Depuis quelques semaines, la température monte sur Instagram et dans les boites mail : derrière l'enseigne Courts Bouillon, deux professionnels de l'édition et du graphisme développent un nouveau média consacré au monde du livre. Le duo y aborde des thématiques liées à la concentration éditoriale, à la diversité ou à la liberté d'expression, et met aussi en avant des créateurs, créatrices ainsi que leurs œuvres.
Le 10/12/2025 à 13:16 par Antoine Oury
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Publié le :
10/12/2025 à 13:16
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En septembre dernier, le compte Instagram de Courts Bouillon s'inaugurait avec une première publication, qui évoquait le phénomène de la concentration économique de l'édition. Une présentation claire, épurée et un appel à l'action aussi bien qu'à la réflexion : « Il est grand temps de proposer et de soutenir de nouveaux récits. »
Quelques dizaines de posts et de centaines d'abonnés plus tard, Courts Bouillon n'a rien perdu de son ambition. À la lettre d'information bimensuelle, qui vient prolonger les publications Instagram, devrait prochainement s'ajouter une version imprimée, annoncent Floriane Candelon et Quentin Guibereau à l'occasion d'un entretien.
ActuaLitté : Quels sont vos parcours respectifs et vos expériences de l’édition ?
Quentin Guibereau : J’ai suivi un master à Villetaneuse, après un premier stage aux éditions Glénat. J’ai ensuite poursuivi ma carrière à La Boite à Bulles, où j’ai rapidement pris des responsabilités, pour devenir éditeur. J’y ai travaillé sur plusieurs titres, ainsi qu’aux Humanoïdes associés.
Floriane Candelon : De mon côté, j’ai fait un master d’édition à Cergy, en ayant en tête de travailler comme graphiste en maison d'édition, une voie que j’ai ensuite creusé à l’École Estienne. J’ai pour ma part réalisé des alternances chez Nathan et Fleurus, avant de travailler pour Les Humanoïdes associés.
Comment en êtes-vous arrivés à imaginer Courts Bouillon ?
Quentin Guibereau : Nous ressentions tous les deux une certaine colère sur l’organisation des structures éditoriales, la manière dont fonctionnent les groupes qu’ils soient grands ou plus modestes. L’aspect commercial est trop souvent au centre, avec une manière de traiter les employés qui n’est pas correcte, à nos yeux. Parallèlement, nous avons vu, sur les réseaux sociaux notamment, s’exprimer des éditeurs indépendants, des auteurs ou des autrices sur ces sujets. Nous avons voulu créer quelque chose pour relayer ces bouillonnements, ces colères, ces voix, tout simplement, qui essayent de défendre d’autres points de vue.
Floriane Candelon : Nos expériences professionnelles respectives nous ont montré qu’il est possible de mener des projets stimulants et créatifs, mais qu’ils restent hors de portée pour des raisons essentiellement commerciales. L’idée était donc de proposer un espace où exprimer des colères, dans une logique un peu moins capitaliste.
Cette colère est-elle propre au milieu de l’édition ?
Floriane Candelon : Cette colère s’exprime depuis quelques années déjà dans la société, à travers le mouvement des Gilets jaunes, par exemple, ou Bloquons tout, plus récemment. Hier, au rassemblement pour la défense des librairies indépendantes, elle s’exprimait à nouveau. Il est d’ailleurs important de participer à ces mouvements pour visibiliser et exprimer cette colère.
Quentin Guibereau : Nous avons besoin d’accompagner ces mouvements, de les faire vivre au-delà du rassemblement, toutefois. Dans beaucoup de médias, on entend ou on lit que nous avons besoin de nouveaux imaginaires. Cela englobe aussi ces questions : quelle création lit-on ? Quelle création encourage-t-on ? Il faut rendre la lutte sociale cool, parler autrement d'histoires d’amour LBTQIA+... !
Développer de nouveaux imaginaires, afin de répondre à un discours réactionnaire qui se développe ?
Quentin Guibereau : Plusieurs phénomènes s’observent en effet dans le monde de l’édition, avec des groupes, comme celui de Bolloré, qui vont être particulièrement interventionnistes et relayer des voix réactionnaires. Mais on entend aussi une petite musique de fond : quand on travaille sur un livre qui aborde des questions relatives à l’immigration ou au genre, les précautions vont se multiplier, jusqu’à l’autocensure.
Floriane Candelon : Ce qui est traitre, dans ce mouvement qui traverse l’édition, c’est que l’idéologie portée par Bolloré et par Hachette rejaillit sur les nombreuses maisons du groupe, dont certaines publient pourtant des œuvres importantes et des auteur.ices dont les voix le sont tout autant. Le groupe Hachette est tellement imposant qu’il finit par toucher à toutes les idées politiques — pas de manière homogène, évidemment.
Quentin Guibereau : On ne peut pas s’en prendre aux maillons précaires de la chaine, qui restent les auteur.ices. L’idée est plutôt d’adopter une approche matérialiste, en bons marxistes : qui finance certaines parutions, et où va l’argent lorsqu’on les achète ? Le dernier Astérix n’est pas de droite ou d’extrême droite, mais il est important que le public sache que le produit des ventes finance les entreprises du groupe Bolloré.
Quelles sont les réactions à vos publications ?
Quentin Guibereau : Nous avons reçu un certain nombre de messages d’employé.es de grandes structures, qui likent parfois les publications critiques de ces mêmes maisons ! Ou des personnes qui sont en alternance, qui ont une expérience professionnelle de ces entreprises, et ne sont pas d’accord avec leurs méthodes.
Floriane Candelon : Certaines de ces réactions font écho à des manifestations récentes. Je pense à celle des éditrices du groupe Bayard, au SLPJ de Montreuil, en 2024, qui avaient manifesté contre l’alliance de leur entreprise avec l’extrême droite, via l’École supérieure de journalisme de Paris. Ces travailleuses et travailleurs ont des valeurs, qu’iels défendent même s’il est nécessaire de conserver un travail dans une structure qui tord ces valeurs. De nombreux.ses employé.es du groupe Hachette désapprouvent l’orientation idéologique donnée par Bolloré.
Quentin Guibereau : L’autre point qui revient régulièrement porte sur la répartition de la richesse. Proposer un SMIC à l'embauche est indécent, au vu des profits engrangés par certains patrons de l’édition.
Comment changer la donne, une fois ces constats faits ?
Floriane Candelon : Il faudrait changer le système du début à la fin, et il serait présomptueux de dire qu’on va tout changer avec Courts bouillon. Cependant, je pense que l’agrégation des voix, dans les maisons d’édition et en dehors, est importante. Elle peut amener à une prise de conscience, et à lancer et alimenter la machine. J’ai envie de me dire que nous allons changer le monde, finalement [rires].
À LIRE - Édition : une proposition de loi pour briser les conglomérats médiatiques
Quentin Guibereau : Je ne pense pas qu’il soit possible de changer le système seulement de l’intérieur. Notre action s’inscrit dans un écosystème autour de nous, qui mobilise d’autres acteurs, comme le Syndicat des éditeurs alternatifs ou les auteurs qui ont initié un girlcott contre Angoulême. Nous voulons avant tout participer à cet écosystème, en faisant intervenir des gens avec notre angle plus immédiat, numérique. Il est évident que l’opposition doit être collective, ce qui peut déjà être le cas à travers les syndicats d’artistes ou de libraires. Du côté de l’édition, l’action syndicale reste moins développée, peut-être parce que le mot « éditeur » a tendance à désigner à la fois la structure et l’individu qui y travaille.
Estimez-vous qu’à l’instar des auteurs, les éditeurs sont aussi précarisés par la chaine du livre ?
Floriane Candelon : Je ne mettrais pas sur un même plan les artistes auteur.ices et des personnes salariées qui reçoivent un salaire, même modeste, chaque mois. Il me parait à ce titre logique qu’on entende plus les voix des auteur.ices concernant leur rémunération.
Avec ma casquette de graphiste, je peux toutefois rappeler que les maisons d’édition sollicitent beaucoup de graphistes en freelance aujourd’hui. Et que les tarifs comme les délais sont tirés vers le bas, par tout le monde.
Comment s’organise aujourd’hui Courts Bouillon ?
Quentin Guibereau : Nous travaillons tous les deux à temps plein sur le projet. Si nous arrivons à développer l’idée et à toucher un public plus large, la question de l’évolution du modèle se posera. Nous étudions plusieurs possibilités, notamment celle d'une revue papier à terme.
Comment distinguez-vous votre activité sur Instagram et votre lettre d’information ?
Quentin Guibereau : Sur instagram, qui est plus viral, nous publions des informations et des analyses, tandis que la lettre d’information permet de prendre le temps pour mieux porter les voix des auteur.ices, des éditeur.ices et d’autres acteur.ices du secteur.
Comment concilier une volonté d’indépendance et de discours critique avec les impératifs des réseaux sociaux, dont les propriétaires restent des milliardaires par essence conservateurs ?
Floriane Candelon : Tiktok nous fait encore peur, c’est pour cela que nous restons sur Instagram aujourd’hui ! Mais c’est la raison pour laquelle nous avons développé la lettre d’information, afin de ne pas être trop dépendant de l’outil de Meta. Nous avons réfléchi à d’autres réseaux sociaux, mais Instagram conserve aujourd’hui un monopole.
Quentin Guibereau : Nous restons en tout cas attachés à l’idée de proposer des contenus pensés et adaptés à chaque support : pour Instagram, pour la lettre d’information et éventuellement pour un site ou une revue si nous arrivons à les développer.
Photographie : Quentin Guibereau et Floriane Candelon (Courts Bouillon)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
1 Commentaire
Que la lumière soit
11/12/2025 à 11:46
BRAVO pour cette initiative déterminée à mettre au jour des méthodes de l'ombre internes ou systémiques, inacceptables et condamnables. D'ailleurs si peu condamnées :
Embauche à bac +5 payée à peine plus du SMIC, salariés seniors poussés dehors par de jeunes loups ou dirigeants hors d'âge, travail dissimulé donc non rémunéré, liberté d'expression blâmée, surcharge de travail occultée, réalité de travail déformée, oppression des salariés, tri des livres et auteurs sur critères commerciaux plus que littéraires, harcèlement moral et sexiste, résultats d'audits tronqués, ruptures conventionnelles à bas bruit et licenciements abusifs, communications et malversations, n'en jetez plus...
Contre ce bouillon de culture, des Courts Bouillons et le pilon.