Avec Brittany, publié au Vent des Îles dans une traduction de Lise Garond, Larissa Behrendt entraîne ses héroïnes dans un road-trip littéraire en Angleterre qui vire, peu à peu, au face-à-face implacable avec l’héritage colonial. Entre disparition d’enfant, racisme systémique et choc des générations, l’autrice aborigène renverse le regard, fissure les certitudes et fait surgir les voix que l’histoire a tenté de faire taire.
Le 01/12/2025 à 18:05 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
01/12/2025 à 18:05
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Larissa Behrendt emmène Della, mère aborigène qui n’a jamais quitté sa petite ville de Nouvelle-Galles du Sud, et sa fille Jasmine, première de la famille à faire des études supérieures, sur les routes d’Angleterre. Circuit Sherlock Holmes, maison de Virginia Woolf, pèlerinage chez Dickens ou les sœurs Brontë : un voyage littéraire organisé, mené par un guide acteur de téléfilms et une poignée de touristes hauts en couleur, qui réveille un drame survenu une quinzaine d’années plus tôt.
Avocate, professeure de droit, écrivaine et réalisatrice, Larissa Behrendt, d’origine aborigène et issue des peuples Gamilaraay et Yuwaalaraay, revendique d’emblée ce renversement du regard.
Elle nous confie : « J’étais intéressée par l’idée de placer mes personnages aborigènes dans le pays du colonisateur. On lit tellement de textes où ce sont les colonisateurs qui viennent nous observer, nous étudier. J’aimais l’idée que mes personnages viennent, eux, étudier les colonisateurs, pour essayer de les voir autrement. » Quitter la zone de confort permet aussi de se découvrir soi-même. L’autrice raconte avoir éprouvé ce déplacement identitaire lorsqu’elle a vécu aux États-Unis pour ses études.
Dans le roman, le bus touristique devient ainsi un dispositif narratif : « Je voulais la mère et la fille coincées dans une situation dont elles ne peuvent pas s’échapper. Elles ne peuvent pas juste se mettre en colère et partir chacune de leur côté, elles sont embarquées ensemble sur la tournée. Cela permet au drame d’avoir lieu. »
Le récit alterne les points de vue de Della et de Jasmine. Cette construction renvoie à l’expérience de Larissa Behrendt : celle d’une première génération qui découvre l’université. « Je voulais montrer ce qui se passe quand, dans une famille, quelqu’un franchit pour la première fois cette étape et accède à une profession comme la mienne. Une fracture apparaît alors — non seulement sociale, mais aussi culturelle. »
Jasmine est « cérébrale, intellectuelle » : elle comprend le monde par la salle de cours, par les mots des autres. Della, elle, n’a pas reçu de formation occidentale, mais porte un savoir profondément ancré dans sa culture. « Je voulais célébrer la sagesse de la mère, qui n’a pas été éduquée selon les normes occidentales, mais dont la connaissance du monde et de ses traditions est intime et vivante. »
À ce duo s’ajoute une troisième voix, collective : celle des femmes aborigènes imaginées par l’autrice, qui commentent les choix de Della et réagissent à ses décisions. « Je les ai créées à partir de toutes les femmes aborigènes que j’ai connues, puis j’ai imaginé ce qu’elles répondraient à Della. » Ce chœur donne au roman une véritable épaisseur politique.
Parmi les étapes du voyage figure le Foundling Museum de Londres, consacré aux enfants abandonnés. Une visite qui ravive, dans le roman, une histoire bien réelle. « En Australie, le gouvernement a longtemps retiré de force les enfants aborigènes à leurs familles. Le Foundling Museum a pour nous une résonance très forte, parce qu’il nous rappelle cette politique. »
Larissa Behrendt souligne que, malgré l’abandon officiel de ces pratiques, le placement d’enfants autochtones demeure un enjeu majeur, prolongement manifeste de la colonisation. Ce fil traverse tout le livre, qui montre aussi la façon dont la justice traite les crimes commis contre des enfants aborigènes. « Quand un enfant aborigène est tué ou victime d’un crime, le système légal ne réagit pas avec la même gravité que pour les autres. Le roman explore également le chagrin d’une famille et la manière dont la justice échoue à l’apaiser. »
Son expérience d’avocate affleure constamment. Elle raconte avoir accompagné des familles pour qui le verdict, même favorable, ne suffit jamais. « Elles me disaient qu’elles cherchaient la justice. Mais même dans les rares cas où la loi leur donne raison, rien n’est vraiment réparé. L’idée de justice est une question que je me pose sans cesse, et j’aimerais que les lecteurs perçoivent les failles d’un système qui, structurellement, ne fonctionne pas pour les peuples autochtones. »
Que vient faire le canon littéraire britannique dans une telle histoire ? « On me demande pourquoi je m’embête avec le canon du colonisateur. Mais je trouve que ces auteurs – Dickens en particulier, mais aussi Austen – étaient de grands critiques de leur propre société. Ils voyaient la cruauté de la pauvreté, l’injustice des classes. » Ces valeurs, rappelle-t-elle, ont été exportées en Australie et ont façonné l’expérience coloniale.
Relire ces classiques donne alors un langage pour penser la colonisation, mais aussi les violences de genre. « Je réponds à leurs livres parce que j’y vois une critique de la société britannique qui m’aide à réfléchir à mon propre contexte. Ce sont des textes qui restent pertinents parce qu’ils nous tendent un miroir. En préparant le roman, je les ai relus, et j’ai été frappée par la façon dont ils parlent encore des questions de langage et de violence de genre. »
Au fil du parcours anglais de Della et Jasmine, les musées deviennent des lieux de friction. Brittany montre combien ces institutions, loin d’être neutres, sont façonnées par l’histoire coloniale. « La question des collections et de la garde de notre culture est centrale pour nous. Beaucoup de choses qui nous appartiennent sont conservées dans des musées, parfois même des restes humains, et il y a une grande arrogance dans la manière dont ils les gardent. »
En Australie, souligne Larissa Behrendt, un mouvement puissant milite pour davantage de responsabilité des institutions, pour la restitution des objets et des restes, mais aussi pour une re-nomination des pièces exposées. « Quand les choses restent dans les musées, on réfléchit à la façon dont elles sont nommées. Plutôt que mettre en avant la personne blanche qui a donné ou collecté un objet, on replace cet objet dans sa communauté aborigène. On essaie vraiment de décoloniser ces espaces. »
Ces enjeux ne sont pas seulement théoriques pour elle : elle travaille au quotidien sur la manière d’intégrer la propriété intellectuelle culturelle autochtone dans les collections et de garantir un meilleur accès à ces objets pour les communautés concernées.
Comment écrire un personnage de femme aborigène marquée par le deuil et l’alcool sans tomber dans le misérabilisme ? Pour Della, Larissa Behrendt s’est appuyée sur une histoire intime. « Ce n’était pas difficile pour moi d’écrire sur une femme alcoolique fonctionnelle qui boit pour survivre à ses traumatismes. Mon père avait été retiré à sa famille et institutionnalisé enfant. Adulte, il affrontait tout cela par l’alcool. Il n’était pas violent, mais il s’échappait souvent. Je savais comment ça fonctionne dans une famille. »
Elle tenait toutefois à ne pas réduire son héroïne à son addiction. « Je voulais capturer sa force. L’addiction n’est pas son seul trait. Une des choses importantes dans son arc, c’est la façon dont elle commence à comprendre la valeur de son propre savoir. Quand elle se met à répondre aux questions des gens sur sa culture, elle réalise ce qu’elle sait, comment elle évolue comme détentrice de connaissances et comme femme respectée dans sa communauté. »
Le roman ne propose pas de « solution » définitive, mais l'autrice espère qu’on quitte Della sur un sentiment d’empowerment, nourri par son rôle culturel.
Écrire Brittany a aussi bousculé la relation de l’autrice à sa propre histoire. Comme Jasmine, elle s’est longtemps tournée vers l’écrit au détriment des traditions orales de son peuple. « Je me suis rendu compte que j’avais, comme Jasmine, privilégié l’écriture plutôt que ma culture orale. Je suis très fière de mon parcours, mais on n’a pas souvent l’occasion de réfléchir à ce que l’on a sacrifié pour s’ajuster au système. »
Le livre lui a donné l’occasion de revenir vers ses histoires culturelles, de passer plus de temps sur son territoire traditionnel et d’apprendre sa langue.
Et puis, derrière Della, Larissa Behrendt a fini par reconnaître quelqu’un de très proche. « Même si elle est inspirée de femmes aborigènes que j’ai connues, j’ai compris que mon véritable sujet, c’était peut-être la relation avec ma mère, et la façon dont son propre traumatisme d’enfance a pesé sur nous. En fin de compte, ce roman parle moins de l’Angleterre et de l’Australie que de moi et de ma mère. »
Si Della et Jasmine devaient repartir en voyage, l’autrice hésiterait à les renvoyer en Angleterre. « Je les emmènerais peut-être en Europe, en France, dans des lieux où les gens pensent leur identité nationale à travers les guerres du passé », imagine-t-elle en riant, avant d’ajouter que « toutes les excuses sont bonnes pour venir en France ».
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Elle travaille aujourd’hui à un nouveau roman, situé cette fois entièrement en Australie, « qui s’intéresse aux relations à la terre et aux secrets qu’elle garde ». Une autre manière, sans doute, de poursuivre ce patient travail de réappropriation des récits.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 14/05/2025
349 pages
Au Vent des Iles
23,00 €
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