Au musée Guimet, on est pénétré de la solennité de ses pièces, du silence des vitrines, des cartels sages comme des images. Et puis, avec Manga, Tout un art !, exposition qui court jusqu'au 9 mars prochain, le lieu fait un pas de côté. Un pas calculé, qui consiste à prendre le manga au sérieux. À le traiter comme une forme narrative, graphique, industrielle, culturelle - avec ses généalogies, ses ruptures, ses contradictions.
Le 12/12/2025 à 18:59 par Hocine Bouhadjera
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12/12/2025 à 18:59
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La promesse, ici, n’est pas de réciter la litanie des « grands titres » pour satisfaire les connaisseurs ni de dérouler un manuel pour débutants. Le pari est de faire apparaître la complexité d’une histoire qui démarre bien avant le mot, traverse la modernisation du Japon, se frotte à l’Occident, s’industrialise, se politise, se mondialise - et revient, comme un boomerang, dialoguer avec des objets beaucoup plus anciens conservés… dans ce même musée.
La première bonne idée de l’exposition : regarder des œuvres anciennes « en chaussant des lunettes mangas », sans tomber dans la chasse aux ancêtres, ce sport muséal qui consiste à prouver qu’un art moderne « existait déjà » au XVIIIe siècle. Ici, il ne s’agit pas de décréter que les rouleaux peints seraient des mangas avant l’heure, mais de tisser des échos. De repérer des procédés « mangaesques » avant la lettre : l’intrication du texte et de l’image pour raconter, l’art du mouvement, le goût du combat, la présence du fantastique, l’humour omniprésent, et même - détail délicieux - des bulles pour figurer les rêves.
Et puis, l’exposition rappelle quelque chose qu’on oublie souvent quand on réduit le manga à un style : il y a une économie du récit. Dès le XVIIIe siècle, l’édition commerciale japonaise accélère : romans sérialisés et illustrés en dizaines d’épisodes, fidélisation du lecteur, circulation des personnages d’un support à l’autre - théâtre, estampes - comme on dirait aujourd’hui « franchise », « déclinaison », « produits dérivés ». Même le nerf de la guerre (et du papier) est déjà là : impression en noir, papier recyclé parfois médiocre. Le manga n’invente pas la contrainte : il l’hérite, il la systématise, il la sublime.
On croise Kawanabe Kyosai (1831–1889), prolifique au point d’en donner le vertige, caricaturiste assez mordant pour goûter à la prison, parfois présenté comme un successeur de Hokusai, admiré par des collectionneurs occidentaux de son vivant, dont Émile Guimet. Kyosai, c’est une passerelle parfaite : un pied dans la tradition, un autre dans la modernité qui arrive en trombe.
Ses séries jouent avec la culture classique et populaire, et surtout elles se moquent d’un Japon qui se modernise - parfois en se travestissant. On y retrouve des thèmes de la tradition humoristique : divinités humanisées, objets animés, animaux anthropomorphes, avec une affection marquée pour les grenouilles... Le manga n’est pas seulement une machine à héros, c’est aussi une machine à satire, à déformation, à irrévérence.
Dans la même veine, un rouleau humoristique du XVIIIe siècle enchaîne des saynètes où « grands hommes, sages et dieux » se retrouvent dans des situations incongrues. On retient que le Japon a cultivé une tradition où le rire n’est pas un sous-genre. Il est un mode d’intelligence du monde.
Il y a un moment, dans le parcours, où l’on cesse de penser en périodes et en étiquettes. Ce moment s’appelle emaki : le rouleau illustré, « mode d’expression par excellence » de la narration en mots et en images dans le Japon ancien. On vous rappelle le geste, et il est crucial : on déroule en gardant devant soi environ 60 à 70 cm ouverts. Autrement dit, le récit est une progression, un travelling manuel.
Dans leur forme la plus courante, ces rouleaux alternent texte et images ; chaque image peut figurer une ou deux actions, parfois en répétant les personnages dans une même section. Et puis l’exposition vous emmène vers un genre plus dynamique, où la séparation mots/images devient moins nette : composition fluide, mouvements mis en valeur, personnages qui « voyagent, se poursuivent, se métamorphosent » comme s’ils glissaient naturellement sur le papier. Le temps du récit se matérialise.
On passe par La légende de Tenjin (Sugawara no Michizane, 845–903, devenu divinité apaisante après une vie politique brisée et une mort entourée de calamités attribuées à son esprit vengeur), et par l’histoire de Kengaku, drame d’amour fatal où la passion mène à la métamorphose en serpent-dragon et à la mort.

On s’attarde souvent sur la « bulle » comme un signe de bande dessinée. Ici, on vous rappelle qu’elle est bien antérieure aux mangas, présente à l’époque d’Edo sur rouleaux, livres, estampes. Elle sert à rendre visible la vie psychique : pensées, rêves, apparitions, fantômes, et plus rarement des paroles. Même le mot japonais, fukidashi, dit beaucoup : « souffler » et « sortir ». La bulle est un mouvement qui va de l’intérieur vers l’extérieur. Ce n’est pas seulement une convention graphique, mais une philosophie miniature de ce que l’image peut montrer.
On s’arrête sur l’histoire du mot lui-même. « Manga », créé à la fin du XVIIIe siècle, s’impose avec la Manga de Hokusai, recueil de centaines de croquis pensé comme modèle pour l’étude du dessin. Au XIXe siècle, « manga » signifie « dessins variés ». Dans les années 1890, le terme glisse vers « caricature », puis dans les années 1920 vers son sens actuel : récit en bande dessinée. Féminin à la base, masculin à l'époque impériale.
Et puis l’exposition replace une pièce majeure dans un contexte très concret : l’ouverture du Japon, la rencontre avec l’Occident, l’essor de la presse satirique. Un Anglais, Charles Wirgman, lance à Yokohama The Japan Punch ; un Français, Georges Bigot, crée en 1887 Tôbaé en hommage à un genre d’images humoristiques antérieures. Les caricatures, appelées ponchi-e en référence au Japan Punch, se multiplient dès 1874. Et en 1890, Imaizumi Ippyo publie dans un quotidien les premiers dessins en vignettes qu’il nomme « manga », au sens de caricature, sens vulgarisé ensuite par Kitazawa Rakuten, avant l’extension narrative dans les années 1920 avec des dessinateurs comme Okamoto Ippei.

Arrive ensuite une salle qui fonctionne comme un pivot, presque une respiration : Sous la grande vague au large de Kanagawa de Hokusai. On la croit « vue mille fois » - sur des tote bags, des mugs, des fonds d’écran. Mais l’exposition fait quelque chose d’utile : elle remet l’estampe à sa juste température.
Publiée en 1831, imprimée en milliers d’exemplaires, appartenant aux Trente-six vues du mont Fuji, l’image saisit l’instant où des marins, sur des embarcations frêles, luttent pour leur survie : l’écume en griffes, la masse d’eau qui s’apprête à engloutir. Au loin, le Fuji, silhouette minuscule, possible espoir — et même jeu d’homophonie : « fuji » comme « absence de mort ».
Mais le plus intéressant, c’est ce que l’exposition en fait : elle suit ses reprises, dans les mangas, et jusque dans la BD franco-belge, où l’image a pu être perçue comme une préfiguration de la ligne claire ; elle évoque la référence chez Hergé (Les Cigares du pharaon, 1932), puis les variations : périls en mer, métaphore, subversion humoristique. Et quand l’icône finit sur une robe haute couture Dior peinte de la vague, on peut se dire, « encore une récupération », ou, voilà ce que fait une image puissante - elle circule, elle change d’usage, elle change de classe sociale, elle change de matière.
On pourrait raconter l’histoire du manga comme une trajectoire paisible, en réalité « ils se développent véritablement dans l’immédiat après-guerre », affirme l’exposition. Et là, la figure s’impose : Tezuka Osamu, « dieu du manga », pionnier aussi de l’animation. Il révolutionne la mise en scène : avant lui, les cases comme une scène de théâtre, entrées et sorties latérales, avec lui, l’inspiration du cinéma : plongée, gros plan, panoramique, zoom. C’est une grammaire qui change la vitesse émotionnelle du récit.
Et puis il y a Astro Boy : démarrage en 1952, adaptation en anime en 1963, première série télévisée d’animation japonaise, premier succès international du genre. L’exposition insiste sur l’humanisme de l’œuvre : coexistence entre humains et robots, responsabilité envers les créations, progrès technologique. Même quand elle raconte une séquence (la naissance artificielle, le père qui veut vaincre la mort), elle fait sentir que le manga peut être un laboratoire moral sous couvert d’aventure.
Avec Princesse Saphir (1953), Tezuka participe à l’émergence d’un grand shōjo moderne. Et plus tard, il s’adresse à un public moins enfantin avec de grandes fresques comme Phénix, vaste méditation sur l’immortalité et le destin de l’humanité à travers les âges, Bouddha, relecture monumentale de la vie du fondateur du bouddhisme, ou encore L’Histoire des trois Adolf, fresque politique et historique qui traverse l’Europe et le Japon du XXe siècle. Osamu Tezuka est un point de bascule où le manga devient un langage populaire à très haute intensité narrative.
Puis l’exposition vous emmène ailleurs, là où les vitrines sentent moins la célébration et plus la tension : le gekiga, fin des années 1950. « Dessins dramatiques », style réaliste et sombre, bande dessinée qui « entre dans l’âge adulte ». Tatsumi Yoshihiro et sa sécheresse réaliste, Shirato Sanpei et ses fresques politiques, Tsuge Yoshiharu et ses expérimentations proches d’une « Nouvelle Vague » du montage et de l’ellipse, Saito Takao et le réalisme quasi documentaire de l’espionnage avec Golgo 13.
On comprend alors que le manga n’est pas seulement une industrie : c’est aussi une zone d’essai, une zone de friction avec le cinéma, la littérature, la politique. C’est aussi ce qui s’invente quand un pays se regarde dans un miroir moins flatteur.
Le parcours n’oublie pas la faune surnaturelle. Le terme bakemono, familier, recouvre êtres vivants, plantes ou objets dotés de pouvoirs surnaturels, proches du mot plus savant yokai. Leur fortune moderne n’est pas un hasard : ces créatures ont intrigué les Occidentaux dès l’ouverture du Japon au XIXe siècle. Certains objets exposés, fabriqués sous l’ère Meiji pour le marché occidental, racontent aussi une histoire : celle des curiosités exportées, des fantasmes réciproques, et d’un imaginaire qui circule.
Et puis vient Mizuki Shigeru, maître des yokai, auteur prolifique, créateur de Kitaro, style immédiatement reconnaissable : personnages presque cartoons dans des décors très réalistes, nourris par une formation aux beaux-arts occidentaux.

L’exposition prend au sérieux la question des publics, donc des genres, donc des formes. Côté shōjo, elle rappelle que le Japon devient très tôt un producteur majeur de BD pour lectorat féminin, réalisées principalement par des autrices, avec une variété de sujets qui dépasse l’histoire d’amour - drames familiaux, sport, danse, science-fiction, fantasy, horreur. Elle insiste sur une esthétique : mises en pages libérées, personnages en pied sur toute la hauteur, grands yeux scintillants - procédés formels au service de la psychologie aussi.
Côté shōnen, l’exposition raconte le triomphe mondial : diffusion télévisuelle en Europe — Goldorak, puis Dragon Ball, City Hunter, Saint Seiya —, choc adulte avec Akira (1988), puis bascule transmédia - One Piece, Naruto, Fairy Tail -, jusqu’à Demon Slayer comme modèle global à l’ère numérique. Elle décrit un écosystème complet - anime, jeux vidéo, cartes, produits dérivés - et montre que ce n’est pas une « dérive commerciale » ajoutée au manga : c’est souvent sa condition de puissance culturelle, portée par une cadence infernale de production, mais aussi par un socle de valeurs partagées.
L’esprit du kaizen, cette idée d’amélioration continue, irrigue les récits shōnen, où la progression passe par l’effort, l’apprentissage, l’échec et la persévérance. Amitié, dépassement de soi, loyauté au groupe et transmission s’y imposent comme un langage moral commun, suffisamment universel pour franchir les frontières sans perdre son ancrage japonais.
Le passage sur les « figures d’apocalypse » évite le sensationnalisme. Il relie Godzilla, Gen d’Hiroshima, Akira, L’Attaque des Titans : une hantise de la catastrophe qui se reconfigure selon les époques, parfois cyclique, parfois politique, parfois intime.
On finit par la mode, où excelle tellement le pays du Soleil Levant. Si le manga est une culture de l’image, il est aussi une culture de la silhouette : cheveux impossibles, costumes-signatures, accessoires totémiques, codes de couleur et de découpe, théâtralité. Le cosplay, né dans les années 1970–1980 autour des conventions, a fait exploser cette logique en pratique sociale. Et la mode de luxe, toujours à l’affût d’un imaginaire prêt-à-porter, a fini par s’y laisser prendre.
Louis Vuitton avec Nicolas Ghesquière et Naoko Takeuchi (Sailor Moon), Gucci avec Araki Hirohiko (JoJo), Julien David imprimant Goldorak sur des vêtements, Junko Koshino et sa Spike Dress évoquant les robots d’anime, Yuima Nakazato et ses silhouettes futuristes nourries de tradition japonaise…

Le musée Guimet réussit son coup : il ne demande pas au manga de « se justifier » en devenant respectable. Il le montre déjà complexe, déjà traversé de couches historiques, déjà capable de dialoguer avec Hokusai comme avec une robe Dior, avec un rouleau de soie du XVIIIe siècle comme avec un adolescent qui lit One Piece dans le métro.
Le manga est un art narratif. Un art de la découpe, du mouvement, du temps, du gag et du drame, de l’ellipse et du zoom, de la série et de l’icône.
En définitive, Manga, Tout un art ! mérite qu’on s’y arrête, que l’on soit lecteur assidu ou simple curieux. L’exposition évite les raccourcis, prend le temps d’expliquer, de relier, de complexifier, sans jamais perdre de vue le plaisir des images et des récits.
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Une exposition qui ne « lève pas le voile » pour révéler une vérité définitive, mais pour rappeler que l’histoire du manga est une histoire de circulations - d’images, de techniques, de marchés, de rêves. Merci Son Goku.
L’exposition est à voir au musée Guimet jusqu’au 9 mars prochain.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
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