Stanisław Ignacy Witkiewicz, dit Witkacy (1885-1939) est un « génie multiple » selon les mots d’Alain van Crugten. Peintre, dramaturge, romancier, photographe, mais aussi théoricien, il n’a cessé de penser l’art en des termes radicaux : ni instrument moral, ni relais politique, ni traduction psychologique. Par Charles Garatynski.
Le 28/11/2025 à 18:44 par Auteur invité
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28/11/2025 à 18:44
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L’art, selon lui, ne vaut que par ses structures propres et par l’effet qu’elles provoquent sur le spectateur. Son objectif est clair : produire ce qu’il appelle une « sensation métaphysique », un trouble irréductible à l’explication rationnelle.
Ce programme n’est pas sorti de nulle part. La trajectoire biographique de Witkacy éclaire cette position. Né dans une famille d’intellectuels et d’artistes, il grandit dans un univers où les exigences esthétiques sont centrales. Mais la guerre vient bouleverser ces certitudes. En 1914, il s’engage dans l’armée russe. Il vit l’expérience du front et découvre la violence d’un conflit industriel et massif. La Révolution de 1917 le plonge ensuite dans un monde où toutes les structures sociales et politiques se délitent.
À cette instabilité historique s’ajoute un drame personnel : le suicide de sa fiancée, Jadwiga Janczewska, en 1914, événement qui précipite Witkacy dans une première dépression profonde. Ce croisement du désastre collectif et de la perte intime donne à Witkacy une conscience aiguë de la fragilité des systèmes de valeurs.
De retour en Pologne, il s’installe à Zakopane, dans les Carpates. Ce choix d’une ville de montagne, à l’écart des capitales artistiques, est significatif : Witkacy ne cherche pas à rejoindre le centre, mais à construire un laboratoire en marge. Zakopane devient le lieu où il peint, écrit, expérimente, entoure son travail d’amis, de clients, d’adeptes. Ce retrait apparent est en réalité une position stratégique : se tenir en dehors des institutions, mais inventer une œuvre qui dialogue de manière oblique avec son temps.
C’est dans ce cadre qu’il formule la théorie de la Forme Pure. Dans Nouvelles formes en peinture (1919), il affirme que l’art doit être dégagé de tout contenu étranger à lui-même. Dans Introduction à la théorie de la Forme Pure au théâtre (1923), il transpose cette exigence au domaine scénique. L’œuvre n’a pas pour tâche d’expliquer, de transmettre un message ou de représenter fidèlement la réalité. Elle doit construire des structures capables d’arracher le spectateur à ses repères et de provoquer en lui une expérience de déstabilisation.
Cette théorie trouve une illustration concrète dans ses pièces. La Mère (Matka, 1924) est emblématique. La situation initiale paraît familière : Leon, intellectuel velléitaire, vit avec sa mère Janina, ancienne baronne. L’atmosphère est celle d’un salon bourgeois déclinant, avec ses conventions et ses conversations mondaines.
Mais la pièce glisse très vite vers l’étrange. Lors d’un dîner, Janina, décrite dès la didascalie comme capable d’osciller entre langage distingué et langage populaire, lâche brusquement : « Oui, c’est-à-dire sucer cette pauvre mère jusqu’à ce qu’elle meure comme une bête épuisée. » Cette rupture de registre détruit immédiatement l’illusion réaliste. Elle ne révèle pas un secret, comme le ferait un drame psychologique, mais désorganise la scène elle-même. Leon s’empare de cette réplique et proclame qu’il a le « devoir de sucer sa mère ».
Dès lors, la logique familiale est absorbée dans une mécanique absurde : maternité, dette financière, filiation se confondent sans hiérarchie. Le spectateur n’assiste plus à un dialogue mais à l’effondrement d’une structure dramatique. L’effet recherché est précisément celui que décrit Witkacy : un vertige métaphysique, une expérience qui échappe à l’analyse et installe une gêne durable. La Forme Pure se matérialise dans ce brouillage volontaire des registres et des fonctions scéniques.
Cette logique dépasse le théâtre lorsque, dans les années 1920, Witkacy met en place sa « Société de portraits ». Le dispositif est à la fois ironique et rigoureux. Un règlement précise cinq catégories, allant du portrait flatteur (catégorie A) aux expériences les plus déformées (catégorie E). Le client choisit, mais c’est l’artiste qui impose les règles du jeu.
Chaque pastel est annoté : date d’exécution, type de portrait, substances consommées - café, nicotine, alcool, parfois cocaïne ou mescaline. Le portrait bourgeois devient une opération codifiée où la déformation est programmée. L’œuvre se transforme en protocole expérimental, et la commande se retourne contre l’attente de conformité du commanditaire.
La même démarche anime l’essai Narkotyki (1932). Witkacy y analyse avec précision les effets de la cocaïne, de l’opium, de la morphine et de la mescaline. Il ne cherche pas à faire l’apologie de ces substances. Il les considère comme des instruments permettant de tester les variations de perception. Elles montrent comment le réel peut se déformer sous l’effet de modifications chimiques. Mais il en conclut qu’elles ne sauraient être une solution durable.
L’artiste ne peut dépendre d’excitants extérieurs : la tâche de l’art est de produire lui-même ces états de perturbation. Narkotyki révèle ainsi le rapport de Witkacy aux drogues : elles sont utiles comme expérimentations ponctuelles, mais ne remplacent pas la construction formelle. Sa pratique photographique illustre encore cette recherche. Witkacy se met en scène dans des autoportraits grotesques, organise des simulations de suicide, multiplie les cadrages déséquilibrés. Le résultat n’a rien de documentaire ni d’esthétique au sens académique.
Il s’agit de fabriquer une inquiétante étrangeté, de donner au spectateur le sentiment d’un décalage, d’une image volontairement défaillante. La photographie devient, à son tour, un terrain pour la Forme Pure.
La pertinence de ce programme peut être mesurée à l’aune des pratiques artistiques contemporaines. Aujourd’hui, la provocation est souvent absorbée par le marché. Jeff Koons ou Damien Hirst conçoivent des œuvres qui fonctionnent comme des événements médiatiques. Leur efficacité repose sur l’impact immédiat, sur la production de visibilité.
Mais cette efficacité est éphémère. Le scandale orchestré se consomme aussi vite qu’il se diffuse. Witkacy propose une autre logique. Dans La Mère, il ne s’agit pas de choquer par un geste spectaculaire, mais de désorienter le spectateur en profondeur. L’effet n’est pas bruyant, il est durable.
On peut rapprocher cette démarche de certaines performances, notamment celles de Marina Abramović. Celles-ci ne livrent pas un message mais organisent une expérience. Le spectateur y traverse une situation limite qui le déstabilise. C’est exactement ce que cherchait Witkacy : non pas enseigner ou démontrer, mais faire éprouver. Dans les deux cas, l’art ne vaut pas par ce qu’il dit mais par ce qu’il fait vivre.
La Forme Pure garde ainsi une actualité certaine. Elle offre une manière de résister à la saturation des images et à la logique du spectacle. Dans un univers culturel où la provocation devient marchandise, Witkacy veut concevoir un art subversif sans bruit. L’art, pour lui, n’est pas un langage de plus dans l’espace public ; c’est un dispositif qui introduit la crise au cœur de la perception.
Witkacy veut penser l’art autrement qu’en termes de message ou d’efficacité immédiate. En refusant les rôles assignés de l’artiste-pédagogue ou de l’artiste-militant, il affirme une autre responsabilité : organiser le vertige, créer des formes qui résistent à l’interprétation et installent une inquiétude durable. À ce titre, son œuvre ne se réduit pas à une curiosité historique, et interroge la place de l’art dans nos sociétés saturées de sens et d’images.
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Charles Garatynski (né en 1998 à Bordeaux) est un écrivain dont l’œuvre — prose, poésie et théâtre — déploie un univers grotesque, ironique et mélancolique, fortement nourri par la littérature polonaise. Il publiera prochainement nouvelles et poèmes dans plusieurs revues francophones (Marginales, Traversées, L’Eponge, Lichen, Les Hommes sans épaules) ainsi qu’en Pologne. Ses travaux critiques portent sur la réception française de Witold Gombrowicz, Bruno Schulz et surtout Witkacy, figure centrale de sa réflexion.
En 2025-2026, il participe à plusieurs colloques internationaux, de Orléans à la Franche-Comté, puis Giessen, Louvain et Sousse. Il prépare également des articles pour Astasa, Europhonie(s), Limes et la Revue des Deux Mondes. Son écriture et ses interventions contribuent à inscrire Witkacy dans les débats esthétiques et philosophiques contemporains autour du grotesque, de la marginalité et de la dissolution des formes.
Crédits photo : Stanisław Ignacy Witkiewicz, Autoportrait multiple dans des miroirs, 1915–1917 (Domaine public)
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10 Commentaires
Magdalena Nowotna
29/11/2025 à 10:51
Merci de rappeler cet immense artiste théoricien et praticien visionnaire.
Une remarque : il est né à Varsovie qui était à l'époque sous la domination russe, vu les partage de Pologne , il est donc incorporé dans l'armée russe . Ceci n'a pas été totalement volontaire.
La comparaison avec Jeff Koons me paraît inappropriée . L'art de S.I.Witkiewicz est fondée sur une profonde réflexion philosophique, savamment élaborée, la théorie sert en soubassement à la pratique picturale, ce qui le différencie , il me semble, assez essentiellement de Jeff Koons.
Charles Garatynski
29/11/2025 à 16:53
Merci pour votre message.
Concernant l’armée russe : les sources sont effectivement nuancées. Witkiewicz était sujet de l’Empire russe, et plusieurs biographies indiquent qu’il entre dans l’armée en 1914 — ce que les textes anglophones formulent par « enlisted » ou « entered the Russian army ».
Aucune source primaire ne permet toutefois d’affirmer ou d’infirmer un volontariat politique ou patriotique au sens strict : son statut de citoyen russe et le contexte de mobilisation générale brouillent la frontière entre engagement administratif et conscription. J’emploie donc « s’engager » dans ce sens factuel, sans suggérer une adhésion volontaire enthousiaste.
Sur Jeff Koons : la comparaison n’était pas esthétique mais contrastive. Elle visait à mettre en lumière ce que l’art de S.I. Witkiewicz refuse : l’effet spectaculaire ou décoratif. Comme vous le rappelez, sa pratique repose sur une réflexion théorique et métaphysique solide (voir par exemple M. Peterson). La distinction est nette, et la remarque permet de la préciser.
Merci en tout cas pour votre lecture attentive !
Alain van Crugten
30/11/2025 à 10:53
Très bon article, sauf une grosse erreur historique: ce n'est pas Bronislaw Malinowski (1884-1942) qui se suicide en 1913, mais sa fiancée Jadwiga Janczewska (voir ma pièce "Le Cabriolet", dans le volume "Coming Out", éd. L'Age d'Homme, 2015 ), ce qui provoque la première de ses profondes dépressions., à la suite de laquelle il s'embarquera avec Malinowski pour un voyage scientifique en Australie.
Voir aussi mon livre "S.I. Witkiewicz - Aux sources d'un théâtre nouveau", éd. l'Age d'Homme, 1970, où je commente notamment sa théorie de la Forme Pure.
Sur le commentaire de Magdalena Nowotna : la version de Charles Gara
Alain van Crugten
30/11/2025 à 11:14
Très bon article, sauf une grosse erreur historique: en 1913 ce n'est pas le suicide de Bronislaw Malinowski (1884-1942) mais celui de sa fiancée Jadwiga Janczewska qui provoque la première de ses profondes dépressions, pour le sortir de laquelle Malinowski l'invite à l'accompagner comme photographe dans son voyage scientifique en Australie (voir ma pièce "Le Cabriolet" dans le vol. "Coming Out", éd. L'Age d'Homme, 2015)
Contrairement au commentaire de M. Nowotna: c'est en Australie qu'ils se brouillent au début de la 1ère Guerre, principalement parce que Witkiewicz veut abandonner son ami pour rentrer en Europe afin de s'engager dans l'armée russe, espérant ainsi lutter pour l'indépendance de la Pologne. Pourquoi l'armée russe? Witkiewicz, né à Varsovie en 1885, est citoyen russe.
Voir aussi mon livre "S.I.Witkiexicz -Aux sources d'un théâtre nouveau", où je commente notamment sa théorie de la Forme Pure (éd. L'Age d'Homme, 1970
Charles Garatynski
30/11/2025 à 13:34
Merci beaucoup pour ces précisions, qui rétablissent parfaitement le contexte.
Vous avez raison : c’est bien le suicide de Jadwiga Janczewska en 1913 qui plonge Witkiewicz dans sa première grande dépression.
L’erreur me revient, et je vous remercie sincèrement de l’avoir signalée avec autant de précision.
Merci encore pour votre contribution et pour le partage de vos travaux.
Charles Garatynski (charles.garatynski@outlook.fr)
Alain van Crugten
01/12/2025 à 10:43
Merci. Il est intéressant de noter que le portrait qui illustre votre article présente Witkacy, probablement à Petersbourg en 1916, en uniforme d'officier l'armée tsariste. Ce portrait multiple obtenu à l'aide d'un jeu de miroirs a été souvent présenté comme une invention de Witkiewicz, alors que le procédé a été patenté en 1893 aux USA par Henry Ranger sous le nom de Photo-Multigraphs. Gros succès immédiat, le système est abondamment utilisé dans les foires et lieux d'amusement aux Etats-Unis. L'excellent photographe polonais Stefan Okolowicz, grand spécialiste de Witkacy dont il a rassemblé un grand nombre d'originaux négatifs, utilise à nouveau le procédé dans des expositions.
Alain van Crugten
01/12/2025 à 10:47
A propos de portrait multiple et de Stefan Okolowicz, ceci, que je peux traduire :
https://bwa.katowice.pl/wystawy-i-wydarzenia/amerykanska-zabawa-portrety-wielokrotne/
Magdalena Nowotna
01/12/2025 à 23:28
à propos d'un commentaire d'Alain van Crugten ( qui a toute mon admiration pour son excellente oeuvre de traduction de S.I. Witkiewicz, nous nous sommes d'ailleurs rencontrés il y a longtemps en Belgique lors d'un colloque où j'ai eu l'occasion d'en parler ) concernant ma petite participation à cet échange: je n'ai pas parlé de la brouille entre Bronislaw Malinowski et Stanislaw Ignacy Witkiewicz qui bien sûr avait lieu lors de leur voyage.
La raison de leur différent n'est pas connu.
Comme beaucoup de points mystérieux de sa biographie et leurs profondes motivations.
Amicalement Magdalena Nowotna
Alain van Crugten
31/12/2025 à 20:28
En relisant un peu tard ce commentaire de Magdalena : la raison de la brouille càd. le "lâchage" de Witkiewicz, pour rentrer en Europe et s'engager, m'a
Alain van Crugten
31/12/2025 à 20:41
En relisant un peu tard ce commentaire de Magdalena Nowotna: le motif de la brouille, càd. le "lâchage" de Witkiewicz, pour rentrer en Europe et s'engager dans l'armée russe, m'a été confirmé il y a de très(!) nombreuses années par la fille de Bronislaw Malinowski, qui vivait à Cambridge, où son père avait été professeur.
A propos de cette amitié, ainsi brisée en Australie: on connaît aussi des lettres, datant de 1913, de Witkacy à Malinowski, qui était déjà à Cambridge dans lesquelles W. dit à plusieurs reprises son intention de se suicider, idée dont le détourna son ami en l'invitant à le suivre en Australie.