Le rocher des proscrits

Salim Bachi

Les exilés de Jersey sont « des habitants précaires de l’île : des oiseaux aux ailes brisées que l’envol rebute », et parmi eux, Victor Hugo. Exilé politique, le « père de la littérature française » est en proie à une profonde mélancolie, depuis dix ans il est animé par une profonde tristesse à la suite de la disparition de sa fille et rumine une colère froide contre Napoléon III. Il n’est pourtant pas seul à Jersey : femme, enfants et maîtresse, tous ont suivi le patriarche dans cet exil, et pourtant, il se sent seul.

L’époque est aux « tables mouvantes », mouvement spirite initié par Kardec, avec lesquelles on peut parler aux défunts. Déçu de ne pas se connecter avec Léopoldine, Victor Hugo se désespère de ces séances. Il trouve souvent refuge auprès de Juliette Drouet qui le console et l’écoute ; avec elle, il va évoquer un fait divers qui vient de se dérouler sur l’île : l’assassinat d’un proscrit félon auquel il avait sauvé la tête lors d’un procès populaire.

Victor Hugo retrouve sa combativité et sa faconde pour défendre le mouchard accusé de trahison, car pour lui, si le crime est du domaine de l’abominable, c’est l’homme qui doit être jugé, car c’est un être humain avant d’être un criminel. Il faut comprendre et pardonner. Le jugement est à part et ramène par une sentence, le criminel parmi les humains.

Mais ce plaidoyer se révèle être plus salutaire pour Hugo que pour le traître qui sera assassiné par la suite. Que cherche à défendre Hugo ? La condition humaine ou seulement sortir de sa torpeur qui le fatigue ? Ou est-ce ce besoin infatigable d’être aimé et désiré. Pour lui, l’amour joue un rôle d’oppresseur plus que de sauveur. Victor Hugo se découvre homme solitaire parmi ses proches et ses admirateurs ou détracteurs, seul face à la mer et les éléments.

L’écriture de Salim Bachi rend un bel hommage au « père de la littérature » avec un portrait délicat et introspectif d’un homme ravagé par le deuil de sa fille, par l’éloignement sur cette île sur laquelle il a peur de mourir seul et incompris. Ses mots s’échouent sur les pages comme la houle qui lèche les côtes de Jersey, son style soigné et élégant, tranche avec le tempérament de son personnage en proie à des excès d’humeur, mais reflète avec justesse les sentiments de vague à l’âme d’un père inconsolable, un magnifique témoignage romancé de cette parenthèse jersiaise.

 

 
 
 

 

 

Une michronique de
Christian Dorsan

Publiée le
15/12/2025 à 10:17

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Le rocher des proscrits

Salim Bachi

Paru le 21/08/2025

248 pages

Plon

20,00 €