On connaît Mircea Eliade avec une pipe, des lunettes trop grandes et un air de professeur occupé à réinventer la « science des religions ». Historien du sacré, maître de conférences à Chicago, auteur du Sacré et le Profane et du Mythe de l’éternel retour, sa réputation s’épanouit surtout dans les bibliographies universitaires et chez les fervents du spirituel, beaucoup moins dans les listes de romans à lire l'été.
Et pourtant, au milieu de ses traités de mythologie comparée, il y a Mademoiselle Christina, mince roman fantastique venu se glisser comme un strigoi sous la porte de la grande respectabilité savante. Une « œuvre de jeunesse », écrite alors qu’Eliade n’est pas encore l’oracle de Chicago mais un intellectuel roumain fasciné par les contes du pays et par les puissances obscures de l’imaginaire.
Le livre inaugure sa veine ouvertement fantastique et puise à pleines mains dans le folklore roumain, en particulier les histoires de ces morts qui ne tiennent pas en place... L’Herne, bien connu pour ses Cahiers, et grand défenseur du Roumain, le réédite dans la traduction de Claude Levenson.
Sur le papier, l’intrigue est simple. Dans les années 1930, Egor, jeune peintre, est invité à passer quelques jours dans la grande demeure isolée de Mme Mosco, quelque part dans la plaine du Danube. Il y retrouve Sanda, la fille aînée dont il est épris, le professeur Nazarie, archéologue rationaliste, la maîtresse de maison et la petite Simina, enfant trop lucide pour son âge. Très vite, quelque chose cloche : la maison est hantée par un personnage absent, une tante morte depuis plus de trente ans, Mademoiselle Christina, dont le portrait veille au mur comme une icône profane.
Peu à peu, Egor comprend que Christina n’est pas seulement un souvenir : elle apparaît la nuit, d’abord en rêve, puis dans une zone trouble entre somnambulisme et visitation. Ses caresses sont trop chaudes pour être humaines, sa présence épuise Sanda, qui dépérit physiquement. Christina est un strigoi, une morte violente. La tâche d’Egor consistera, littéralement, à la tuer une seconde fois, en lui plantant un barreau de fer dans le cœur, comme le veut la tradition.
Ce résumé pourrait faire croire à un gothique de plus, version Carpates. Mais Mircea Eliade s’intéresse moins au frisson de la morsure qu’au vertige d’une maison où deux mondes se chevauchent : le temps linéaire des invités urbains, venus travailler et flirter, et le temps cyclique d’une revenante qui refuse d’admettre qu’elle est morte.
Christina est une figure typiquement roumaine : un mort ou une morte qui sort de la tombe, rôde autour de sa famille, draine le sang ou l’énergie vitale, provoque maladies, cauchemars et dépérissement. Son domaine, ce n’est pas le château d’un aristocrate charismatique à la Bram Stoker, mais le cercle étroit des proches, la maison, le village.
Le folklore distingue même, selon les régions, les strigoi vii - vivants, sorte de sorciers aux capacités vampiriques -, et les strigoi morți - morts-vivants au sens strict. Mircea Eliade n’invente pas non plus l’érotisme vénéneux de son héroïne. Le folklore roumain connaît une autre figure, le zburător, « esprit volant » qui vient la nuit faire l’amour aux jeunes femmes en rêve, proche de l’incube médiéval.
Les personnages de paysans, les bruits de corridor, les précautions superstitieuses, l’idée même de transpercer le cœur du mort avec une barre de fer – geste qui renvoie à de véritables rituels d’« assainissement » des cimetières en Roumanie – tout cela vient directement d’un imaginaire qui remonte aux croyances préchrétiennes sur les morts dangereux, puis s’est mêlé au christianisme populaire.
Mademoiselle Christina n’est pas seulement un bon roman fantastique : c’est une petite ethnographie romancée, signé du futur auteur d'Histoire des croyances et des idées religieuses.
Christina est belle, aristocratique, parfumée de scandales - on chuchote un passé nymphomane, des amants, un rapport trouble au pouvoir. Autour d’elle, Mircea Eliade compose une véritable petite liturgie : le portrait accroché au mur comme une icône inversée, la chambre fermée où l’on ne doit pas entrer, l’enfant possédée qui sert de médium, les visites nocturnes qui ont le rythme des processions. Derrière la trame vampirique se dessine une dramaturgie sacrée, avec ses tabous, ses transgressions et son sacrifice final.
Christina n’est pas seulement une femme qui revient : c’est une tentation métaphysique. Pour Egor, artiste moderne venu peindre des paysages, elle incarne une forme d’absolu sensuel, une promesse d’intensité qui déchire la banalité des jours. L’amour érotique comme voie d’accès au sacré, mélange de vertige et de sacrilège.
Mademoiselle Christina n’est pas un caprice de romancier, c’est presque une démonstration par la fiction des grandes intuitions d’Eliade historien des religions. Que dit-il, dans Le Sacré et le profane ? Que l’être humain traditionnel ne vit pas dans un temps homogène et vide, mais partage son existence entre le temps profane - celui de l’histoire -, et le temps sacré, cyclique, celui des mythes et des rituels. Que le sacré se manifeste par des « hiérophanies » : irruptions soudaines du « Tout Autre » qui transforment un lieu quelconque en centre du monde, une date en instant fondateur.
Regardons la maison Mosco avec ces lunettes‑là. Isolée dans la plaine, hors du village et du flux ordinaire, elle fonctionne comme un micro‑centre du monde, où la frontière entre ici‑bas et l’au‑delà est d’une minceur inquiétante. La présence de Christina fait de cette demeure une brèche constante : le réel y est percé de rêves, de sons, de présences. Les nuits, avec leurs visites, deviennent une sorte de « temps autre » que les personnages vivent comme un cauchemar, mais que la théorie de Mircea Eliade permettrait de lire comme un temps rituel : répétition obsessionnelle d’une scène originelle - la mort violente, puis le retour de Christina -, éternel retour de la même crise.
Dans ses essais, Mircea Eliade expliquera que, pour l’homme religieux, le rituel permet justement de « remonter » au temps mythique, de sortir du temps historique – ce qu’il appelle la nostalgie des origines et la logique de l’éternel retour. Or que fait Christina ? Elle rejoue sans fin son drame, refuse la coupure de 1907, s’accroche à un présent saturé d’images et de sensations. Pour elle, c’est une façon de se soustraire à l’histoire, de ne pas accepter la mort. Pour les vivants, c’est un enfer : ce retour au « Grand Temps » n’a rien de salvateur, il détruit les corps et les esprits.
Le roman, de ce point de vue, met en crise la beauté un peu abstraite de la théorie. À force de voir dans les mythes un remède à la « terreur de l’histoire » – ce sentiment moderne d’être écrasé par des événements dépourvus de sens – Mircea Eliade a parfois tendance, dans ses essais, à idéaliser les sociétés traditionnelles, leur rapport cyclique au temps et leur capacité à vivre dans la proximité du sacré. Mademoiselle Christina rappelle brutalement que l’irruption du sacré, fût‑il nocturne et érotique, peut tout aussi bien tourner à la possession et au vampirisme.
D’ailleurs, Christina est le produit d’un événement historique précis, la révolte paysanne de 1907, avec sa violence de classe et de sang. Son strigoi ne vient pas seulement d’un fond païen immémorial, il vient aussi d’une fracture sociale très concrète.
On peut se demander si la fiction n’est pas, chez Eliade, la voie par laquelle son immense érudition folklorique se défragmente, échappe à la tentation des grandes synthèses et se laisse contaminer par l’inquiétude moderne. Dans Mademoiselle Christina, le mythe ne vient pas apaiser l’histoire : il la prolonge en cauchemar. L’éternel retour n’est plus un refuge, c’est la répétition compulsionnelle d’un traumatisme.
Pourquoi lire aujourd’hui ce bref roman roumain de 1936, alors que le marché déborde de vampires et de romances paranormales au kilomètre ? Justement parce qu’ici, le surnaturel n’est pas une décoration, mais une interrogation. Sous le masque d’un récit « simple », Mircea Eliade nous fait circuler entre plusieurs couches de réalité : la couche folklorique, la couche psychologique - les désirs, les projections d’Egor, l’ambivalence de Sanda, l’enfant comme antenne du mal -, mais aussi la couche théorique.
On lit Mademoiselle Christina comme une histoire de vampire, et l’on se rend compte qu’on vient, sans s’en apercevoir, de traverser un petit laboratoire de l’œuvre entière d’Eliade : sa passion pour les mythes, sa nostalgie d’un monde saturé de sacré, mais aussi les zones d’ombre de cette nostalgie.
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Christina n’est plus seulement un monstre roumain sorti du folklore ; elle devient la figure d’un passé qui ne passe pas, qu’il soit historique, mythique ou intime. Et c’est peut‑être là que le chroniqueur rejoint le savant : dans cette intuition inquiète que nous vivons tous, à notre manière, dans des maisons Mosco, hantées par des histoires que l’on croyait enterrées – et dont il faudra bien, un jour, accepter de planter, ou non, le pieu dans le cœur.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 12/11/2025
262 pages
L'Herne
18,00 €
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