« Mes réserves d’espoir sont définitivement épuisées, je parlerai donc des anges. » C’est par cette phrase que László Krasznahorkai ouvre sa leçon de Nobel, dans la langue mystérieuse des magyars, prononcée à Stockholm à l’occasion du prix de littérature 2025. Un point de départ radical, à l'image de son oeuvre, où Satan est bien le Maître de la Terre, et où l'absurde dignité est la seule réponse possible.
Le 11/12/2025 à 15:51 par Hocine Bouhadjera
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11/12/2025 à 15:51
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Récompensé « pour une œuvre puissante et visionnaire qui, au milieu d’une terreur apocalyptique, réaffirme le pouvoir de l’art », l’écrivain hongrois choisit pourtant de se tenir aux franges du désespoir. Sa leçon, construite en trois mouvements — anges, dignité humaine, révolte — dessine un constat d’extrême lucidité.
Le Hongrois commence par une scène presque burlesque, comme dans la première scène des Harmonies Werckmeister : il affirme qu’il ne se tient pas devant le micro, mais qu’il marche en rond dans « une petite tour » construite en planches de sapin bon marché, à flanc de colline. C’est dans ce lieu précaire qu’il médite sur les anges - mais pas ceux des tableaux de Giotto ou Fra Angelico.
Les « anciens » anges, rappelle-t-il, étaient des messagers, indissociables de la parole divine qu’ils portaient. Ils descendaient vers les humains avec une annonce, un ordre, une promesse. Ils attestaient d’un « en haut » bien réel, structurant notre représentation du monde en un axe clair : au-dessus / au-dessous, le ciel et la terre.
Les « nouveaux » anges, ceux qui l’obsèdent, n’ont plus d’ailes, plus de manteaux célestes et, surtout, plus aucun message. Ils marchent « en simples vêtements de ville », parmi nous, difficilement reconnaissables, comme s’ils n’avaient plus de point d’origine identifiable. Il ajoute même qu’il n’est plus sûr qu’il existe encore un « là-haut » : cet endroit aurait cédé la place à un « éternel QUELQUE PART », colonisé par « les structures insensées des Elon Musk de ce monde », ces projets technologiques qui redessinent l’espace et le temps.
Ces nouveaux anges se tiennent simplement là, silencieux, cherchant notre regard, comme s’ils nous imploraient de leur transmettre quelque chose. Mais nous n’avons plus rien à leur dire. La figure messianique est renversée : ce ne sont plus les anges qui viennent sauver les humains, ce sont les anges qui attendent en vain une parole humaine salvatrice.
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Cette inversion s’inscrit dans une veine profonde de l’ésotérisme occidental. Dans le gnosticisme antique, par exemple, le divin apparaît comme une réalité brisée : la figure de Sophia chute dans la matière, et c’est l’humanité qui doit rassembler ses fragments pour restaurer l’ordre originel. L’alchimie médiévale développe une idée similaire avec la Materia Prima, décrite comme une substance imparfaite, malade, porteuse d’une étincelle divine qu’il faut délivrer par le travail humain. On retrouve encore ce motif dans certaines branches de la mystique juive, où la « brisure des vases » disperse la lumière divine dans le monde, chargeant l’homme de la tâche de la réparer.
Le basculement est total lorsque le Hongrois comprend, grâce à son stéthoscope imaginaire posé « sur la poitrine de chacun », que ces nouveaux anges ne sont plus des messagers, mais des « sacrifices ». Sacrifiés « non pas pour nous, mais à cause de nous », dans un monde où « il y a la guerre, la guerre et rien que la guerre, la guerre dans la nature, la guerre dans la société ». Ce que nomme l'auteur ici n’a rien d’abstrait, et pas besoin d'en répéter à nouveau la liste...
L’écrivain s’interrompt : « Assez parlé des anges ! Parlons plutôt de la dignité humaine. » Suit une longue phrase-cascade, typique de son style, qui retrace à toute vitesse l’évolution de l’humanité, de l’invention du feu à la conquête de l’espace. « Être humain – créature étonnante – qui es-tu ? », demande-t-il. Il énumère : la roue, la coopération comme condition de survie, le langage rendu possible par un détail anatomique du larynx, les civilisations, la philosophie, l’exploration de la Terre, la maîtrise de l’atome, l’art, de la grotte à Léonard de Vinci, puis Bach.
Mais ce catalogue émerveillé tourne brusquement : l’humanité, dit-il, « a fini par ne plus croire en rien », elle s’est laissée dévorer par des dispositifs techniques qui détruisent l’imagination et l’ont condamnée à ne plus disposer que d’une mémoire à très court terme. Elle a abandonné « la connaissance, la beauté et le bien moral » pour glisser vers une plaine boueuse qui la tire vers le bas...
L’infobésité, le flux continu de notifications, la polarisation algorithmique, l’incapacité à se projeter au-delà de quelques jours : tout cela n’amoindrit pas seulement notre attention, mais ce qu'il considère, en profondeur, comme notre aptitude à habiter réellement le temps. Une manière de percevoir le monde, de sentir les forces invisibles qui nous traversent, une lenteur intérieure aujourd’hui presque devenue impossible.
La modernité fabrique au contraire un présent perpétuel et chaotique, saturé de signaux, où la pensée ne peut plus descendre en profondeur. Dans des vies fragmentées par la mobilité forcée, les architectures écrasantes et les logiques techniques qui dictent nos gestes, tout se passe comme si l’espace intérieur se rétrécissait en même temps que le temps.
La troisième partie du discours, consacrée à la révolte, s’ouvre sur un souvenir : un après-midi lourd et humide, au début des années 1990, sur un quai de U-Bahn à Berlin.
László Krasznahorkai décrit patiemment le dispositif de sécurité : la ligne jaune, le miroir pour le conducteur, la zone interdite avant l’entrée du tunnel. Dans cet espace strictement prohibé se tient un clochard, dos voûté, qui tente d’uriner, goutte à goutte, au prix d’une souffrance manifeste. Très vite, la foule juge la scène « scandaleuse » et réclame implicitement le retour à l’ordre. Sur le quai opposé apparaît un policier, qui ordonne au sans-abri de cesser, sans effet.
Pour intervenir, l’agent doit respecter lui aussi le système : monter l’escalier, traverser la passerelle, redescendre sur le bon quai. Les dix mètres qui le séparent du clochard deviennent un obstacle décisif. Le policier avance « mètre par mètre », le clochard « centimètre par centimètre », brisé de douleur.
Dans cette course ralentie, l’écrivain voit tout à coup se figer une image : le policier représente « le Bien obligatoire », le clochard, « le Mal » tel que défini par l’ordre social. Or ces dix mètres, explique-t-il, ne seront jamais franchis : « Le Bien ne rattrapera jamais le Mal », parce qu’entre les deux « il n’y a pas d’espoir, absolument aucun ».
Le souvenir berlinois conduit l’écrivain à une question précise : « Ce clochard et tous les autres parias, quand se révolteront-ils enfin, et à quoi ressemblera cette révolte ? » La réponse reste ouverte, suspendue. Il n’imagine ni insurrection romantique ni grand soir rédempteur, mais une « révolte en relation avec le tout », c’est-à-dire avec la structure même du monde tel qu’il est.
Dans ce cadre, l’acte de parler, plus encore, d’écrire, apparaît lui-même comme une forme de résistance. László Krasznahorkai affirme qu’il a « pensé à tout » et qu’il a « tout dit » de ce qu’il croit sur la révolte, la dignité humaine et les anges, « et peut-être même sur tout – même sur l’espoir ».
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Dans son dernier texte en date, Petits travaux pour un palais, le bibliothécaire Herman Melvill - double bancal du grand Melville - noircit des carnets pour ne pas être englouti par « la catastrophe », rêvant d’une bibliothèque « ÉTERNELLEMENT FERMÉE » comme ultime rempart contre un monde qu’il juge profanateur. Ce « fatigué » avance dans un monologue circulaire, porté par une obsession de territoire et de chute, où New York devient le milieu naturel de l’art : un chaos qu’il faut arpenter pour en extraire un sens.
Dans ce monde sans Dieu, traversé par la présence diffuse du Mal, surgit parfois ce que Krasznahorkai nomme « l’absurde dignité » : ce moment tragique où l’être humain, malgré tout, s’oppose à ce qui l’écrase. Écrire devient alors, comme dans le discours Nobel, un geste fragile mais nécessaire, la dernière manière possible de tenir debout.
De ce point de vue, la leçon de Stockholm prolonge et condense toute une œuvre. Elle n’offre ni programme, ni solution, ni consolation morale. Elle met en récit ce que signifie vivre dans un temps où les anges ne parlent plus, où le Bien ne parvient pas à rattraper le Mal, où l’humanité semble avoir consommé le crédit de sens qu’elle s’était elle-même accordé.
Mais elle montre aussi qu’il reste au moins une chose possible : nommer ce qui se passe, avec une précision presque maniaque, au risque de l’inconfort. Marcher en rond dans une petite tour mal isolée, écouter battre le cœur du monde avec un stéthoscope imaginaire, et revenir dire, malgré tout, ce qui a été entendu.
La leçon de Nobel de László Krasznahorkai, traduite en anglais par Ottilie Mulzet, est à retrouver ici.
Crédits photo : Pexels
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
5 Commentaires
seingelt
12/12/2025 à 07:43
Très grand écrivain, je confirme, et bien plus profond que cette lecture à gros traits d'absurde manichéen et gnostique, ça ce n'est que l'écume apparente. Mais bon pas de problème si c'est voulu pour appâter le chaland.
Rose
12/12/2025 à 07:58
Du nihilisme en tapinois ?
perkeo
14/12/2025 à 13:12
Des métaphores religieuses éculées, une dystopie qui aurait pu être écrite en 1950. Jouer au "vieux sage", c'est recycler des vieilleries en prenant des poses.
Murakami est un vrai écrivain, puissant et original, et qui s'adresse aux lecteurs d'aujourd'hui. Forcément, les médiocres du comité Nobel préfèrent ce qui leur est familier.
seingelt
14/12/2025 à 19:29
c'est pas faux, ces vieilleries ça fait plus de 2500 ans qu'on les recycle, mais c'est quand même bon, il est encore alerte le vieux sage, il les manie bien ces vieilleries, et Murakami est surcoté.
pierre-jean
15/12/2025 à 17:08
Très bon article de Hacine Bouhadjera. Lire Krasznahorkai suffit à tous les commentaires superfétatoires et autres. N'est pas Krasznahorkai qui veut...