Avec l'opération « 50 livres pour le plaisir », le Centre national du livre et le ministère de la Culture souhaitent rapprocher les ouvrages de la jeunesse, pour promouvoir la lecture, en fournissant des bibliothèques « clé en main » à 250 centres de loisirs. Sophie Van der Linden, critique spécialiste de la littérature jeunesse et romancière, a constitué la sélection de 50 titres avec sa collègue Raphaële Botte, journaliste en charge de la littérature jeunesse pour Télérama. Elle répond à nos questions sur ce dispositif, son approche et ses objectifs.
ActuaLitté : Comment avez-vous effectué cette sélection ?
Sophie Van der Linden : Nous avons mené tout un travail en amont, car le contexte de cette opération reste assez particulier : il s’agit de lieux singuliers, des centres de loisirs plutôt éloignés des bibliothèques.
Nous avons aussi essayé de comprendre ce qui pouvait se passer avec les livres, dans ces endroits : est-ce que les enfants vont avoir du temps pour lire des romans longs, par exemple ? Les adultes seront-ils systématiquement impliqués ? Il s’agissait avant tout de comprendre la réalité de la lecture en centres de loisirs.
Quelle forme a pris ce travail préalable ?
Sophie Van der Linden : Des entretiens ont été réalisés par nos soins avec des animateurs, des bibliothécaires, des directeurs de centres de loisirs, pour comprendre ce contexte particulier. Et, bien entendu, avec des enfants qui fréquentent ces centres. Il ne s’agissait pas d’une démarche scientifique, l’ensemble s’est fait de manière informelle, lors de nos déplacements.
Comment les centres de loisirs bénéficiaires ont-ils été choisis ?
Sophie Van der Linden : Les centres de loisirs ont été repérés par les partenaires privilégiés du CNL sur cette opération : L'AMRF, Les Francas et Lire et faire lire. Chaque structure devait répondre à un petit questionnaire afin que les équipes du CNL vérifient l’éligibilité de la demande. Cela a permis que la distribution ne se fasse pas à l’aveugle et que l’opération ne vienne pas en doublon avec le fonds de la bibliothèque municipale, par exemple.
Quels critères ont été pris en compte pour la sélection ?
Sophie Van der Linden : Avec ma collègue Raphaële Botte, nous travaillons souvent sur des bibliographies, notamment pour le CNL, et nous avons écrit ensemble 100 Grands Livres pour les petits (Gründ, 2021). L’idée centrale du projet reste de proposer des livres à un public qui ne les attend pas ici, dans les centres de loisirs. Notre première préoccupation était donc que chacun de ces ouvrages puisse être porteur d’une véritable porte d’entrée dans la lecture.
Aussi, il fallait prévoir dans la liste des livres qui « marchent tout seuls », d’autres qui nécessitent un effort de lecture plus conséquent, voire sur la durée. La question du temps s’est posée : certains enfants passent en centres de loisirs, d’autres y reviennent à plusieurs reprises pendant les vacances, par exemple.
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Certains choix ont été mûrement réfléchis, comme celui du Célèbre catalogue Walker & Dawn, de Davide Morosinotto (trad. Marc Lesage, L’École des loisirs), livre considéré comme un peu difficile, mais qui permet de répondre à une demande d'enfants lecteurs et de leur proposer une grande aventure qui met l’accent sur l’amitié et les bandes d’enfants.
Quels ont été les défis de cette sélection ?
Sophie Van der Linden : Elle devait s’adresser aux enfants de 6 à 10 ans, avec des albums accessibles dès 6 ans, mais qui intéressent toujours à 10.
Par ailleurs, il était important pour nous d’avoir autant de catégories. Au départ, le CNL envisageait plutôt une sélection faite de romans courts. Or, les résultats de nos entretiens et nos connaissances respectives, à Raphaële et moi, nous ont poussées à rappeler l’importance de l’image. D’ailleurs, les animateurs et directeurs de centres de loisirs nous ont aussi réclamé des albums et autres récits basés sur l’image.
Selon nous, cela n’implique pas forcément une facilité de lecture : il s’agit simplement d’un langage naturel pour les enfants, car ils le pratiquent depuis tout petit. L’idée n’était pas, ainsi, de proposer uniquement des BD, mais des récits sans textes, qui sont loin d’être des livres faciles ou évidents, ils racontent subtilement, d’une autre manière. Et, à ce titre, rappelons que le plaisir de la lecture tient aussi à celui d’être surpris, d’être dans la découverte.
La liste comporte-t-elle des ouvrages « Facile à lire » ?
Sophie Van der Linden : Il n’y a pas de titres labellisés « Facile à lire », mais nous avons veillé à la présence d’albums sans textes, de BD et de mangas.
Nous avons écarté un certain nombre de romans qui demandaient trop de prérequis, afin de nous concentrer sur des romans courts, des textes brefs, qui s’appuient aussi sur des formes littéraires multiples, comme les contes, les nouvelles, la poésie, le documentaire… Nous avons aussi souhaité nous écarter des sélections scolaires, pour que les enfants ne retrouvent pas forcément les mêmes livres qu’à l’école.
Nous avons tout de même signalé, grâce à des pictogrammes, les livres qui ne sont pas trop intimidants, lorsque l’on n’est pas familier avec la lecture. D’autres symboles désignent les livres à lire « quand on n’a pas le temps », des titres à lire à voix haute, seul, ou, au contraire, avec une copine ou un copain.
La liste d’ouvrages s’accompagne-t-elle de suggestions d’animations autour de ces titres ?
Sophie Van der Linden : Nous ne nous sommes pas senties légitimes pour proposer des animations ou des ateliers en tant que tels, les animateurs et animatrices sont bien mieux formés que nous pour imaginer des activités à partir des ouvrages. Cependant, un livret accompagne les livres offerts par le CNL aux centres de loisirs [accessible en fin d'article, NdR], qui comporte des idées d’activités, plutôt adressées aux enfants, et des idées d’animation, pour les adultes.
Par exemple, nous avons proposé un jeu de piste dans la sélection, à travers les histoires qui se déroulent dans un autre pays ou sur des thématiques particulières.
Selon vous, la politique publique en matière de promotion du livre et de la lecture peut-elle se contenter de cette seule mise à disposition d’ouvrages ? Comment comprendre cette opération alors que le ministère de la Culture baisse les crédits consacrés à la démocratie culturelle et à l’éducation artistique et culturelle ?
Sophie Van der Linden : Nous répondions, avec Raphaële, à une demande du CNL, qui ne retranche rien à sa politique et l’a bien orienté, ces dernières années, vers la promotion du livre et de la lecture. La mise en relation des jeunes avec le livre reste un bon geste, qui doit être le premier.
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Bien évidemment, une mise à disposition ne doit pas venir en remplacement d’une ambition chiffrée dans l’accès à la lecture pour tous, mais je ne vois pas trop ce que l’on pourrait reprocher à cette opération en termes d’utilisation des deniers publics. Elle est, à mes yeux, une des meilleures manières de faire entrer les enfants dans l’univers de la lecture.
Une trentaine d’ouvrages de la sélection [reproduite en fin d'article, NdR] sont publiés par des maisons intégrées à des groupes éditoriaux : le critère de la diversité éditoriale de la sélection a-t-il été pris en compte ?
Sophie Van der Linden : Il me semble que votre analyse est un peu sévère. Nous avons été confrontées à une réalité : des éditeurs ont davantage de moyens et la volonté de maintenir un catalogue de fonds, même si certains petits éditeurs ont aussi à cœur de le faire. L’école des loisirs et Gallimard jeunesse sont les plus représentés, mais parce qu’ils ont des catalogues pléthoriques, avec un certain nombre de titres qui font figure de classiques.
Lorsque l’on parie sur des livres envoyés à des centres de loisirs, il faut un certain recul pour apprécier leurs effets sur les lecteurs. C’est par exemple le cas d’Une sacrée Mamie, de Yoshichi Shimada et Saburô Ishikawa (trad. Tetsuya Yano, Delcourt), de l’anthologie Mes 66 plus belles poésies (Gallimard Jeunesse) ou encore du Feuilleton d'Ulysse, la mythologie, de Murielle Szac et Sébastien Thibault (Bayard Jeunesse). Nous avons essayé d’être attentives à cette question de la diversité éditoriale, d’harmoniser et de réguler nos choix.
Avez-vous réfléchi à différentes sélections, selon les lieux d’implantation des centres de loisirs ?
Sophie Van der Linden : Les centres de loisirs sont plutôt situés dans des milieux ruraux, mais nous n’avons pas tenu compte des localisations dans nos choix. Nous avons plutôt parié sur l’universalité de la lecture, l’idée d’une découverte du monde.
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Dans la littérature jeunesse, il n’y a pas de différence faite entre les ouvrages d’auteurs français et étrangers. Nous avons voulu travailler sur cette idée d'ouverture, d’une certaine manière, en proposant plein d’univers différents, des univers géographiques ou imaginaires, d’ailleurs. L’idée d’ouverture est centrale, pour la découverte de l’autre et des autres même si nous n’avons pas porté une attention suffisante, sans doute, à la diversité des personnages.
L’opération sera-t-elle reconduite ?
Sophie Van der Linden : Le CNL est actuellement en attente d'informations budgétaires par rapport à l'année 2026, ce qui influencera une reconduction de l'opération. Ce que j’espère, à titre personnel, c’est que la sélection et le livret qui l’accompagne puissent être utiles plus largement, via d’autres canaux, notamment associatifs. Je pense que les ouvrages de la sélection ne sont pas difficiles à trouver, en particulier dans les bibliothèques publiques.
Albums
Les Printemps, Adrien Parlange (La Partie)
Petit renard, Edward Van de Vendel, Marije Tolman (trad. Emmanuèle Sandron, Albin Michel Jeunesse)
L’Arbre sans fin, Claude Ponti (L’École des loisirs)
Une histoire à quatre voix, Anthony Browne (trad. Elisabeth Duval, L’École des loisirs)
Livres tout en images
Nos vacances, Blexbolex (Albin Michel Jeunesse)
La perle, Anne-Margot Ramstein, Matthias Arégui (La Partie)
À travers, Tom Haugomat (Thierry Magnier)
Bandes dessinées
Le Club des amis, tome 1, Sophie Guerrive (coll. 4048, éd. 2042)
Ariol, un petit âne comme vous et moi, Emmanuel Guibert, Marc Boutavant (Bayard Jeunesse)
Émilie Kado et le secret des araignées, tome 1, Antoine Dodé (Les éditions de la Gouttière)
Les Vermeilles, Camille Jourdy (Actes Sud)
Retour à Tomioka, Laurent Galandon, Michaël Crouzat (Jungle)
Dans la Forêt sombre et mystérieuse, Winshluss (Gallimard Jeunesse)
Mangas
Une sacrée Mamie, Yoshichi Shimada, Saburô Ishikawa (trad. Tetsuya Yano, Delcourt)
Luca, vétérinaire draconique, Yuna Hirasawa (trad. Karine Rupp-Stanko, Glénat)
Les enfants de la baleine, Abi Umeda (trad. Karine Rupp-Stanko, Glénat)
Albums documentaires
Une île est née, Virginie Aladjidi, Caroline Pellissier, Manon Diemer (Saltimbanque)
Petites et grandes histoires des animaux disparus, Hélène Rajcak, Damien laverdunt (Actes Sud Jeunesse)
Tout ça, Marc Martin (Actes Sud)
Tout ce que vous pensez savoir sur le corps est faux !, Emma Young, Maribel Lechuga (Gallimard Jeunesse)
Poésie, contes et mythologie
Mes 66 plus belles poésies, anthologie (Gallimard Jeunesse)
Le Loukoum à la pistache, Catherine Zarcate (Syros Jeunesse)
Contes choisis, Hans Christian Andersen, Rémi Courgeon (Folio, Gallimard Jeunesse)
Le Feuilleton d'Ulysse, la mythologie, Murielle Szac, Sébastien Thibault (Bayard Jeunesse)
Romans-Albums
Pull, Claire Lebourg (MeMo)
Oscar et Carrosse, La soupe de pâtes, Ludovic Lecomte, Irène Bonacina (L’École des loisirs)
Dans le noir de l'ascenseur, Constance Orbeck-Nilssen, Oyvind Torseter (La Joie de lire)
Édith, la petite fille qui avait cent ans, Catharina Valckx (L’École des loisirs)
L'étoile de Mo, Yeonju Choi (trad. Elvire Beaule, Hélium)
Premiers romans
Rosalie, Ninon Dufrénois, Julien Martinière (Voce Verso)
Ni chien ni méchant, Laurent Gautier (Thierry Magnier)
Moomin et la grande inondation, Tove Jansson (trad. Kirsi Kinnunen, Petit Lézard)
Mon frère est un cheval ; mon cheval s'appelle Orage, Alex Cousseau (Le Rouergue)
Théâtre
Je suis trop vert, David Lescot, Anne Simon (Les Solitaires Intempestifs)
Pingouin, discours amoureux, Sarah Carré (Théâtrales jeunesse)
Romans junior
Le garçon qui croyait qu'on ne l'aimait plus, Hervé Giraud, Emilie Gleason (Seuil Jeunesse)
Mon grand-père est un gangster, Guillaume Guéraud, Pierre Dheur (Le Rouergue)
Le BGG : le bon gros géant, Roald Dahl, Quentin Blake (trad. Jean-François Ménard, Folio, Gallimard Jeunesse)
Les cousins Karlsson (tome 1, espions et fantômes), Katarina Mazetti (Thierry Magnier)
Jefferson, Jean-Claude Mourlevat, Antoine Ronzon (Folio, Gallimard Jeunesse)
À l’écoute, Thomas Gornet (Le Rouergue)
Élisabeth sous les toits, Vincent Cuvellier, Guillaume Bianco (Little Urban)
Romans illustrés
L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick (trad. Danièle Laruelle, Bayard Jeunesse)
Monstres, Stéphane Servant, Nicolas Zouliamis (Thierry Magnier)
Violette Hurlevent et le jardin sauvage, Paul Martin, Jean-Baptiste Bourgois (Sarbacane)
Grands romans
Monsieur Kipu, David Walliams, Quentin Blake (trad. Valérie Le Plouhinec, Albin Michel Jeunesse)
Le choix de Sam, Edward Van de Vendel, Philip Hopman (trad. Maurice Lomre, L’École des loisirs)
On ne dit pas Sayonara, Antonio Carmona (Gallimard Jeunesse)
Tobie Lolness, La vie suspendue, Timothée de Fombelle, François Place (Gallimard Jeunesse)
Le célèbre catalogue Walker & Dawn, Davide Morosinotto (trad. Marc Lesage, L’École des loisirs)
Photographie : Sophie Van der Linden (© Mila Paris)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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