1920-1930, la direction avait décidé, en septembre, de ne pas renouveler les baux des appartements situés au-dessus de la salle, dont elle est propriétaire depuis 2009.
Parmi eux figuraient l’appartement de Jacques Prévert et celui de Boris Vian, mitoyens sur la terrasse de la cité Véron. Les locataires étaient sommés de restituer les lieux au 31 mars 2026, laissant planer la menace d’une intégration – voire d’une disparition – de ces espaces dans un nouveau volume scénique.
Très rapidement, l’annonce a suscité une levée de boucliers. Au-delà d’un simple différend immobilier, la situation est apparue comme un symbole des tensions entre logiques économiques, projets touristiques et préservation du patrimoine littéraire.
Jacques Prévert a vécu plus de vingt ans cité Véron, dans une étroite impasse bordée de vignes, à l’abri du tumulte du boulevard de Clichy. L’appartement, aménagé par l’architecte Jacques Couëlle, constitue un ensemble rare : murs courbes, niches sculptées, mobilier intégré, long couloir de tomettes. L’espace est resté pratiquement inchangé depuis les années 1950.
C’est là que le poète a écrit, reçu artistes et amis, et façonné une part essentielle de son œuvre. Le bureau, le téléphone, la salle à manger, les objets personnels et de nombreuses œuvres y sont toujours conservés. Aujourd’hui, le lieu fonctionne à la fois comme un musée vivant et comme le centre névralgique de la gestion de l’œuvre de Prévert, via l’association Fatras, qui y accueille chercheurs, lecteurs et visiteurs.
Pour ses défenseurs, l’appartement ne relève pas seulement du souvenir : il est un espace de transmission active, profondément ancré dans l’histoire culturelle de Montmartre.
Face à la menace, une pétition intitulée « Il faut sauver l’appartement de Jacques Prévert ! » a rassemblé près de 39.000 signatures. Elle s’ouvrait sur une citation de Patrick Modiano, prix Nobel de littérature : « Il faut que cet appartement mythique, ainsi que celui de Boris Vian, soit impérativement classé pour le protéger à jamais. »
Une lettre ouverte a été adressée à la ministre de la Culture, Rachida Dati, appelant l’État à intervenir. La liste des signataires, impressionnante, réunit écrivains, artistes, éditeurs, cinéastes, musiciens et figures du patrimoine : Dominique A, Philippe Delerm, Hervé Le Tellier, Françoise Nyssen, Antoine Gallimard, Patti Smith, Costa-Gavras, Fred Vargas, Paloma Picasso, entre autres.
Eugénie Bachelot-Prévert a salué « une victoire collective », rapporte l'AFP, évoquant l’effet conjugué des pétitions, de la pression médiatique et de l’engagement d’élus, notamment à la mairie de Paris. Elle a toutefois rappelé que la vigilance restait de mise quant à l’application concrète des engagements pris par le propriétaire.
L’accord trouvé pour l’appartement de Prévert ouvre également la voie à une solution pour celui de Boris Vian, situé de l’autre côté de la terrasse, comme l'a annoncé Eugénie Bachelot Prévert. Conçu par l’écrivain lui-même, ce lieu a longtemps accueilli visiteurs et amateurs, et conserve meubles, collections et archives.
Une réunion est prévue en janvier entre la direction du Moulin Rouge et les ayants droit de l'auteur de l'Écume des jours. Une pétition distincte, « Sauver la maison de Boris Vian », a recueilli près de 30.000 signatures. Les défenseurs des deux appartements y rappellent que Prévert et Vian incarnent une autre facette de Montmartre, tout aussi constitutive de son identité que le music-hall et le cabaret.
Le Moulin Rouge assure à présent n’avoir « jamais envisagé de détruire les appartements » et évoque des « informations erronées ». Il défend un projet présenté comme patrimonial, inscrit dans une politique nationale de soutien au cabaret, portée par le ministère de la Culture.
Le plan « cabaret », présenté début 2025, prévoit notamment des financements pour la création, les jeunes artistes et la valorisation de ce patrimoine vivant, grâce à une enveloppe de 475.000 € pour la création (costumes, décors, chorégraphies), un fonds pour les jeunes artistes et un « focus cabaret » doté de 200.000 € pour valoriser ce patrimoine vivant.
De leur côté, les héritiers et soutiens des écrivains soulignent que le patrimoine littéraire ne peut être relégué au second plan. Une demande de protection au titre des monuments historiques a été déposée auprès de la DRAC Île-de-France. Une telle procédure pourrait, en théorie, aboutir à un classement, y compris contre la volonté du propriétaire – une décision politiquement et juridiquement sensible.
Eugénie Bachelot-Prévert réaffirme son ambition de transformer l’appartement en musée ou lieu culturel pérenne. « Toute la mémoire de mon grand-père est là », résume-t-elle. Si les contours précis de l’accord restent à définir, la sauvegarde du lieu semble désormais acquise. L’association qui veille sur ce patrimoine y organise déjà des visites guidées - accessibles via HelloAsso.
Crédits photo : L'appartement de la cité Véron de Jacques Prévert - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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