Churchill, Nobel de littérature, pas de la paix. C’est déjà tout un programme : on a récompensé ses phrases plus que ses bombes, ses mémoires plus que sa diplomatie. Et pourtant, c’est bien un homme de guerre qui reçoit, en 1953, la plus haute distinction littéraire pour ses récits historiques et ses discours.(Wikipedia) Un type qui traverse la politique britannique comme un obus, se plante dans les Dardanelles, se perd dans les années 30… avant de se retrouver, seul face à Hitler, à « marcher avec son destin ».
C’est cette trajectoire improbable – les gouffres et les sommets, l’ego et la dépression, la gloire et les casseroles – qu’Andrew Roberts ramasse dans son Churchill, et que Perrin ressort aujourd’hui dans une édition de prestige, pavé massif à lire, à annoter, à engueuler.
La promesse du British est simple : reprendre un personnage qu’on croit connaître par cœur - surtout dans son pays -, en grande partie parce qu’il a lui-même saturé le XXᵉ siècle de sa propre version de l’histoire, et le reprendre à zéro. De la naissance à Blenheim jusqu’à la sortie de scène, on a là plus de mille pages qui refusent de choisir entre le roman national et le démontage en règle.
Ce que la biographie donne d’abord à voir, c’est un Churchill au travail. Pas seulement le pitre, mais le philosophe : enfant, il bousille ses études mais se gave de poésie, de grands textes, de récits historiques, jusqu’à devenir ce maître de la langue qui peut tenir la Chambre des communes en apesanteur pendant une heure. Il écrit pour vivre, il vit pour écrire – articles à la chaîne, livres de guerre, mémoires, histoire de l’Empire : Andrew Roberts montre comment l’écriture n’est pas un hobby mais le squelette même de la carrière.
J’ai tiré beaucoup plus de mon alcool que l’alcool n’a tiré de moi.
Mon frère n’a jamais fumé ni bu.
Il est mort à trois ans.
- Le début est de Churchill, le reste apocryphe, mais si bien.
En face, il y a les échecs : le fiasco des Dardanelles, qui le renvoie, humilié, sur le banc de touche pendant la Première Guerre mondiale ; les retournements de veste politiques ; le dogmatisme impérial sur l’Inde ; les erreurs économiques des années 20 ; la traversée du désert dans les années 30, où il passe pour un vieux réactionnaire obsédé par Hitler. Le livre détaille chaque faux pas, mais surtout la manière dont Churchill les recycle : chaque humiliation devient carburant, chaque erreur une note de bas de page qu’il recyclera plus tard dans ses propres livres – et dans son propre récit de lui-même.
Le titre anglais, Walking with Destiny, vient d’une phrase de Churchill lui-même, quand il accède au pouvoir en mai 1940 : il dit alors avoir le sentiment que toute sa vie n’a été qu’une préparation à cette épreuve. Andrew Roberts prend cette intuition au sérieux. Son Churchill est un homme qui croit farouchement à sa vocation, et qui interprète chaque épisode de sa vie – l’Inde, le Soudan, les tranchées, les défaites politiques, les « wilderness years » – comme une répétition générale de 1940.
Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal : c’est le courage de continuer qui compte.
Pour étayer cette lecture, l'historien s’appuie sur un matériau que ses prédécesseurs n’avaient pas : plus de quarante sources inédites, dont les carnets privés de George VI, les verbatims des réunions du War Cabinet, des correspondances longtemps sous clé, des mémoires jamais publiés. Il glisse le micro vers ceux qui l’ont supporté ou subi : souverain dubitatif, collègues épuisés, généraux fascinés, proches parfois au bord de la rupture.
On découvre alors un chef de guerre qui n’est pas seulement la voix du « We shall never surrender », mais aussi un patron infernal, qui abreuve ses équipes de mémos nocturnes, se trompe sur des opérations, s’entête parfois contre les avis de ses généraux. L'historien met en avant une tension permanente : sans cette énergie démesurée, cette foi presque mystique dans l’Empire et dans la victoire, la résistance de 1940 tiendrait-elle debout ? Mais sans ce même tempérament, combien de décisions discutables n’auraient jamais été prises ?
Certains se demanderont : Andrew Roberts est-il trop indulgent avec Churchill ? On sent une admiration très marquée – on sent que l’historien aime son sujet, en contempteur de l'Occident triomphant. Le point le plus sensible, aujourd’hui, est évidemment la question de l’Empire et du racisme. Dans le débat contemporain, Churchill est tour à tour « sauveur du monde libre » ou « icône du suprémacisme blanc ».
L'historien rappelle les propos, l’aveuglement impérial, mais les replace dans le contexte intellectuel de l’époque, avec une thèse assumée : Churchill est un impérialiste convaincu, parfois brutal, mais pas un raciste « au sens contemporain du terme ». On peut trouver la défense trop serrée, surtout sur des épisodes comme la famine du Bengale, où il plaide non coupable là où d’autres historiens insistent sur la responsabilité de Londres.
Restent le niveau de détail, le souffle narratif, de la manière quasi cinématographique dont il reconstitue les journées de mai-juin 1940 ou les nuits de Blitz à Downing Street. L'Anglais est très fier de sa civilisation, on ne lui enlèvera pas.
Si vous traversez l’enfer, continuez.
Churchill n’est pas un livre neutre. C’est une biographie habitée, écrite par un historien conservateur - il a préfacé le livre de Louis Sarkozy sur Napoléon pour donner une idée -, qui croit que, sans cet homme précis, en ce printemps 1940 précis, l’histoire du XXᵉ siècle aurait pris une tout autre tournure.
On découvre ou creuse un personnage riche : l’enfant mal aimé, né dans la noblesse, le jeune officier kamikaze en quête de gloire, le politicien cassé puis ressuscité, l’orateur halluciné qui galvanise un pays au bord de l’effondrement, l’écrivain qui transforme sa propre vie en littérature – au point de décrocher, justement, ce Nobel de littérature qui dit tout de ce destin : un homme qui a fait de sa vie une histoire, et qui continue, grâce à Andrew Roberts, de nous obliger à la relire au lieu de la réciter. Une nouvelle biographie de « grand homme ».
Publiée le
01/12/2025 à 18:44
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Paru le 30/10/2025
1319 pages
Librairie Académique Perrin
30,00 €
1 Commentaire
Solon
04/12/2025 à 01:52
Et dire qu'on est passé de Winston Churchill / Franklin Delano Roosevelt / Charles de Gaulle (un peu moins pour de Gaulle pour de nombreuses raisons mais quand même) même d'une certaine façon Adolf Hitler 🤮 et Joseph Staline 🤮 (ou comment un homme petit et brun et moche vend le type Aryen/Übermensch ; le Film "Il est de retour" était très intéressant à ce sujet).
à des Jean-Luc Mélenchon / Laurent Wauquiez / Jordan Bardella / Giorgia Meloni / Donald Trump / Emmanuel Macron / Javier Milei / Sanae Takaichi / Bruno Retailleau / Nicolas Sarkozy / Louis Sarkozy / Olivier Faure / Éric Zemmour / la liste est sans fin 😞 la chute est vertigineuse.