Cette fin d'année sera cruciale pour le secteur du livre, miné par des résultats jugés décevants et une certaine morosité ambiante. L'impératif économique masquera sans doute des réflexions sur l'industrialisation et la commercialisation des ouvrages, alors que certains acteurs s'interrogent sur l'impact environnemental de leurs pratiques. La maison d'édition Wildproject, qui consacrait dès 2019 un titre à l'écologie du livre, poursuit cette réflexion.
En mars 2020, Wildproject publiait un ouvrage court, mais dense, intitulé Le livre est-il écologique ?, fruit d'une réflexion collective de certains acteurs et actrices de la chaine du livre, des libraires aux forestiers, en passant par des auteurs et des éditeurs, lesquels imaginaient « le livre de l’après-pétrole ».
Le titre s'inscrivait au sein d'un mouvement, largement initié et soutenu par l'Association pour l'écologie du livre, pour faire de l'écologie un élément fondamental du livre, dont elle était jusqu'alors un véritable impensé. La meilleure preuve en étant l'industrialisation et la financiarisation du secteur depuis quelques décennies, ainsi qu'un certain essoufflement général, marqué par la surproduction et la saturation des librairies — voire des lecteurs et lectrices.
Si l'association poursuit ses réflexions et expérimentations — avec la trêve des nouveautés en librairie, par exemple —, Wildproject ne s'est pas arrêté non plus avec Le livre est-il écologique ?. « Nous avons ouvert un espace de réflexion », nous explique Baptiste Lanaspeze, fondateur des éditions Wildproject. « Jusqu’à lors, j’étais absorbé par des questions de survie, je considérais Wildproject comme un acteur minuscule et isolé qui n’avait pas d’impact sur la filière. »
« À partir de ce moment-là, nous avons essayé de mieux examiner l’amont (imprimeur, papetier…) et l’aval (distribution, librairie…) de la chaine du livre. Car il me semble que l’éditeur reste l’acteur qui dispose de la vision la plus panoramique. Et il a une responsabilité particulière, puisqu’il est le donneur d’ordre. Si on veut envisager une filière plus écologique, les maisons d’édition ont sûrement un rôle à jouer », complète-t-il.
Profitant d'une proximité avec l'Association pour l'écologie du livre — Wildproject a participé à sa création et Georgia Froman, éditrice et chargée de droits étrangers, y est très impliquée —, la maison d'édition marseillaise a multiplié les petites actions afin d'améliorer le bilan carbone de sa production.
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Son site web, par exemple, n'affiche pas automatiquement les couvertures des livres, afin de réduire le poids des pages. Du côté de la production, le pelliculage [fine couche de plastique apposée sur la couverture d'un livre, NdR] a été supprimé : « Cela constituait un vrai débat, car le livre peut s’abîmer plus vite, ce qui génère plus de défraichis. Pour éviter de pilonner, nous avons décidé de récupérer tous ces défraichis — ce qui coûte environ 5000 € par an à la maison — pour en faire des services de presse, des ouvrages en vente directe sur les salons ou encore les proposer en braderie quelques années plus tard. Nous n’avons jamais pilonné beaucoup, mais aujourd’hui, nous approchons le 0 % de pilon », se félicite Baptiste Lanaspeze.
À l'occasion de ces braderies organisées de temps à autre dans les bureaux de la maison d'édition, dans le 1er arrondissement de Marseille, l'équipe de Wildproject — 5 personnes, dont 3 salariées en CDI, Marin Schaffner en auteur et traducteur indépendant, et Baptiste Lanaspeze, le gérant — s'est rendu compte que ces choix matérialistes débouchaient sur des moments conviviaux et chaleureux.
Fort de ce constat, Wildproject a souhaité « renforcer ses relations directes avec les lecteurs » en concevant une offre d'abonnement au catalogue de la maison. Pour 82 ou 161 €, il sera ainsi possible de recevoir chez soi 7 à 10 ouvrages à paraître chez Wildproject lors du premier semestre 2026.
« Évidemment, le nombre d’abonnés restera très faible, et le produit ne représentera qu’un minuscule pourcentage du chiffre d’affaires. Mais, en tant que maison d’édition, il est très gratifiant de constater qu’il existe des lecteurs et lectrices sont prêts à s’abonner pour recevoir notre semestre de parutions en entier », souligne Baptiste Lanaspeze.
La proposition n'a bien sûr pas vocation à éclipser les libraires, qui restent « notre principale relation commerciale », rappelle le gérant de Wildproject. « Nous avons plaisir à rencontrer nos lecteurs en direct : dans nos bureaux, dans les salons, et nous ajoutons une occasion supplémentaire avec l’abonnement. » Ce dernier est par ailleurs ouvert aux institutions.
Cette offre d'abonnement entend fidéliser, mais aussi faire connaitre la maison, sa ligne éditoriale et sa production : « Beaucoup de gens dans l’écologie politique ne nous connaissent pas encore », constate Baptiste Lanaspeze. Entre 2018 et 2023, toutefois, les ventes ont été multipliées par 5, selon les chiffres de la maison, qui réalise aujourd'hui un chiffre d'affaires annuel de 400.000 € environ.
L'idée est à présent de conforter sa place, de « poursuivre notre travail, en le faisant mieux ». Une quinzaine de livres sont venus grossir, l'année passée, un catalogue désormais diffusé et distribué par Harmonia Mundi Livre. Ne souhaitant pas elle-même participer à la surproduction d'ouvrages, l'équipe entend tenir ce rythme : « Si le temps de production déborde trop sur le temps de promotion des ouvrages, cela peut devenir risqué. »
En librairie, le rayon des ouvrages consacrés à l'écologie — thème que Wildproject travaille depuis ses débuts, aux côtés du décolonialisme et du féminisme —, s'est étoffé, grâce à l'intérêt du public et la création de nouvelles maisons d'édition. Impressionné par la vitalité et la qualité de l'offre, Baptiste Lanaspeze cite les productions de Divergences, Anamosa, Ròt-Bò-Krik, ou encore Shed Publishing.
D'autres éditeurs, motivés par une approche plus mercantile que sincère, ont aussi investi ce créneau, « soit pour démarcher des auteurs déjà installés, soit pour publier un peu tout et n’importe quoi », déplore Baptiste Lanaspeze.
Wildproject s'efforce ainsi de sensibiliser les lecteurs et lectrices, à l'occasion de salons, conférences ou rencontres, sur les liens économiques parfois méconnus au sein de l'édition : « Par exemple, que penser du fait que les ventes des livres de Frantz Fanon, à La Découverte, vont enrichir un milliardaire tchèque [Daniel Křetínský, propriétaire du groupe Editis, qui possède la maison, NdR] ? »
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« Nous nous retrouvons côte à côte en librairie, mais nous ne jouons pas à armes égales avec ces maisons d’édition », précise le fondateur de Wildproject. « Même si nos produits, nos auteurs sont proches, il y a d’un côté des maisons financiarisées de plusieurs centaines de millions d'euros, et de l’autre, des structures indépendantes comme nous de quelques centaines de milliers d'euros. »
Comme 2024, l'année aura été compliquée pour plusieurs structures indépendantes. « Nous avons senti un repli, depuis deux ans, des mises en place en librairie, avec une certaine prudence dans les achats », reconnait le gérant de Wildproject. « Nous ne souffrons pas trop de ce contexte, notamment grâce à la solidité de notre fonds, qui représente 50 % à 60 % de notre CA », reprend-il toutefois. « Et nous parvenons à produire nos livres, depuis Marseille, à des coûts très maîtrisés. »
De son côté, avec d'autres acteurs ou l'Association pour l'écologie du livre, Wildproject continuera en 2026 à ouvrir de nouveaux horizons éditoriaux. En se retournant parfois vers le chemin parcouru : « Je lis en ce moment un livre passionnant sur l’imprimerie à La Fabrique [Olivier Deloignon, Une histoire de l'imprimerie et de la chose imprimée], qui m’en apprend beaucoup sur l’histoire de l’édition et du livre. L’idée n’est pas de s’y réfugier par passéisme, mais de s’en inspirer pour penser de nouveaux modèles », avance Baptiste Lanaspeze.
« Aux origines, il n’y avait pas de différence entre libraire, éditeur et imprimeur, mais, depuis la révolution industrielle, la filière du livre n’a cessé de se fragmenter en un nombre de métiers de plus en plus nombreux. Et on se connait de moins en moins bien. C’est parfois navrant de voir que les principaux échanges des différents acteurs portent souvent sur les pourcentages de répartition du prix du livre entre eux. »
Photographie : Quelques titres de la maison d'édition Wildproject (illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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