Fondées en janvier 2020 par Sophie Caillat, ancienne journaliste et cofondatrice de Premier Parallèle, les Éditions du Faubourg se sont imposées en quelques années comme une voix singulière des sciences sociales engagées. La maison a choisi en 2025 de créer sa propre collection de poche : un moyen de reprendre la main sur son catalogue, de prolonger la vie de ses titres et d’aller chercher un lectorat plus jeune, plus large, plus sensible au prix.
Le 05/12/2025 à 19:17 par Hocine Bouhadjera
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05/12/2025 à 19:17
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Tout part de deux titres cédés en 2024 : Vivre fluide de Mathilde Ramadier à Points et Le Cycle du désir de Damien Mascret à Pocket. Une étape qui fait office de déclic. « Ça a été une première étape, un gain de confiance, de me rendre compte que je pouvais faire des livres qui intéressaient les pochistes, comme on dit, et qui donc pouvaient mériter une deuxième vie », nous confie Sophie Caillat.
Mais céder un texte ne va pas sans contrepartie symbolique : « On a quand même un peu l’impression de se désaisir de son patrimoine, même si c’est des cessions qui sont limitées dans le temps. J’ai fini par me dire : puisque beaucoup de camarades éditeurs indépendants lancent leur propre poche, pourquoi pas moi ? »
Elle cite notamment les éditions de l’Antilope ou Rue de l’Échiquier, avec qui elle a monté, avec d'autres, le Collectif des éditeurs anonymes, pour organiser des rencontres en librairie et observer les expériences des uns et des autres. Chez le diffuseur Harmonia Mundi, on l’encourage : d’autres l’ont fait, et en sciences humaines « il n’y a pas tant d’éditions poches que ça ».
Le premier titre de la collection poche est presque né d’un accident éditorial. En 2023, les Éditions du Faubourg publient Wagner, enquête sur le groupe de mercenaires au service du Kremlin. Le timing est terrible : « Le livre est parti en impression le jour de la mort de Prigojine (Ndr : leader de la milice russe). On a réussi à ajouter quatre pages, mais le livre était un peu périmé le jour de sa sortie. Il a eu des ventes un peu décevantes. »
Le livre trouve ensuite une vie internationale : vendu dans cinq pays, notamment en Allemagne, où l’éditeur Beck demande aux auteurs une version entièrement actualisée, intégrant la mort de Prigojine et les développements en Afrique. « J’avais un texte plus à jour que celui qui était en librairie en grand format, raconte l’éditrice. On s’est dit que c’était dommage d’avoir fait corriger un texte pour un éditeur étranger et que ce texte ne soit pas disponible en France. »
D’où l’idée de relancer le livre directement en poche, sous un nouveau titre, La méthode Wagner, les soldats de l’ombre de Poutine à la conquête de l’Afrique, dans une version revue.
D’autres ouvrages de fonds trouvent dans le poche un prolongement logique. Venir après, nos parents ont été déportés, de Danièle Laufer redéploie ainsi sa force à l’occasion des 80 ans de la libération d’Auschwitz. « Je l’ai voulu en poche notamment pour qu’il touche les scolaires. Le but, c’est la deuxième génération après la Shoah qui parle à la troisième, celle qui vit dans un monde où il n’y a plus de témoins directs de l’Holocauste. »
L’enjeu est double : donner un outil de travail aux enseignants sur un sujet « parfois contesté en classe » et proposer un livre abordable quand ce thème figure au programme du lycée.
Demain c’est nous, éducation et orientation des jeunes face au changement climatique raconte la création d’une option d’initiation au réchauffement climatique. Une association du même nom en est issue. « Ce titre méritait une mise à jour pour deux raisons. D’une part, le cours consacré au changement climatique s’est largement développé grâce à l’association née du livre, d’autre part, la glaciologue Heidi Sevestre est devenue entre-temps une figure très reconnue, que nous avions repérée avant tout le monde. »
Enfin, a rejoint la collection Nous n’avons pas peur, le courage des femmes iraniennes, de Natalie Amiri et Düzen Tekkal, best-seller à l'échelle de Faubourg avec ses près de 6000 exemplaires vendus, réimprimé plusieurs fois entre 2024 et 2025.
La collection se distingue aussi par sa direction artistique, confiée à Clément Bournas, déjà responsable de la maquette du grand format. « L’idée, c’est que le message soit le plus fort. On supprime l’illustration, on est tout typo. On est dans quelque chose d’assez journalistique, qui est un peu mon ADN, puisque j’étais journaliste avant. Déjà dans la couverture du grand format, on a quelque chose d’assez journalistique, avec un peu la colonne de gauche qui rappelle la manchette de Libération, où j’ai commencé ma carrière. »
Les titres et leurs sous-titres ont été pensés comme un ensemble cohérent : le second apporte immédiatement la précision que le premier suggère. Un parti pris graphique qui a d’abord suscité quelques doutes chez l’éditrice, avant d’être, finalement, « très bien reçu ».

Après quatre premiers poches, le diffuseur Harmonia Mundi pointe un paradoxe : « On m’a dit : tu en es déjà à quatre titres, et pourtant personne n’a encore vraiment identifié que les Éditions du Faubourg faisaient aussi du poche. Dans ce métier, il faut toujours répéter les choses quinze fois », partage l'éditrice, non sans humour.
La maison met alors sur pied, avec le soutien du CNL, une opération spécifique autour de six titres, « qui consiste à offrir une affiche avec les titres, des marques-pages, des rencontres en librairie et une surremise qu’Harmonia propose. Et puis aussi de gros efforts en relation presse et libraires. »
Les affiches sont destinées aux librairies, avec l’idée de favoriser des tables dédiées. S’y ajoute un conseil important du diffuseur : marquer l’événement par un inédit directement en poche.
Le projet se concrétise dès janvier avec L’exclusion culturelle. Manifeste pour une riposte populaire, un inédit en poche publié avec la Fondation Jean Jaurès. Victorien Bornéat, conseiller culture en cabinet au sein d’une grande collectivité territoriale, y décrit un monde culturel en crise, frappé par des coupes budgétaires et par la montée d’un discours hostile aux artistes.
En retraçant soixante ans de politiques de démocratisation culturelle, il montre pourquoi celles-ci n’ont jamais véritablement touché les classes populaires. Pour sortir de cette impasse, il propose l’idée d’un « Nouveau populaire », un espace culturel réellement partagé par toutes les générations et milieux sociaux. L’ouvrage paraît le 23 janvier prochain aux côtés d’un second titre, Mes labyrinthes de Florian Forestier, « essai littéraire intime et déambulation dans les méandres de la neurodiversité ».
Une autre parution originale est prévue en avril, dans un format manifeste, autour de la loi Duplomb, portée par Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS.

Les Éditions du Faubourg revendiquent une position claire : sciences sociales, pensée critique, engagement. Sophie Caillat constate un « frémissement » autour de ces enjeux, notamment chez les plus jeunes : « Le renouveau du féminisme en librairie, ça a été vraiment quelque chose par exemple. La collection dans laquelle est Vivre fluide de Mathilde Ramadier, la collection Points Féminisme, a rencontré un beau succès. »
Elle explique : « Nous tenons vraiment à toucher un lectorat jeune et engagé, c’est essentiel pour nous. Mais notre place, au sein des sciences sociales, est peut-être un peu moins radicale que celle d’autres maisons : nous cherchons avant tout à formuler des propositions, à offrir des pistes pour contribuer, modestement, à rendre le monde un peu meilleur. »
La collection poche répond aussi à des problématiques très concrètes : « On est dans une période de crise de pouvoir d’achat et donc pouvoir rendre plus accessibles des titres de fonds, c’est essentiel. Les gens hésitent moins à sortir 10 euros que 18, tout simplement. » Salons, fêtes du livre, rencontres – du Mi-Livre Mi-Raisin de ce week-end à la Fête de l’Humanité – sont autant d’occasions de constater cette sensibilité au prix et de tester les attentes du public.
L’entretien se conclut sur une analyse plus large de la situation éditoriale pour une maison indépendante de sciences sociales. « Ça fait dix ans que je suis dans l’édition et ce qu’on peut voir, c’est que la situation de la surproduction et de la concentration ne s’est pas améliorée, bien au contraire. Les chiffres unitaires moyens chez les éditeurs indépendants ne cessent de baisser. »
Face aux « coups » médiatiques – du nouveau Léna Situations aux trois semaines de prison de Nicolas Sarkozy – l’éditrice a le sentiment d’être prise dans « une grosse machine » contre laquelle il est difficile de lutter autrement que par le soin apporté à chaque livre.
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Les Éditions du Faubourg se revendiquent entreprise de l’économie sociale et solidaire : « On s’inscrit dans toute une chaîne de valeurs qui vise à pilonner le moins possible, imprimer en France, ne pas surproduire, ne faire que des livres qu’on a choisis et qui sont précis, qui servent à quelque chose. » Et de conclure en résumant l’ambition de la maison : « Essayer de continuer à être des défricheurs. »
Crédits photo : Sophie Caillat (Claire Moliterni, Éditions du Faubourg)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 23/01/2026
133 pages
Editions du Faubourg
10,00 €
1 Commentaire
ANNE SOPHIE CALOGERO
08/12/2025 à 17:35
Merci pour cet article éclairant et bravo aux éditions du Faubourg et à son éditrice Sophie Caillat pour leur initiative de publier en poche et ainsi toucher un jeune public. Ma fille de 16 ans souhaite étudier la sociologie et je suis convaincue comme vous qu'il y a une conscience sociale chez nos jeunes. Alors oui 10 € c'est abordable. Les grands formats sont devenus inaccessibles, on est plutôt autour des 22 € que des 18 €. Je vais courir en librairie lui faire une sélection à mettre sous le sapin. J'aime beaucoup votre couverture typo, très réussie et on reconnait en effet l'inspiration Libé. Longue vie aux éditions du Faubourg en grand format et en poche, bravo à vous Sophie Caillat.