Thomas King, figure majeure de la littérature autochtone en Amérique du Nord, vient d’apprendre qu’il n’a finalement aucune ascendance cherokee, contrairement à ce qu’il a cru presque toute sa vie. Une enquête généalogique menée par la Tribal Alliance Against Frauds (TAAF), un groupe cherokee qui enquête sur les fausses revendications d’identité autochtone, a démêlé l’arbre familial de l’écrivain de 82 ans, révélant une réalité qui bouleverse sa trajectoire personnelle et alimente un débat déjà sensible sur l’identité autochtone et l’appropriation culturelle.
Le 02/12/2025 à 15:02 par Ewen Berton
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Publié le :
02/12/2025 à 15:02
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Pendant des décennies, Thomas King, ancien enseignant de littérature autochtone dans des universités canadiennes et américaines et notamment auteur de L'herbe verte, l'eau vive (trad. Hugues Leroy, Albin Michel), a tenu pour vrai un récit transmis par sa mère : son père, adopté et élevé sous le nom de King, aurait été le fils biologique d’un certain Elvin Hunt, présenté comme cherokee. Une histoire plausible, cohérente, presque bien ficelée, à ceci près que les archives ne confirment rien. Ni du côté King, ni du côté Hunt, la généalogiste sollicitée par la TAAF n’a trouvé la moindre trace cherokee.
L’annonce, faite lors d’une visioconférence mi-novembre, a laissé l’auteur abasourdi. Dans The Globe and Mail, il raconte ce moment avec une formule qui résume l’ampleur du choc : « À 82 ans, je me sens comme si on m’avait déchiré en deux, un homme à une jambe dans une histoire à deux jambes. Pas l’Indien que j’avais en tête. Pas un Indien du tout. » Un désarroi assumé, raconté avec cette ironie sèche qu’on lui connaît.
L'auteur, dont les livres se sont vendus à plusieurs milliers d'exemplaires en France, rappelle aussi qu’il n’a jamais grandi dans une communauté autochtone, qu’il ne parle pas Cherokee et qu’il s’est toujours senti un peu « Indien en périphérie ». Une identité parfois vue de loin, parfois réconfortante, parfois encombrante, mais qu’il pensait bien réelle.
Cette révélation tombe dans un contexte où les cas d’identités autochtones revendiquées à tort se multiplient au Canada et aux États-Unis, comme les cas de Karima Manji ou de Buffy Sainte-Marie. La première a été condamnée à trois ans de prison pour avoir frauduleusement obtenu une identité inuite pour ses jumelles, leur permettant d’accéder à plus de 150.000 $ canadiens d’aides réservées aux Inuit, la seconde, figure majeure de la musique canadienne et militante reconnue pour la défense des peuples autochtones, a elle aussi vu ses origines remises en cause par une enquête de CBC.
L’affaire King arrive donc à un moment où chaque nouvelle controverse ajoute un étage supplémentaire à une discussion, déjà haute comme un gratte-ciel.
L’auteur, lui, aborde la situation avec une combinaison d’honnêteté, de lucidité et de résignation teintée d’humour. Dans sa tribune, il imagine les questions que les journalistes ne manqueront pas de lui poser : a-t-il bénéficié d’aides destinées aux universitaires autochtones ? Sa carrière aurait-elle pris la même ampleur sans cette identité ? Des auteurs autochtones ont-ils été privés d’espace éditorial à cause de lui ? A-t-il sciemment entretenu une fausse identité autochtone ?
Sur ce dernier point, il répond par avance : « Non, je ne savais pas. » Quant à en faire un feuilleton dramatique, il préfère visiblement devancer la satire plutôt que la subir.
L’affaire relance la question de l’appropriation culturelle, définie par l'Office québécois de la langue française comme l'« utilisation, par une personne ou un groupe de personnes, d'éléments culturels appartenant à une autre culture, généralement minoritaire, d'une manière qui est jugée offensante, abusive ou déplacée ». En ajoutant que « [l]es éléments culturels ne sont habituellement pas adoptés de façon permanente par la personne ou le groupe de personnes qui les utilise. »
La question se pose donc : dans ce cas précis, s'agit-il vraiment d'appropriation culturelle ? Le cas King interroge la frontière, parfois floue, parfois bien tracée, entre s’inspirer de cultures autochtones, écrire sur elles, travailler avec elles… Et occuper une place qui aurait pu revenir à quelqu’un d’autre, d'une manière plus légitime.
Le sujet pose une autre question délicate : peut-on, de bonne foi, passer toute une vie à se tromper sur son identité sans jamais soupçonner l’erreur ?
L’intéressé en est convaincu. Pour lui, parler d’appropriation consciente n’aurait pas de sens puisque, jusqu’à cette visioconférence de novembre, il ne doutait pas de la version familiale transmise depuis l’enfance.
L’impact ne s’est pas fait attendre : l’Edmonton Opera a annulé une production inspirée de son dernier roman en date, Indians on Vacation, estimant que présenter l’œuvre dans le contexte actuel risquait de heurter des membres des communautés autochtones consultées. Par ailleurs, Thomas King prévoit de rendre le National Aboriginal Achievement Award reçu en 2003, jugeant cette distinction incompatible avec la réalité de ses origines.
Pour le reste, l’auteur dit vouloir laisser passer l’orage avant de voir ce qu’il restera de sa réputation. Il évoque, ironiquement, l’idée de se reposer quelque temps sur ses racines grecques du côté de sa mère, et envisage de continuer à écrire. Une forme d’autodérision affleure dans sa conclusion : il pourrait bien suivre le conseil de son ancienne émission radio, Dead Dog Café. « Stay calm, be brave, wait for the signs » (« Du calme, du courage et on attend les présages »).
À LIRE - Amour, guitare et drames sous le soleil des Appalaches
Pour un écrivain qui a passé sa vie à raconter les identités, les mythes et les récits fondateurs, difficile d’imaginer recommandation plus appropriée. Même si, cette fois, l’histoire qu’il doit dénouer est la sienne.
Crédits photo : Themightyquill — CC BY-SA 3.0
Par Ewen Berton
Contact : eb@actualitte.com
5 Commentaires
mp
03/12/2025 à 08:47
Le cas, étonnant, désarçonne immanquablement. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle non moins rocambolesque avec le personnage central de mon roman "le prix quoncourt" qui va découvrir ses origines de manière renversante. Quand la réalité rejoint la fiction...
Eugène Bellejambe
03/12/2025 à 10:22
Les archives ne confirment pas le récit qu'il tiendrait de sa mère, et donc ? Jusqu'à preuve du contraire, les archives ne jouent aucun rôle dans la procréation. Seul un test génétique pourrait confirmer ou non son ascendance cherokee. Ces dernières années, les tests génétiques ont scié bien des arbres généalogiques, parfois dès la base...
L'auteur masqué
03/12/2025 à 22:18
Mais que c'est con, c'est du pur racisme dans ce qu'il a de plus stupide. Il va falloir faire un test ADN avant d'écrire la moindre ligne dorénavant?
Ghost Warrior Society
09/12/2025 à 04:37
Non non le problème est surtout génétique pour déterminer qui a droit aux "dividendes" de l'argent Amérindien ; un tort ou pas mais quand on est réellement "grand remplacé" doit on aider les "adoptés" au risque de disparaitre ; ça mérite un débat.
et il y aussi les "pretendians".
loik mercier
05/12/2025 à 10:18
le mec est américain et il ne le sait pas encore
MDR!!!
ça se trouve Trump est breton bordel !