Le jeune homme à la trompette

Boris Vian, Dorothy Baker

« Le premier roman sur le jazz » est écrite par une blanche, par une femme, et raconte un gamin blanc qui s’incruste dans des lieux où il n’a a priori rien à faire. Rick Martin n’a pas grand-chose pour lui, sauf l’essentiel : l’oreille, la fièvre, cette obsession qui le fait apprendre un air avant même qu’il ne soit joué jusqu’au bout. 

Le patron du Cotton Club se fiche de son âge, les musiciens se fichent de sa couleur : tous entendent immédiatement ce qu’il est capable de faire avec une trompette. Il grimpe, change de clubs, de villes, passe des bars clandestins de Los Angeles aux boîtes de New York.

Il va « au sommet », comme le résume sèchement le texte, mais Baker n’a jamais la complaisance du roman de réussite : si le talent et la volonté suffisent à s’imposer dans la musique, ils ne suffisent pas à réussir sa vie. C’est là que le livre fait mal.

Dorothy Baker s’inspire de l’art, et insiste sur ce point, mais non de la vie du cornettiste Bix Beiderbecke. Elle prend la légende du prodige foudroyé et en tire un roman sans romantisme, où la grâce musicale cohabite avec un vide intérieur que rien ne vient combler. Le jazz n’est pas un décor : c’est une manière d’être au monde, improvisée, brillante, épuisante. On comprend alors pourquoi ce texte a si vite été lu comme un classique : il ne cherche pas à raconter l’histoire du jazz, il raconte ce que ça fait d’appartenir à une musique plus grande que soi.

Les Français ont de la chance, comme pour Poe : la traduction est signée Boris Vian. Trompettiste, chroniqueur, amoureux fou de cette musique, il est né un 10 mars, comme Bix, vivra un peu plus longtemps, mais pas tant que ça. Son texte garde le nerf du roman d’origine, ses phrases rapides, presque claquées. Et autour du livre, il y a tout ce qui l’a suivi : son statut de « classique », une parution chez Folio en 1982, puis l’adaptation au cinéma, La Femme aux chimères, avec Kirk Douglas, Lauren Bacall et Doris Day.

On a quelque peu oublié Dorothy Baker malgré tout. Après Le jeune homme à la trompette en 1938, elle choque Broadway avec l’adaptation de Trio, autour de l’homosexualité féminine. Elle revient en 1962 avec Cassandra au mariage, avant de s’éteindre en 1968. Une constance dans l’attention aux existences fragiles, aux liens impossibles, aux identités en déséquilibre. 

Rick Martin n’est ni un héros, ni un martyr, ni un simple double de Bix Beiderbecke : c’est un jeune homme qui a reçu en partage un talent qu’il ne sait pas habiter autrement qu’en le poussant jusqu’à la rupture. La force du roman est là : il ne fait pas du jazz un folklore nostalgique, mais une énergie qui dévore ceux qui la portent.

On peut y entrer par amour du jazz, pour la curiosité de retrouver le nom de Boris Vian sur une couverture, ou par appétit de classiques enfin réédités. À découvrir, ce n'est pas long en plus, et intense.

 
 

Une michronique de
Hocine Bouhadjera

Publiée le
09/12/2025 à 18:33

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NAUWELAERS

10/12/2025 à 23:54

Bravo à l'éditeur ou éditrice qui a pris l'initiative de rééditer cet ouvrage si important.
Dommage que pour trop de monde le jazz commence avec Coltrane et Miles Davis: même Armstrong semble avoir perdu un peu de son rayonnement autrefois immense bien au-delà du jazz (ce que lui reprochaient certains intégristes du jazz amateurs de barrières musicales).
Bix ne parle plus qu'à des spécialistes qui se raréfient.
J'écoute beaucoup de jazz sur TSF Jazz et France Musique et jamais je n'entends BB...
Autre livre fondamental pour ce qui est de la vie en jazz, au-delà de la musique: «La Rage de Vivre» de Mezz Mezzrow !

CHRISTIAN NAUWELAERS

Jean Claude Zylberstein

18/12/2025 à 18:26

Merci Houri! Et bien d’accord avec vous M. Neuschwander! J’en suis l’heureux éditeur/ editor

Le jeune homme à la trompette

Dorothy Baker trad. Boris Vian

Paru le 05/09/2025

220 pages

Belles Lettres

13,90 €