Accusé dans une tribune collective d’avoir coorganisé un « procès politique à l’encontre d’Israël et de l’Europe », le colloque « Palestine et Europe », annulé au Collège de France, cristallise un conflit plus large autour de la liberté académique et du rôle des institutions de recherche. Directeur du Centre arabe de recherche et d'études politiques (Carep), directement visé par ce texte, Salam Kawakibi répond ici aux mises en cause visant le colloque, ses intervenants et les liens avec le Doha Institute, et décrit les effets de cette séquence sur le travail des chercheurs.
Le 08/12/2025 à 12:54 par Hocine Bouhadjera
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Fin novembre, une tribune publiée sous le titre « Le colloque annulé au Collège de France était un procès politique à l’encontre d’Israël et de l’Europe » a pris pour cible le colloque « Palestine et Europe », initialement prévu au Collège de France les 13 et 14 novembre. Signé par des députés et des sénateurs, parmi lesquels Bruno Retailleau ou encore Laurent Wauquiez, le texte affirme que l’annulation de l’événement ne relève pas d’une censure, mais d’un « acte de responsabilité ».
Les signataires y décrivent un programme présenté comme « univoque » et « idéologiquement militant », organisé autour d’une lecture du sionisme assimilée à un « projet européen d’expansion coloniale » et d’une mise en accusation de l’Europe pour sa supposée « complicité » avec un « génocide » à Gaza. Ils reprochent au colloque l’absence de « débat contradictoire », l’uniformité des perspectives et la marginalisation de toute approche jugée trop favorable à Israël ou trop attentive aux contraintes sécuritaires des politiques publiques israéliennes.
La tribune s’attarde également sur la composition du panel d’intervenants, en mettant en cause plusieurs noms, dont ceux d’Azmi Bishara, écrivain et ancien membre de la Knesset, le parlement israélien ; ou de Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les territoires palestiniens occupés.
Elle estime que certaines prises de position publiques relèveraient de l’apologie du terrorisme ou de l’antisémitisme. Au cœur du texte, le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep) est présenté comme « pilier du soft power intellectuel du Qatar », branche française d’un réseau pensé comme un instrument d’influence étrangère, bien plus que comme un centre de recherche indépendant.
Précédemment, 300 universitaires dénonçaient, cette fois, une « ère de censure » ouverte par cette décision et s’inquiètaient de ses effets sur l’autonomie de la recherche et la tenue de débats académiques sur la Palestine. Le colloque a finalement été relocalisé dans les locaux du Carep.
C’est dans ce cadre que Salam Kawakibi, directeur du Carep, revient sur ce qu’il considère comme de graves incompréhensions du fonctionnement du champ académique, défend les critères scientifiques ayant présidé au choix des intervenants, détaille la gouvernance et le financement du Carep et du Doha Institute, et réagit à la personnalisation des accusations visant des chercheurs comme Francesca Albanese.
Il qualifie l’annulation de l’événement d’atteinte à la liberté académique, tout en soulignant le paradoxe d’un colloque finalement très suivi, et met en garde contre un précédent susceptible d’encourager l’autocensure dans le monde universitaire.
ActuaLitté : Comment avez-vous réagi, en tant que directeur du Carep, à cette tribune qualifiant le colloque de « procès politique » et mettant en cause son caractère scientifique
Salam Kawakibi : Cette tribune m’a moins surpris par son existence que par les nombreuses incompréhensions qu’elle révèle quant au fonctionnement du champ académique. Les critiques formulées reprennent des arguments largement diffusés ces derniers temps dans certains cercles militants et médiatiques, sans réel examen des faits ni connaissance du contenu scientifique du colloque.
Ce décalage est d’autant plus regrettable qu’il concerne des personnalités dont on pourrait attendre une familiarité minimale avec les règles qui encadrent un débat universitaire : pluralité des approches, liberté de recherche et indépendance à l’égard des pressions politiques.
J’ai envisagé de répondre point par point aux affirmations contenues dans ce texte, avant d’y renoncer face au nombre de contre-vérités et d’approximations qu’il aurait fallu rectifier pour rétablir l’exactitude des faits.
L’une d’entre elles mérite néanmoins d’être signalée : l’idée selon laquelle les organisateurs auraient cherché à compenser une supposée « partialité » du programme en choisissant certains intervenants pour des raisons identitaires ou nationales. C’est inexact. Les intervenants ont été sélectionnés exclusivement sur la base de leur compétence scientifique et de la pertinence de leurs travaux.
À toutes fins utiles, je précise néanmoins que le colloque comptait parmi ses participants des chercheurs de confession juive ainsi qu’un intervenant israélien. Cette précision n’a pas vocation à valider une quelconque logique de quota, mais à rappeler que l’accusation portée repose sur une lecture erronée — voire idéologique — du travail académique.
Les signataires estiment que le programme du colloque était « univoque » et idéologiquement militant. Comment répondez-vous à cette accusation, notamment sur l’absence supposée de pluralisme ou de contradiction ?
Cette accusation repose sur une conception largement erronée de ce qu’est un colloque scientifique. Un colloque n’a pas pour vocation de mettre en scène une confrontation de positions politiques ou de « donner la parole à toutes les sensibilités ». Il réunit des chercheurs reconnus dans leur domaine, sélectionnés sur la base de leurs travaux, par leurs pairs et par des institutions scientifiques reconnues au niveau international.
Le pluralisme scientifique ne se mesure pas à l’équilibre artificiel de points de vue opposés, mais à la diversité des approches, des méthodes et des terrains de recherche. À cet égard, le programme du colloque réunissait des historiens, politistes, sociologues et juristes issus de différents pays et traditions académiques, dont les analyses ne se confondent ni ne se répètent.
J’ai le sentiment que certains de nos détracteurs projettent sur le monde universitaire une logique issue du débat médiatique ou télévisuel, qui n’est pas celle de la recherche. La science ne fonctionne pas sur le modèle du « pour ou contre », mais sur l’établissement des faits, leur interprétation argumentée et leur mise en discussion critique.
J’invite d’ailleurs les personnes qui en doutent à visionner les séances du colloque, librement accessibles en ligne, afin de juger sur pièces plutôt que sur des procès d’intention.
Enfin, il est important de préciser qu’aucun militant n’était invité en tant que tel à ce colloque. Le travail présenté relève exclusivement de la recherche universitaire. Le fait que certaines analyses puissent déranger ou contredire des récits établis ne les transforme pas en prises de position militantes : nommer et analyser des faits relève du travail scientifique, non de l’engagement idéologique.
Le Carep est décrit dans cette tribune comme un outil du « soft power intellectuel du Qatar » et non comme un centre de recherche indépendant. Comment définissez-vous l’identité scientifique et institutionnelle du Carep, et pouvez-vous préciser la nature de ses liens avec le Doha Institute (financement, gouvernance, autonomie scientifique) ainsi que la manière dont vous garantissez votre indépendance intellectuelle ?
Cette question revient régulièrement et suscite chez moi une forme de lassitude, tant elle repose sur un soupçon devenu presque automatique dès lors qu’un centre de recherche n’est pas financé par un État européen. J’ai dirigé pendant cinq années l’Institut français du Proche-Orient à Alep, en Syrie, y compris sous le régime de Bachar al-Assad. Jamais personne n’est alors venu qualifier nos travaux de « soft power français » ni mettre en doute l’indépendance scientifique de l’Ifpo au motif de son financement public.
Le Carep est un centre de recherche doté d’une identité scientifique claire. Ses axes de recherche sont définis collectivement, en concertation étroite avec un conseil scientifique composé de chercheurs, d’universitaires et de diplomates reconnus, issus d’horizons académiques variés. Ce cadre garantit la rigueur méthodologique, la pluralité des approches et l’indépendance des travaux.
Le Qatar, en tant que pays d’accueil et de soutien du centre mère à Doha, ne s’ingère ni dans la définition des thèmes de recherche, ni dans le choix des intervenants, ni dans le contenu des débats organisés au Carep, qui ont lieu très régulièrement et en toute liberté. Les chercheurs invités ne reçoivent aucune consigne politique et jouissent d’une liberté académique pleine et entière.
Qualifier le Carep d’ « outil de soft power intellectuel » relève donc davantage d’un raccourci idéologique que d’une analyse sérieuse de son fonctionnement. Si l’on entend par soft power le fait de soutenir la production de savoir et le débat scientifique, alors il s’agit simplement d’un soutien à la recherche. Mais en l’état, le Carep fonctionne comme tout centre de recherche en sciences humaines : avec un financement identifié, des règles de gouvernance claires et une indépendance scientifique assumée.
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Plusieurs intervenants du colloque sont directement mis en cause dans la tribune (Francesca Albanese, mais aussi des modérateurs et chercheurs), parfois avec des accusations très lourdes (antisémitisme, apologie du terrorisme, etc.). Comment jugez-vous cette personnalisation ?
Je juge cette personnalisation extrêmement préoccupante. Elle marque un glissement inquiétant du débat intellectuel vers des pratiques de mise en cause nominative qui relèvent davantage de l’intimidation que de la controverse académique. On ne discute plus des arguments, des faits ou des méthodes ; on disqualifie les personnes par des accusations d’une gravité extrême, souvent lancées sans démonstration et sans contradictoire.
Depuis le 7 octobre, le climat du débat public s’est fortement durci, au point que toute analyse critique des politiques du gouvernement israélien — en particulier de l’actuelle coalition d’extrême droite — est immédiatement exposée à des accusations prêtes à l’emploi, qui visent moins à éclairer qu’à faire taire. Cette logique est profondément dangereuse pour la liberté académique.
Le cas de Francesca Albanese est à cet égard emblématique. Elle n’intervient pas en tant que militante, mais en tant que rapporteuse spéciale des Nations unies, désignée selon des procédures institutionnelles claires. S’attaquer à sa personne en la qualifiant d’antisémite revient implicitement à mettre en cause la légitimité même des Nations unies. Si certains responsables politiques souhaitent assumer cette position, qu’ils le disent clairement — mais qu’ils mesurent aussi les conséquences d’une telle banalisation de l’accusation d’antisémitisme.
Car c’est là le paradoxe le plus grave : à force d’utiliser cette accusation comme un instrument de disqualification politique, on contribue à l’affaiblir, alors même que les actes antisémites réels, eux, connaissent une recrudescence préoccupante.
Enfin, exposer publiquement des chercheurs, des modérateurs ou des universitaires en les livrant à la vindicte médiatique est une pratique contraire à toutes les normes du débat scientifique. Elle ne fait pas honneur à ceux qui s’y adonnent et elle dit beaucoup de la fragilité des arguments qu’ils prétendent défendre.
Les signataires affirment que l’annulation du colloque relève d’un « acte de responsabilité » plutôt que d’une censure. Comment qualifiez-vous cette décision et quelles en sont, selon vous, les conséquences pour la liberté académique ? Plus largement, partagez-vous l’inquiétude de nombreux universitaires qui y voient un précédent dangereux pour l’indépendance de la recherche en France et le signe d’une possible ingérence politique dans la vie scientifique ?
Il est très difficile de qualifier cette décision d’« acte de responsabilité ». Il suffit de lire les prises de position publiques de nombreuses associations scientifiques, en France comme à l’échelle européenne et américaine, pour constater qu’elle est largement perçue comme une atteinte aux principes fondamentaux de la liberté académique et de la liberté d’expression des chercheurs.
L’annulation de ce colloque au Collège de France est d’autant plus problématique qu’il a été conçu avec la pleine participation scientifique d’un professeur du Collège, en l’occurrence l’historien Henry Laurens. Le contenu, les intervenants et les axes de réflexion étaient connus de longue date. Si des réserves sérieuses avaient existé sur le fond, elles auraient pu — et dû — être exprimées plusieurs mois auparavant.
Le fait que la décision soit intervenue tardivement, alors que tout était validé, donne le sentiment que des pressions politiques ou médiatiques ont pesé sur l’institution. La proposition d’organiser le colloque à huis clos va dans ce même sens : elle laissait entendre que le problème n’était pas le contenu scientifique, mais la crainte de voir le débat sortir de l’enceinte du Collège. Or cela entre en contradiction avec la vocation même du Collège de France, qui est de rendre le savoir accessible à tous.
Cette décision a néanmoins produit un effet paradoxal. Le colloque s’est finalement tenu dans nos locaux, dans des conditions matérielles plus modestes, mais il a bénéficié d’une visibilité exceptionnelle. En l’espace d’une semaine, plus d’un million de personnes ont suivi les séances et les débats sur les réseaux sociaux et sur YouTube. Cela montre que la recherche n’a pas été réduite au silence et que l’intérêt du public pour les débats académiques reste très fort.
Le risque, en revanche, est institutionnel et durable. Si l’on accepte qu’un colloque scientifique validé puisse être annulé sous pression dès lors qu’il aborde des sujets sensibles pour certains médias ou groupes de pression, on crée un précédent. Cette logique pourrait s’étendre à d’autres thèmes et conduire, à terme, à une autocensure préventive au sein du monde académique. C’est précisément ce que nous devrions collectivement éviter.
Le colloque étant finalement relocalisé au Carep, comment s’est déroulée cette « solution de repli » et qu’est-ce que cela a changé, concrètement, dans le rapport de force symbolique entre les institutions ?
Nous ne nous inscrivons pas et ne raisonnons pas en termes de rapport de force avec d’autres institutions. Le Carep fait simplement son travail de recherche scientifique, dans un cadre de transparence totale. Nos axes de recherche, nos projets et les travaux de nos contributeurs sont publics et accessibles, et nous avons par ailleurs noué des partenariats avec plusieurs institutions académiques en France et en Europe.
La relocalisation du colloque au siège du Carep a néanmoins représenté un défi logistique considérable. Nos locaux ne sont pas conçus pour accueillir un événement de cette ampleur : la salle est modeste et les infrastructures limitées. Tout a donc dû être réorganisé dans des délais très courts. Cela n’a été possible que grâce à l’engagement remarquable de l’équipe du Carep et au soutien immédiat et solidaire de nombreux collègues chercheurs, en particulier en France.
Sur le plan scientifique, cette « solution de repli » n’a en rien altéré le contenu du colloque ni la qualité des échanges. Tous les intervenants ont maintenu leur participation, malgré un contexte tendu et parfois hostile, ce qui mérite d’être salué. Leur présence a été un signal fort en faveur de la liberté académique et de la responsabilité intellectuelle.
D’un point de vue symbolique, ce changement de lieu a paradoxalement rappelé que la légitimité scientifique ne dépend ni du prestige architectural d’une institution ni de son exposition médiatique, mais de la rigueur du travail produit et de la solidité des débats. Le fait que le colloque ait été suivi massivement en ligne montre que les idées circulent, même lorsque les conditions institutionnelles deviennent plus contraignantes.
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Enfin, je tiens à rappeler que si des actes ou inscriptions hostiles ont été constatés à proximité du lieu, ils n’ont en rien entamé notre détermination à maintenir un espace de débat scientifique ouvert et respectueux. Ils soulignent au contraire l’importance de préserver des lieux où la recherche peut s’exprimer sans intimidation.
Crédits photo : Débat de clôture du colloque « Palestine et Europe », réuni autour d’Agnès Levallois avec Francesca Albanese, Josep Borrell et Dominique de Villepin, pour discuter de l’impact de la question palestinienne sur l’Europe. Carep Paris.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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