Après le retrait du roman Boa d’Anne-Sophie Jacques de la sélection du prix littéraire Anne Ténès, la Direction des services départementaux de l’Éducation nationale (DSDEN) du Lot répond à ActuaLitté. Dans un courrier signé par la directrice académique Sophie Sarraute, l’institution détaille les raisons avancées pour justifier sa décision, tandis que l’association Désir de Livres, qui porte le prix, livre sa version des faits.
Le 02/12/2025 à 18:22 par Hocine Bouhadjera
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02/12/2025 à 18:22
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L’affaire a éclaté fin novembre, lorsque ActuaLitté révélait que la Direction académique du Lot avait exigé le retrait du roman Boa d’Anne-Sophie Jacques de la sélection du prix Anne Ténès, un prix littéraire porté depuis plusieurs années par l’association Désir de Livres et les enseignants volontaires de plusieurs collèges.
Dans un courrier adressé aux établissements, la hiérarchie invoquait alors un « risque de polémiques » lié aux thématiques du roman - désir féminin, sexualité, consentement - en les reliant au démarrage du programme d’Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS) nouveau cadre national qui remplace l’ancienne « Éducation à la sexualité ».
L’annonce avait suscité une série de réactions indignées : autrice et éditeur dénonçant une décision « incompréhensible », lecteurs et associations pointant un glissement vers des pratiques de censure, et professionnels du livre soulignant le caractère exemplaire du roman pour aborder justement les questions de consentement avec les adolescents.
Sur les réseaux sociaux comme dans les milieux éducatifs, l’affaire a été perçue comme un symptôme d’un climat plus large de crispation autour de l’éducation à la sexualité, et d’une frilosité institutionnelle face aux discours réactionnaires.
Sur les critères ayant conduit au retrait de Boa, la Directrice académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) indique que la demande serait d’abord venue « d’enseignants d’un collège », plusieurs d’entre eux ayant exprimé « un inconfort réel » devant certains passages du livre et leur utilisation avec des élèves de troisième et de seconde. La direction académique assure avoir « entendu ces retours » et accompagné les équipes « dans l’analyse de la situation ».
Pascale Leroy, directrice de l’association Désir de Livres, confirme qu’« une des profs s’est trouvée gênée » par le texte, et déplore la chaîne qui s’est enclenchée : « Au lieu d’en parler à l’équipe enseignante du prix, elle en a parlé à sa responsable d’établissement, qui en a parlé à l’inspectrice, qui s’est empressée de rapporter à la DSDEN. » Et de rappeler, face à cet argument d'une protection du corps enseignant : « Le prix est sur la base du volontariat. Il n’y a aucun chef d’établissement qui oblige les enseignants à participer. »
L’association rappelle qu’elle n’a découvert la situation que dans un second temps, une fois le signalement remonté dans la hiérarchie. « Tout aurait pu se régler en interne », regrette-t-elle, rappelant que les débats autour de choix de textes avaient toujours été traités collectivement, dans le dialogue pédagogique, sans intervention de la hiérarchie. Contacté par ActuaLitté, le collège d'où est venu le signalement, parmi les six qui participaient à cette édition, n'a pas répondu à nos sollicitations.
Dans sa réponse, la la direction académique du département revient également sur le passage du premier courrier officiel mentionnant « un risque de polémiques » autour du roman, au regard du contexte de mise en œuvre de l’Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS).
La directrice académique soutient qu’il ne s’agissait pas d’« une mise en cause du roman », mais d’un constat de « manque de préparation en amont » et de « manque de travail collectif permettant d’anticiper sereinement les éventuels questionnements ». Tout projet engageant des élèves devrait, rappelle-t-elle, être « accompagné, explicité et préparé » pour garantir un cadre « apaisé » et conforme aux objectifs éducatifs.
Pascale Leroy rappelle pour sa part que les enseignantes engagées dans le prix ont déjà travaillé sur des textes délicats, sans que la hiérarchie n’ait jamais eu à intervenir. Elle cite un précédent : le roman Comme des bêtes de Violaine Bérot, qui comportait « une scène de viol ». Ce choix avait suscité un débat, mais au sein de l’équipe des enseignants qui travaillent sur le prix. « Les enseignantes se sont dit “c’est peut-être chaud, parce que c’était assez explicite”. Elles ont discuté entre elles, en ont parlé à certains parents et finalement il a été décidé qu’on ferait intervenir sur le sujet l’infirmière scolaire. Ça a été au contraire l’occasion d’un débat et d’informations », relate-t-elle.
La DSDEN confirme par ailleurs que l’hypothèse de travailler uniquement sur des extraits du roman a été évoquée par certains enseignants, mais affirme que cette solution « n’a pas permis de lever l’ensemble des interrogations exprimées localement, ni de restaurer un consensus suffisant autour du projet ». Au-delà de la nature des passages concernés, signe Sophie Sarraute, c’est « l’absence d’anticipation collective » qui posait difficulté. Pascale Leroy regrette cette décision : « Elles s’étaient mises d’accord au sein de l’établissement pour présenter seulement des extraits du livre, pas sa globalité. Et ça, la DSDEN n’en a pas voulu. »
Depuis le retrait du roman Boa de la sélection du prix Anne Ténès, un point cristallise particulièrement les tensions : le rôle que souhaite désormais jouer la hiérarchie académique dans une récompense littéraire qui, jusqu’ici, fonctionnait exclusivement grâce aux enseignants volontaires et à l’association Désir de Livres. Là où la DSDEN du Lot présente sa démarche comme une simple application des règles habituelles, l’association décrit au contraire une rupture avec six années de fonctionnement autonome.
Dans sa réponse, la direction académique du département tient à rappeler que « comme pour tout projet pédagogique ou culturel mené dans un établissement scolaire, les choix et modalités restent soumis à une validation institutionnelle, en lien avec la direction académique, les corps d’inspection et les équipes éducatives ». Une procédure décrite comme non exceptionnelle : « Tous les autres prix littéraires mis en place dans le département se déroulent en parfaite collaboration avec les services de l’Éducation nationale et ne posent aucune difficulté. »
Pascale Leroy, de son côté, met en avant « une équipe (qui) fait vivre le prix depuis six ou sept ans » sans avoir eu à traiter avec la hiérarchie, et pointe : « Lorsque nous avons sollicité la hiérarchie, nous n’avons reçu aucune réponse. On nous a simplement expliqué qu’il n’y avait pas de budget, et que si le prix devait s’arrêter pour cette raison, cela ne semblait déranger personne. En réalité, nous n’avons jamais bénéficié d’aucun soutien institutionnel », insiste-t-elle, rappelant que les enseignantes engagées portent le projet « dans une action concrète pour faire lire leurs élèves ».
Désormais, l’autorité académique souhaite qu’un représentant de l’Éducation nationale – inspecteur académique ou membre de la délégation académique à la culture – intervienne dans la validation de la sélection. Une perspective qui l’interroge : « On nous dit qu’il faudra désormais un représentant de l’Éducation nationale pour valider la sélection. Mais enfin… qui sont les professeurs, sinon des membres à part entière de l’Éducation nationale ? »
Dernier point avancé par les services départementaux de l’Éducation nationale : le roman Boa pourrait être réintégré dans la sélection du prix l’an prochain, à condition qu’un « travail préparatoire collectif » soit mené par les équipes éducatives et l’association. « À ce jour, aucune réponse n’a encore été apportée à cette proposition », conclut l’autorité académique.
Pascale Leroy juge cette perspective difficilement compréhensible au regard du fonctionnement d’un prix littéraire. « C’est complètement étrange. Quant aux fameux outils pédagogiques, je ne vois pas ce qu’ils pourraient inventer de plus : s’ils en avaient réellement besoin, ils pouvaient les élaborer dès maintenant. On n’a pas besoin de six mois ni de multiples commissions pour déterminer comment accompagner un texte. » Elle rappelle surtout que le dispositif EVARS existe déjà et que Boa s’inscrit pleinement dans ce cadre. Pour elle, tout repose avant tout sur la confiance accordée aux enseignants, qui savent accompagner ces sujets et en faire un véritable outil pédagogique.
Le climat apparaît désormais tendu : l’enseignante à l’origine du signalement a été saluée par l’inspection pour sa vigilance, tandis que les équipes pédagogiques, déstabilisées par l’ampleur prise par l’affaire, oscillent entre la volonté de poursuivre le projet et la crainte de s’exposer à de nouvelles difficultés. À court terme, l’association et les enseignantes envisagent surtout de mieux organiser la remontée des inquiétudes au sein des établissements, pour éviter qu’une nouvelle affaire ne leur échappe de la même manière.
Dans ce bras de fer feutré entre une association de terrain et l'institution, le roman d’Anne-Sophie Jacques et ses lectrices et lecteurs potentiels demeurent pour l’instant à la marge : Boa pourrait revenir l’an prochain, mais au prix d’un encadrement renforcé que ses défenseurs jugent à la fois injustifié et symptomatique d’une méfiance croissante envers le corps enseignant.
Dans l’établissement à l'origine du signalement, la situation aurait suscité un certain malaise, au vu de l'ampleur inattendue prise par l’affaire.
En parallèle, ce 2 décembre, le tribunal administratif de Paris a condamné l’État à un euro symbolique pour n’avoir pas assuré les séances d’éducation à la sexualité pourtant obligatoires depuis 2001. Jusqu’en février 2025, l’Éducation nationale a « manqué à ses obligations », estime le tribunal, rejetant l’argument ministériel d’un sujet « sensible ». Malgré les nouveaux textes EVARS publiés début 2025, les associations - Planning familial, Sidaction, SOS Homophobie - dénoncent une politique toujours « insuffisante », notant que moins de 15 % des élèves bénéficient des séances prévues
Si l’Éducation nationale n’a pas précisé quel passage exact de Boa posait difficulté, la page 107 semble être au coeur de l'affaire. L’héroïne y évoque la découverte de son corps et le plaisir partagé avec une autre femme. Une scène jugée « poétique, sensible et non transgressive » par l’autrice Anne-Sophie Jacques, qui y voit un modèle de consentement et de délicatesse.
À l’heure où les adolescents sont massivement exposés à la pornographie, l’éditeur de l'ouvrage, Dalva, estime qu’un récit littéraire fondé sur le consentement constitue un contrepoint nécessaire. Anne-Sophie Jacques rappelle l’importance de proposer des récits qui, selon la philosophe Manon Garcia, « érotisent l’égalité sexuelle » : des modèles éloignés des scénarios de domination, capables d’enseigner un désir partagé, respectueux et joyeux.
Le retrait de Boa a une conséquence immédiate : il n’y aura pas de prix Anne Ténès pour cette édition.
Créé en hommage à Anne Ténès, professeure-documentaliste décédée en 2020, le prix existe depuis 2019 et réunit enseignants, documentalistes et l’association Désir de Livres. Chaque année, trois romans sont sélectionnés, les élèves les lisent, rencontrent les auteurs et délibèrent au printemps. Pour l’édition concernée, la sélection comprenait La Valse des lucioles de H.F. Diané (Istya & Cie), Boa d’Anne-Sophie Jacques (Dalva) et Je veux regarder longtemps leurs visages de Thomas Vinau (La Fosse aux ours).
À LIRE - “Bien trop Petit”, le livre qu'a censuré Gérald Darmanin
Depuis sa création, le prix a couronné Olivia Resenterra, Laurent Petitmangin, Violaine Bérot, Rachid Benzine, Quentin Ebrard et Denis Infante. Le trophée est réalisé chaque année par les élèves de la section menuiserie du lycée Louis Vicat.
Crédits photo : Anne-Sophie Jacques (@Vincent Loison, Dalva)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 09/01/2025
144 pages
Editions Dalva
18,00 €
9 Commentaires
Actualisante
02/12/2025 à 21:37
Une scène de viol ? Hum, ça ira.
Des allusions au désir sexuel féminin, qui plus est envers une autre femme ? Vous n'y pensez pas, Madame, alertons l'inspection !
Sachant que si le tout avait été dans un Zola, personne n'y aurait rien trouvé à redire, "c'est un classique"...
Zamasu was right
03/12/2025 à 00:19
Vous avez longtemps et souvent été prévenus par Sophia Aram / Caroline Fourest / Raphaël Enthoven / Richard Malka / Charlie Hebdo ou le Printemps Républicain des dérives ultra-dangereuse de "la nouvelle gauche" (qui n'a plus RIEN de Gauche) des anathèmes, des listes, des positions à géométrie variable et de la cancel culture, de la relativisation de l'antisémitisme et du clientélismes (et des idées débiles comme les 3 Go par semaine). Vous avez armé la "droite" (qui existe plus elle aussi) donnant l'impression qu'eux 🙃 était la Liberté.
Vous avez RIEN voulu entendre et on va TOUS en payer le prix !!! (à la pire période possible)
Alexandre
04/12/2025 à 15:02
Quels exemples de « prévenance » avec cette liste de laïcards réactionnaires que vous citez !
Merci de nous avoir éduqué, on était vraiment dans le flou...
Zamasu was right
04/12/2025 à 23:06
"L'intelligence c'est comme les parachutes, quand on n'en a pas, on s'écrase"
"L'ennemi est bête : il croit que l'ennemi c'est nous, alors que l'ennemi c'est lui."
Pierre Desproges
(un reac maybe)
Aurélien Terrassier
03/12/2025 à 10:23
Que l'Etat français soit condamné à un euro symbolique pour non application du programme EVARS dans beaucoup d'établissements est une très bonne chose n'en déplaise à l'extrême droite du RN et leurs supplétifs des LR et ce malgré la censure injuste dont esr victime Anne-Sophie Jacques.
Tourmaline
03/12/2025 à 17:08
Je ne peux que rire jaune en apprenant qu'on autorise une scène de viol mais pas de sexe consentis 😮💨
Agnès Thorel
04/12/2025 à 09:15
L'éducation nationale du Lot, qui est un département rétrograde et avec un catholicisme casi intégriste, a décidé de retirer un livre car il n'est pas approprié selon elle, mais comment alors, les élèves peuvent-ils se forger leur propre opinion, si ils ne peuvent pas lire des livres qui parlent de sexualité.
En France, nous basculons dangereusement vers une société qui copie l'Amérique, qui elle même est devenue catholique intégriste.
Il faut tout lire en expliquant les passages délicats, sinon on muselle le droit à la liberté d'expression.
Alice
07/12/2025 à 00:16
Un nouveau titre que je découvre et rajoute :
- 1. dans mon outil d'indexation au hashtag #censure
- 2. dans mes suggestions aux 3 bibliothèques où je suis inscrite
- 3. dans ma liste de livre à lire :-)
Marie
08/12/2025 à 08:31
Décision stupide mais hélas pas surprenante...Au lieu de l'intelligence ( intelligere: comprendre), la soit-disant "Education nationale" préfère la négation.