Le dramaturge et scénariste Sir Tom Stoppard, né Tomáš Sträussler le 3 juillet 1937 à Zlín, en Tchécoslovaquie, est mort le 29 novembre 2025 à son domicile du Dorset, en Angleterre, à l’âge de 88 ans. Réfugié juif devenu « honorary Englishman », maître du paradoxe et de la pirouette métaphysique, il laisse une œuvre immense pour la scène, la radio, le cinéma et la télévision, où se croisent Shakespeare et la mécanique quantique, les droits humains et les jeux de mots, la mélancolie de l’exil et la joie pure du théâtre.
Auteur de Rosencrantz et Guildenstern sont morts, Les Sauteurs, Travesties, La vérité des choses, Arcadia, L’Invention de l’amour, de la fresque La Côte de l’utopie, de Rock ’n’ Roll et de son dernier grand opus, Leopoldstadt, il fut aussi le scénariste de films, dont Brazil, Empire du soleil, Indiana Jones et la Dernière Croisade, Shakespeare in Love, Enigma ou Anna Karénine.
Couronné d’un Oscar du meilleur scénario original pour Shakespeare in Love, de trois Laurence Olivier Awards et de cinq Tony Awards, comparé à William Shakespeare et George Bernard Shaw, il aura été l’un des dramaturges les plus joués de son temps.
Tomáš Sträussler naît à Zlín dans une famille juive non pratiquante : son père, Eugen Sträussler, est médecin pour l’entreprise de chaussures Bata, dans une ville dominée par cette industrie. À la veille de l’occupation allemande, le patron Jan Antonín Baťa organise le transfert de plusieurs employés juifs vers des filiales hors d’Europe. Le 15 mars 1939, jour de l’invasion de la Tchécoslovaquie, la famille prend la fuite vers Singapour, où Bata possède une usine.
Avant l’occupation japonaise de Singapour, la mère de Tomáš et ses deux fils embarquent pour l’Inde britannique. Le père choisit de rester, certain que ses compétences de médecin seront nécessaires. Stoppard grandit en pensant qu’il est mort en captivité, prisonnier de guerre ; il apprendra plus tard que son père s’est noyé après le bombardement par l’armée japonaise du navire sur lequel il tentait de fuir en 1942.
En 1941, la mère et ses deux garçons sont évacués à Darjeeling. Les enfants sont scolarisés à Mount Hermon School, une école américaine multiraciale de l’Himalaya, où Tomáš devient Tom, son frère Petr devenant Peter. En 1945, Martha Sträussler épouse un major britannique, Kenneth Stoppard, qui adopte les deux garçons. La famille s’installe à Nottingham en 1946. À ce moment-là, raconte-t-il, l’anglais est déjà « sa seule langue », et il se découvre brusquement « écolier anglais ».
Ce sentiment paradoxal – être pleinement anglais tout en se sentant parfois « démasqué » par un accent, une ignorance historique, une bévue de prononciation – irrigue ses pièces, peuplées de personnages affublés de mauvais noms, de faux départs et autres quiproquos d’identité. Il étudie à la Dolphin School dans le Nottinghamshire puis à Pocklington School, dans le Yorkshire de l’Est, où un théâtre porte désormais son nom, le Tom Stoppard Theatre, inauguré par l’auteur en 2001.
À 17 ans, sans passer par l’université, Tom Stoppard devient journaliste au Western Daily Press de Bristol. Il y travaille de 1954 à 1958, avant de rejoindre le Bristol Evening World comme chroniqueur, auteur de billets d’humour et critique dramatique secondaire. Ce poste l’amène à fréquenter le Bristol Old Vic, troupe de répertoire renommée, où il se lie d’amitié avec le jeune réalisateur John Boorman et l’acteur Peter O’Toole.
Il écrit de courtes pièces radiophoniques dès 1953-1954 et achève en 1960 sa première pièce de théâtre, A Walk on the Water, qui deviendra plus tard Enter a Free Man. En quelques jours, le texte trouve un agent, est monté à Hambourg puis adapté pour la télévision britannique en 1963. En 1964, une bourse de la Ford Foundation lui permet de passer cinq mois à écrire dans un manoir berlinois ; il en sort avec un acte unique, Rosencrantz et Guildenstern rencontrent le roi Lear (Rosencrantz and Guildenstern Meet King Lear), qui se métamorphosera en Rosencrantz et Guildenstern sont morts.
Le 11 avril 1967, après un triomphe au Festival d’Édimbourg en 1966, la pièce est créée au National Theatre, à l’Old Vic. En revisitant Hamlet depuis le point de vue de deux comparses condamné·es à ne pas comprendre l’intrigue qui les dépasse, Stoppard signe une œuvre à la fois burlesque et vertigineuse, où la langue tourne à vide sur le bord de l’absurde. La critique voit en lui un héritier de Beckett ; on parlera vite de dramaturgie « stoppardienne » pour désigner ce mélange de brillant jeu de mots, de comique méta-théâtral et de questions existentielles.
Les années 1970 imposent Stoppard comme un dramaturge majeur de la scène britannique. Les Sauteurs (1972) place un professeur de philosophie morale au cœur d’un quasi polar entouré de gymnastes acrobates ; Travesties (1974) imagine des rencontres explosives entre Vladimir Lénine, James Joyce et Tristan Tzara dans la Zurich de la Première Guerre mondiale. Il écrit aussi The Real Inspector Hound, D’après Magritte, La musique adoucit les mœurs (Every Good Boy Deserves Favour, avec orchestre), Nuit et jour, Le Hamlet de Dogg / Le Macbeth de Cahoot, autant de variations sur le théâtre, la presse, le pouvoir, la censure.
Parallèlement, il traduit et adapte en anglais des auteurs d’Europe centrale : entre autres, Le Joueur de Dostoïevski (The Gamblers), Tango de Sławomir Mrożek, La Mouette de Tchekhov, Henri IV de Pirandello, ou encore Largo Desolato de Václav Havel. Son théâtre devient un carrefour où se rencontrent traditions dramatique britannique et MittelEuropa.
En 1982, il signe l’une de ses pièces les plus personnelles, La vérité des choses (The Real Thing), histoire d’un dramaturge, de l’actrice qu’il aime et d’une militante engagée dans la défense d’un soldat écossais emprisonné pour avoir brûlé une gerbe lors d’une manifestation. La pièce, qui joue du théâtre dans le théâtre pour interroger la sincérité, le mensonge et l’engagement, est saluée comme l’une de ses œuvres les plus populaires, durables et autobiographiques. Le transfert à Broadway en 1984, mis en scène par Mike Nichols avec Jeremy Irons et Glenn Close, vaut à Stoppard un nouveau Tony Award de la meilleure pièce.
Avec Arcadia (1993), il pousse encore plus loin son art de la structure. Dans un manoir du Derbyshire, au début du XIXᵉ siècle et de nos jours, se répondent aristocrates, précepteurs, chercheurs contemporains ; la pièce convoque la seconde loi de la thermodynamique, la poésie romantique et l’art des jardins pittoresques. Créée au National Theatre, Arcadia remporte un Laurence Olivier Award de la meilleure nouvelle pièce et devient un texte-clé pour plusieurs générations de lecteurs et de spectateurs.
Plus tard, Stoppard compose sa grande trilogie La Côte de l’utopie (2002) – Voyage, Shipwreck, Salvage – fresque de neuf heures sur les débats philosophiques des révolutionnaires russes du XIXᵉ siècle, de Mikhaïl Bakounine à Ivan Tourgueniev et Alexandre Herzen. La trilogie, créée au National Theatre puis jouée à Broadway, lui vaut sept Tony Awards, dont celui de la meilleure pièce.
Avec Rock ’n’ Roll (2006), il fait dialoguer Cambridge et Prague, la musique de Syd Barrett et les combats du groupe tchèque The Plastic People of the Universe, pour raconter les tensions entre une Angleterre libérale et une Tchécoslovaquie sous tutelle soviétique après la répression du Printemps de Prague. L’Invention de l’amour, L’Encre de Chine, Le problème de la conscience, ou encore le spectacle collectif The Laws of War au bénéfice de Human Rights Watch, prolongent ce théâtre où les énigmes du cœur n’effacent jamais les enjeux politiques et historiques.
Très tôt, Tom Stoppard met sa virtuosité au service du cinéma. Il coécrit le scénario de Brazil (1985) avec Terry Gilliam et Charles McKeown, satire de science-fiction devenue film culte, nommée à l’Oscar du meilleur scénario original. Il signe ensuite pour Steven Spielberg un premier script d’Empire du soleil (1987) puis le scénario final d’Indiana Jones et la Dernière Croisade (1989), film dont le réalisateur dira plus tard que pratiquement chaque ligne de dialogue lui est due.
En 1990, il adapte pour le grand écran Rosencrantz et Guildenstern sont morts, qu’il réalise lui-même, dirigeant Gary Oldman et Tim Roth. Suivent La Maison Russie, Billy Bathgate, Vatel, Enigma, un premier script pour À la croisée des mondes : La Boussole d’or, puis Tulip Fever. Pour Joe Wright, il adapte en 2012 Anna Karénine de Tolstoï, saluée pour la précision et l’équilibre de son scénario.
C’est Shakespeare in Love (1998), comédie romantique autour d’un jeune William Shakespeare amoureux d’une femme qui inspirera Roméo et Juliette, qui consacre mondialement le scénariste. Le film, porté par Joseph Fiennes, Gwyneth Paltrow, Geoffrey Rush, Colin Firth et Judi Dench, remporte sept Oscars, dont celui du meilleur scénario original pour Stoppard (partagé avec Marc Norman), ainsi que plusieurs récompenses prestigieuses pour l’écriture, des Golden Globes aux Writers Guild of America Awards.
Stoppard a par ailleurs écrit aussi pour la radio et la télévision, où il explore d’autres formes narratives.
Il signe notamment plusieurs adaptations et créations marquantes pour le petit écran. Sa mini-série Parade’s End, portée par Benedict Cumberbatch, est saluée par la critique et nommée à de grands prix.
Longtemps, Tom Stoppard revendique un goût presque pur pour le jeu intellectuel et verbal. Il se décrit comme un « language nerd » plus intéressé par les feux d’artifice de la pensée que par l' « utilité » sociale du théâtre, estimant que le journalisme est mieux armé pour espérer changer le monde. On lui reproche parfois un brio qui tourne à vide, un théâtre de surfaces étincelantes, pauvre en sentiments et en colère.
À partir de la fin des années 1970, son travail se politise pourtant davantage. Il voyage en Union soviétique et en Europe de l’Est avec un membre d’Amnesty International, rencontre des dissidents, en particulier Václav Havel. Il se rapproche d’Index on Censorship, d’Amnesty International, du Committee Against Psychiatric Abuse, et multiplie articles et lettres sur les droits humains. Il contribue à faire traduire Havel en anglais.
La mort de sa mère, en 1996, et l’effondrement des régimes communistes en Europe de l’Est le conduisent à se pencher sur son histoire familiale. Il découvre alors que ses quatre grands-parents, ainsi que trois sœurs de sa mère, étaient juifs et qu’ils ont disparu dans les camps – Terezín, Auschwitz et d’autres. En 1998, il retourne à Zlín pour la première fois depuis plus de cinquante ans, avec le sentiment d’avoir bénéficié d’une « vie enchantée » là où tant des siens ont été détruits.
Difficile de ne pas entendre l’écho de ces révélations dans Leopoldstadt (2020), son ultime grande pièce, située dans la communauté juive de la Vienne du début du XXᵉ siècle, récompensée par un Laurence Olivier Award puis par un Tony Award de la meilleure pièce. L’œuvre, qui embrasse plusieurs générations, interroge la mémoire, l’assimilation, les illusions d’appartenance et la brutalité de l’histoire.
Il a siégé au conseil de la revue Standpoint, a soutenu le Shakespeare Schools Festival qui permet à des élèves britanniques de jouer Shakespeare dans des théâtres professionnels, et présidé la London Library de 2002 à 2017, avant d’en devenir vice-président après 2017. A été créé en son honneur le Tom Stoppard Prize pour des auteurs d’origine tchèque.
Élu Fellow de la Royal Society of Literature en 1972, fait Commandeur de l’ordre de l’Empire britannique (CBE) en 1978, anobli en 1997 puis reçu dans l’ordre du Mérite en 2000, Tom Stoppard a aussi reçu la Médaille Bodley, a été élu Fellow de la British Academy, et distingué par des prix internationaux comme le Dan-David Prize, le Praemium Imperiale ou le PEN Pinter Prize. Ses archives – manuscrits annotés, variantes, carnets, correspondances, programmes, photos – sont conservées à l’Harry Ransom Center de l’université du Texas à Austin. Des sculpteurs comme Alan Thornhill ou Angela Conner ont fixé ses traits en bronze.
Sa disparition a suscité une pluie d’hommages outre-Manche, où son nom appartient depuis longtemps au patrimoine vivant du théâtre britannique. Parmi eux, celui de Mick Jagger a particulièrement marqué : « Tom Stoppard était mon dramaturge préféré. Il nous laisse un corpus majestueux d'œuvres intellectuelles et amusantes. Il me manquera toujours. »
Crédits photo : Photographie couleur de Tom Stoppard réalisée à New York en 1984 ou 1985 par Bernard Gotfryd, conservée à la Library of Congress. Domaine public.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 02/09/2009
111 pages
Actes Sud
15,30 €
Paru le 22/09/1978
248 pages
Editions Gallimard
10,05 €
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