Lettre ouverte

Goliarda Sapienza

Dans Lettre ouverte (trad. Nathalie Castagné), texte matriciel de l’« autobiographie des contradictions » de Goliarda Sapienza, l’auteure entreprend un voyage intérieur d’une rare intensité, confrontant la mémoire aux illusions qui l’ont façonnée. Dès les premières pages, elle affirme que son récit ne répond ni à un exercice littéraire ni à un désir de vérité, mais à une nécessité vitale : « ce qui me pèse depuis quarante ans sur les épaules, faute d’avoir compris » (« je me décide à vous parler… »). Ce positionnement inaugural donne au livre son mouvement : un récit en archipel, gouverné par la voix d’une femme qui tente de faire ordre dans le chaos.

L’ouvrage se construit comme une longue adresse, où la narratrice déploie souvenirs, doutes et fulgurances. La trame, apparemment digressive, obéit en réalité à une logique intérieure : chaque réminiscence fait surgir un fragment de vérité, aussitôt menacé de s’effondrer. Ainsi, la scène fondatrice où elle découvre le mot « bâtarde » — « Tu es une bâtarde », lui dit Carlo en souriant — condense l’apprentissage brutal du monde : mélange de douceur, de violence et d’opacité. Sapienza excelle à montrer comment un mot, un geste, deviennent des secousses identitaires.

Les personnages — Carlo, Licia, le terrible professeur Jsaya, la mère aux « cheveux tout blancs » qui raconte des histoires le soir — gravitent autour de l’enfant comme autant de forces contradictoires. Aucun n’est figé : tous oscillent entre affection, rudesse, clairvoyance, vanité. La relation avec Jsaya illustre cette ambivalence : maître de savoir et figure menaçante, il hurle soudain : « Vous êtes fascistes », déclenchant chez l’enfant ce tremblement qui deviendra plus tard une clef d’interprétation du monde. L’interaction n’est jamais univoque : Sapienza cherche dans chaque visage sa part d’ombre et de lumière.

La narration, profondément incarnée, joue d’une syntaxe mouvante : longues périodes sinueuses, ruptures, apartés, retours en arrière. Cette oralité travaillée restitue l’effort même de remémoration, le « désordre » dans lequel elle plonge pour atteindre un point d’appui : « il faut d’abord toucher le fond du désordre ». Le style, vibrant, épouse les oscillations de la pensée ; les dialogues, souvent rapportés sans marqueurs, confèrent au récit un rythme heurté, presque théâtral, où affleurent les réminiscences de la comédienne qu’elle fut.

Ce texte majeur, inaugural dans l’œuvre de Sapienza, déploie la puissance d’une parole en reconstruction : lucide, indocile, traversée d’humour et de désespoir. Lettre ouverte n’est pas seulement l’exhumation d’une enfance ; c’est l’acte par lequel une femme se donne naissance en affrontant, une à une, les mythologies familiales qui l’ont fondée et meurtrie. Sapienza y révèle déjà cette voix unique qui, plus tard, dans L’Art de la joie, portera la littérature jusqu’à son point d’incandescence.

 

 

Une michronique de
Victor De Sepausy

Publiée le
01/12/2025 à 17:15

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Lettre ouverte

Goliarda Sapienza trad. Nathalie Castagné

Paru le 06/11/2025

168 pages

Le Tripode Editions

11,00 €