TÉMOIGNAGE - « OnlyFans ou le Bois de Boulogne. Ce sont là mes dernières options. Je suis éditrice. Voici mon histoire. Elle est authentique. » Épisode 7. Dans une série télévisée, on approcherait du dernier épisode : happy end, drame humain, mariage improvisé, explosion de volcan, paix mondiale, invasion d'aliens, c'est selon. Je m'appelle Victoire. Et je relis actuellement V pour Vendetta.
Le 20/12/2025 à 11:59 par Victoire
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20/12/2025 à 11:59
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Après Noël, le monde de l’édition n’implosera pas. Il fera bien pire : il continuera. Même moquette grise, même machine à café qui fera un bruit de fin de règne, mêmes mails cordiaux envoyés avec des formules si rondes qu’on pourra y faire rouler un cadavre sans accrocher. On parlera de « réajustement », de « réflexion stratégique », de « nouvelle phase », comme on parlera d’une météo capricieuse. Il pleuvra des licenciements, mais promis, demain il fera soleil. Et nous, on sera nulle part, puisque sans aucune attache hiérarchique.
Les bureaux seront encore là, propres et rangés. Des open spaces qui ressembleront à des appartements témoins après la fin du monde : tout sera à sa place, personne ne sera là. Les plantes survivront par automatisme, arrosées par des gens qui sauront très bien qu’elles seront les dernières à quitter les lieux. Les écrans s’allumeront. Les badges biperont. Mais il n’y aura plus de flux. Plus d’élan. Juste une activité fantôme qui mimera la normalité, comme ces gens qui reprendront leur cours de yoga alors que le bâtiment prendra feu.
Dans l’édition, l’apocalypse ne sera jamais spectaculaire. Elle sera procédurale. Elle arrivera en pièces jointes, excellera en tableaux, en réunions Teams où tout le monde hochera la tête très sérieusement en regardant son reflet dans l’écran. Elle ne criera pas. Elle expliquera. Elle remerciera pour l’engagement. Elle s’excusera presque. Puis elle appuiera sur « envoyer ». Ce sera une fin du monde avec ordre du jour, minuteur et compte rendu validé à l’unanimité moins une abstention.
Je viderai mon bureau comme on traversera une zone contaminée. Lentement. Sans gestes brusques. On ne saura jamais ce qui pourra encore s’effondrer : une étagère, un souvenir, une illusion de sécurité mal calée. Je prendrai un carnet. Des post-it. Des épreuves cornées. Des dossiers qui ne serviront plus à rien mais que je n’arriverai pas à jeter — réflexe absurde de survivante : garder des preuves que tout cela aura existé.
Que ce ne sera pas juste une « aventure humaine ». Que ce ne sera pas un stage prolongé avec une carte de visite et beaucoup trop d’heures supplémentaires offertes avec amour. Que j’en parlerai à mes filles, un jour.
L'industre du livre adore la passion. Elle la chérit, la cite, l’exhibe, la recycle. Elle permet de payer moins, d’exiger plus, de demander l’impossible avec un sourire. Tu n’es pas exploité, tu es engagé. Tu ne t’épuises pas, tu t’investis. Tu ne perds pas ton emploi, tu changes d’orientation. Le vocabulaire est une politesse toxique : il transforme une chute imposée en choix personnel.
Les équipes partiront par petits groupes. Ce seront les miennes. Celles avec qui j’aurai tenu. Celles qui auront tenu pour moi aussi. Celles qui seront restées jusqu’au bout par loyauté, par peur, ou par amour sincère des livres — ce qui, dans ce métier, finira toujours par se confondre. Je les regarderai partir sans trop parler. On aura dépassé le stade des phrases. Elles seront trop petites pour ce qu’on traversera.
Les adieux ressembleront à des trêves. Des sourires tiendront par miracle. Des bras se refermeront trop longtemps, comme s’il fallait vérifier que l’autre sera encore là, encore vivant, encore réel. « On se tiendra au courant », je dirai. Je les entendrai me répondre la même chose avec un sourire Colgate.
Mensonge collectif. On le saura. On l’acceptera. On osera même promettre un déjeuner qu’on ne fera jamais, pas par indifférence, mais parce que certaines histoires ne survivront pas à la distance sans cadre ni badge.
Le monde de l’édition aime se raconter qu’il est héroïque. Qu’il résiste. Qu’il tient tête aux plateformes, aux écrans, au flux, à la barbarie contemporaine. En réalité, il tient surtout debout par habitude. Il avance maquillé en marathonien alors qu’il marche à la béquille, en répétant que tout va bien, merci.
La chute d’une maison d’édition ne sera jamais franche. Elle sera progressive, civilisée. On commencera par ne pas remplacer un poste. Puis deux. On mutualisera. On rationalisera. On appellera cela une évolution, comme si la disparition était une forme de maturité.
Personne ne dira « on abandonne ». On dira « on fait une pause ». Personne ne dira « on a échoué ». On dira « le contexte est compliqué ». Les mots serviront de morphine. Ils n’empêcheront pas la douleur, mais ils la rendront socialement acceptable.
Dans les salons, dans les dîners, dans les conversations à voix basse entre deux stands, tout le monde le sentira. Quelque chose ne fonctionnera plus. Pas seulement économiquement. Symboliquement.
Il y a une obscénité particulière à invoquer la « passion » dans un monde qui broie les corps. À demander de l’amour quand on retire les moyens d’exister. À glorifier la résilience comme une vertu morale, sans jamais interroger ce qui rend cette résilience nécessaire. Ceux qui disent stop deviennent vite des problèmes. Trop exigeants. Trop amers. Pas assez « constructifs ». Le mot préféré des gens qui construisent des ruines.
Après Noël, les guirlandes seront rangées. Les vœux auront été envoyés. « Belle année pleine de livres », écrira-t-on. Traduction : accrochez-vous, on serrera encore un peu la ceinture. Le miracle n’aura pas lieu. Il n’y aura pas de sauvetage spectaculaire. Pas de cheval blanc. Pas de mécène éclairé débarquant avec un chèque et une vision. La guerre sera longue et administrative. Des réunions. Des arbitrages. Des responsabilités partagées qui ne le seront finalement jamais.
Je traînerai dans les couloirs des maisons du groupe que j’aurai côtoyées comme une chance incroyable à mon arrivée. Les couloirs seront encore éclairés. Je marcherai lentement, comme si le moindre pas pouvait trahir quelque chose. Mon attachement. Ma colère. Mon épuisement.
Je reconnaîtrai chaque porte, chaque virage. Ici, une équipe riait trop fort pour conjurer la fatigue. Là, on aura encaissé un refus, la tête haute, comme si ça faisait partie du métier. Plus loin, une victoire minuscule, un livre passé in extremis en comité, célébré avec des croissants et un enthousiasme disproportionné parce qu’on savait exactement ce que ça coûtait. Les murs auront tout vu. Ils ne diront rien. Moi non plus, la plupart du temps.
Dans certains bureaux, il n’y aura déjà plus personne. Les chaises seront rentrées. Les écrans éteints. Des mugs oubliés sur des bureaux trop propres, vestiges d’une activité qui croyait encore à l’avenir. J’aurai envie de m’excuser auprès de ces espaces. De leur dire que ce ne sera pas un manque de travail. Ni de désir. Ni de compétence. Que ce sera autre chose. Quelque chose de plus lent, de plus froid, de plus organisé.
Et pendant que je marcherai là, ailleurs, ça tournera. Je le saurai. Je le verrai. D’autres maisons du groupe recevront des moyens. Du temps. De la patience. Pas l’opulence, pas le luxe, juste l’oxygène minimum pour avancer. Elles n’iront pas forcément bien. Mais elles iront mieux. À certaines, on accordera de l’indulgence. À d’autres, un grand tapis rouge à coups de PLV et de mises en place délirantes.
Je regarderai ça avec une jalousie qui me fera honte et que je ne chercherai même plus à nier. Pas une jalousie mesquine. Une jalousie de survivante affamée qui traversera les tranchées pendant que d’autres recevront des rations. On m’expliquera que la guerre sera finie. Que j’aurai tenu. Que je devrai être reconnaissante. Comme si tenir était une victoire en soi.
En attendant que tout cela ne se réalise, je me dis que j’aurais pu faire mieux si l’aide promise avait existé. Pas de la charité. Jamais. De l’aide. Des moyens. Du temps. Un vrai pari. Pas des ghostings. Pas des phrases corporate sans suite. On ne m’a pas retiré le soutien d’un coup. On ne me l’a pas donné.
Quand je m’arrêterai au bout du couloir, la porte se refermera derrière moi avec un bruit net. Le silence deviendra physique. Il s’installera sur les épaules, dans la poitrine, partout. Un silence de fin du monde sans explosion, sans héros, sans récit glorieux. Juste la fin d’un système.
Ma maison ne sera pas sauvée par ceux qui l’auront conduite là, ni par des slogans, ni par des posts LinkedIn sur « la puissance des histoires » illustrés par des photos de café tiède. Elle sera transformée, ou elle disparaîtra. Entre les deux, il y aura un moment dangereux : celui où certains cesseront d’être gentils. Où ils arrêteront de confondre amour et sacrifice. Où ils comprendront enfin que la loyauté n’est pas l’autodestruction.
Dans les mondes post-apocalyptiques, les survivants ne sont jamais les plus polis. Ce sont ceux qui apprennent vite. Ceux qui savent rire au mauvais moment. Ceux qui comprennent que la littérature mérite mieux que des ruines bien décorées. Le reste, c’est de la mise en scène.
Croyez-moi, j’ai compris le système. Les fils, les rouages, les règles non écrites. Je ne suis plus la marionnette. Je ne serai certainement pas le marionnettiste soumis malgré lui à des lois qui le régissent.
Dans Fight Club, la règle est simple : ne pas parler du Fight Club. Se taire, encaisser, disparaître proprement, puis appeler ça une transition. Ils m’ont voulue à genoux avec à l'esprit “Malheur aux vaincus”, en riant.
Mais ils ont oublié que s’il reste un seul de ces vaincus, alors il montera une armée pour se venger de l’humiliation que le vainqueur a infligée. Avec une vengeance à la hauteur de l'humiliation.
La règle dit qu’il ne faut pas parler du Fight club.
Mais je vous garantis que vous entendrez parler de moi...
Découvrir l'épisode 8 : “L’édition n’est pas épuisée. Elle est saturée”
Crédtis illustration : ActuaLitté CC BY SA 2.0
Par Victoire
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3 Commentaires
Michel Petrovski
22/12/2025 à 07:53
Dans l'édition, comme ailleurs, rien n'est dû, sauf quand il s'agit de tenir ses promesses. Parfois, souvent, un jeu de dupes mais qui, in fine, dépend du client, ici le lecteur. Quelle que soit la raison pour laquelle un livre n'est pas lu, le non-lecteur n'y est pour pas grand chose. La différence avec d'autres domaines réside dans la durée ; le temps, essentiellement est trop cher en plus de l'argent. Oui, il est normal que des éditeurs disparaissent car il y a trop de livres et pas assez de lecteurs mais l'art a au moins un avantage suprême ; oui, il crée des oeuvres impérissables et des auteurs immortels. Et ça, le vide des bureaux et la disparition des chevilles ouvrières n'y pourra heureusement rien. Bonne chasse aux mécènes et encore bravo pour ce texte limpide !
Poomysite
22/12/2025 à 10:02
Texte admirable. Destructeur mais si proche de la vérité. L'édition française a perdu sa foi. Elle est devenue une mécanique qui répète insablement les mêmes mots, les mêmes phrases absurdes, vaguement mondaines, voulant faire croire qu'elles ont du sens. L'édition va mal parce qu'elle a perdu l'essentiel : la curiosité. Elle est devenue une machine qui cherche le "bon coup". La politique ravageuse venue principalement de la gauche amplifie le problème. Les postures des uns et des autres noircissent le paysage. Nous ne disons rien des libraires qui furent élevés au rang d'icônes de la culture et qui sont en réalité des vendeurs de papier imprimé. Trop de livres, écrit un commentateur, et il a raison. Mais, pas assez d'éditeurs curieux. La société française s'effondre dans un galimatias verbeux et l'édition aussi parce qu'ivre de sa prétention.
Malika Wagner
22/12/2025 à 11:53
Magistral.