Deux pétitions ont été lancées pour tenter de sauver deux lieux intimement liés à l’histoire littéraire et artistique de Paris. L’appartement de Jacques Prévert et celui de Boris Vian, voisins sur la même terrasse de la cité Véron, derrière le Moulin Rouge, sont menacés par un vaste projet d’extension du cabaret.
Le 28/11/2025 à 17:15 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
28/11/2025 à 17:15
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À la cité Véron, au 6 bis, l’appartement de Jacques Prévert constitue un témoignage rare de son univers quotidien et créatif. Aménagé par l’architecte Jacques Couëlle, il conserve ses murs courbes, ses niches sculptées et son long couloir de tomettes, formant un ensemble resté pratiquement inchangé depuis les années 1950. À la fois musée vivant et lieu de travail pour l’équipe de Fatras, il demeure le centre névralgique de la gestion de l’œuvre du poète. L’association qui veille sur ce patrimoine y organise des visites guidées - accessibles via HelloAsso.
Problème : le propriétaire des murs n’est autre que le Moulin Rouge. Le cabaret a résilié le bail de la petite-fille du poète, Eugénie Bachelot-Prévert, avec une demande de restitution des lieux au 31 mars 2026.
L’objectif affiché : récupérer les volumes pour reconfigurer une salle Mistinguett, en retrouvant les proportions historiques du music-hall des années 1920-1930. Le même projet menace l’appartement mitoyen de Boris Vian, de l’autre côté de la terrasse, conçu par l’écrivain lui-même et longtemps ouvert aux visites.
Entre les héritiers et le cabaret, la bataille se joue désormais sur un mot : patrimoine. Le Moulin Rouge défend un « projet patrimonial » centré sur Mistinguett et l’histoire du music-hall. L’objectif affiché : retrouver les volumes de la salle des années 1920-1930 où se produisait la vedette, ce qui implique d’abattre ou d’intégrer les appartements Prévert et Vian dans un nouveau volume scénique. Les familles, elles, rappellent que la mémoire des « hommes de plume » a autant façonné Montmartre que celle des plumes de cabaret.
La pétition, « Il faut sauver l’appartement de Jacques Prévert ! », s’ouvre sur un avertissement d'un prix Nobel de littérature, Patrick Modiano : « Il faut que cet appartement mythique, ainsi que celui de Boris Vian, soit impérativement classé pour le protéger à jamais. » Le texte décrit un « lieu emblématique, véritable morceau de notre patrimoine vivant », sommé de disparaître au profit d’un agrandissement du Moulin Rouge.
Les signataires demandent : une protection patrimoniale - classement ou inscription aux monuments historiques -, la sauvegarde in situ de l’appartement, et, à terme, sa transformation en musée ou lieu culturel dédié à Prévert.
Une lettre ouverte à Rachida Dati, ministre de la Culture, accompagnée de la liste des signataires, détaille l’argumentaire : impossibilité de « sacrifier un joyau de notre Histoire populaire » pour un projet aux « contours flous », rappel du rôle central de ce lieu dans la légende de Montmartre, et appel à un geste fort de l’État.
La liste des premiers soutiens impressionne : écrivains, cinéastes, comédiens, musiciens, plasticiens, figures du patrimoine, membres de l’Académie française… et des personnalités comme Patrick Modiano, Costa-Gavras, Antoine Gallimard, Patti Smith, Fred Vargas ou encore Paloma Picasso. Le texte insiste sur l’évidence d’un classement, au regard de la valeur littéraire, architecturale et symbolique de l’appartement.
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En miroir, une seconde pétition, « Sauver la maison de Boris Vian », alerte sur le sort de l’appartement voisin, conçu par Vian lui-même et rempli de ses collections, meubles, outils et archives. Là encore, le propriétaire est le Moulin Rouge, qui souhaite transformer le lieu.
Les auteurs du texte s’adressent au Président en reprenant les mots de Vian – « Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être » – pour rappeler que cette maison a accueilli, depuis les années 1950, des milliers d’artistes et de visiteurs. Ils soulignent que la maison Prévert, « qui partage la même terrasse et cet esprit », est « soumise au même danger » et appellent à « protéger et sauvegarder la mémoire des lieux ».
La pétition se conclut sur une exhortation très vianesque : « Il faut s’entêter à être heureux. Vive la musique, les livres et ce lieu VIvANt. » Là encore, les signatures affluent, avec un mélange de lecteurs anonymes et de professionnels du monde culturel.
Les éditions Fayard ont par exemple pris clairement position pour la sauvegarde de la maison de Boris Vian. Éditeur des Œuvres complètes et partenaire historique de Nicole Bertolt, mandataire de l’héritage Vian, la maison rappelle l’importance de ce lieu où se tissaient création, musique et voisinage avec Jacques Prévert.
Comme pour l’appartement de Jacques Prévert, le lieu n’est pas un lieu figé : il reçoit depuis longtemps visiteurs et chercheurs, et reste un espace vivant de transmission culturelle.
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En filigrane, ces deux pétitions posent une question plus large : que veut-on préserver quand on parle de patrimoine parisien ? Les défenseurs des appartements rappellent que ces lieux ne sont pas de simples décors, mais des espaces de vie, d’écriture et de sociabilité, restés miraculeusement intacts depuis les années 1950. À leurs yeux, les détruire serait amputer Montmartre d’une part de son âme, et pas seulement d’une adresse célèbre.
Face à eux, le Moulin Rouge met en avant un investissement important pour reconstituer une salle historique dédiée à Mistinguett, dans une logique de valorisation du music-hall, avec le soutien affiché du ministère de la Culture dans le cadre de son plan « cabaret ». Présenté par Rachida Dati, en janvier 2025, avec une enveloppe de 475.000 € pour la création (costumes, décors, chorégraphies), un fonds pour les jeunes artistes et un « focus cabaret » doté de 200.000 € pour valoriser ce patrimoine vivant.
Les héritiers de Prévert ont déjà saisi l’administration culturelle : une demande de protection au titre des monuments historiques a été déposée auprès de la DRAC Île-de-France, procédure qui pourrait, en théorie, aboutir à un classement provisoire figé sur deux ans. La succession Prévert avait déjà tenté d’alerter, dès 2024, la DRAC, la mairie du 18ᵉ arrondissement et même l’Élysée - en écrivant notamment à Brigitte Macron - sans obtenir de soutien concret. Reste à savoir si l’État acceptera de lancer cette procédure contre la volonté du propriétaire, ce qui serait une décision politiquement et juridiquement lourde.
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C’est désormais une bataille de récits : celui du music-hall et celui de la littérature, tous deux profondément parisiens, mais aujourd’hui en concurrence sur quelques mètres carrés.
Crédits photo : Plaque de la cité Véron, Paris (Chabe01, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
14 Commentaires
NAUWELAERS
28/11/2025 à 22:10
Je n'aime pas l'expression «lecteurs anonymes».
Ce sont des gens non connus mais détenteurs, tous et chacun, d'un nom !
Sinon, mille bravos pour cette mobilisation.
Paris sera toujours Paris, dit la chanson...
Ne tuons pas le Paris de légende qui a fait rêver et a inspiré le monde entier !
Nakamura, si vous vous associez à cette démarche, plus personne ne pourra vous attaquer sur de mauvaises bases...même si on n'a pas l'obligation (stupide et insupportable de bêtise pontifiante) d'apprécier votre production.
Mais je serai le premier à saluer votre démarche si vous voulez aussi défendre cette partie essentielle de la mémoire chatoyante et magnifique de la Ville Lumière...
C'est juste une suggestion en passant, et si des imbéciles veulent y donner une coloration politique, moi je répondrai que la bêtise a toutes les couleurs ou bien aucune: au choix.
Qu'elle trépasse et j'irai...cracher sur sa tombe !
Hélas ce n'est qu'un rêve...
J'espère vivement que ces lieux seront sauvés...madame Dati !
CHRISTIAN NAUWELAERS Belge et francophile transi
young girl balek
29/11/2025 à 14:35
"Je n'aime pas l'expression «lecteurs anonymes»."
comme si on avait besoin de ton avis mec, redescend sur terre un peu t'as le seum en toi
NAUWELAERS
29/11/2025 à 20:49
Young girl balek,
Pas besoin de votre post de rien.
Redescendez sur terre et on se vouvoie, vous ne me tutoyez pas..
CHRISTIAN NAUIWELAERS
young girl balek
01/12/2025 à 15:53
tu veux pas 1 resto gratuit en plus ? non mais quelle insolence j'hallucine
NAUWELAERS
01/12/2025 à 19:53
young girl,
Vous êtes une IA ou quoi ?
Vous vous prenez pour qui ?
CHRISTIAN NAUWELAERS
young girl balek
02/12/2025 à 12:51
2 décembre
grosse fatigue
rester au lit
en écoutant Lou Reed
ciao papa
NAUWELAERS
02/12/2025 à 17:21
Merci young girl pour ce post magnifique, qui passionne tout le monde.
Ronronnez en paix avec Lou Reed.
CHRISTIAN NAUWELAERS
young girl balek
03/12/2025 à 10:12
Il faut arrêter avec le fétichisme des lieux d'auteur, ça pue la mort lilsez les c'est pas mal déjà on s'en fout de l'appart de machin truc qui sent le moisi et qui est mort depuis 60 piges ça aurait eu de la gueule de laisser notre dame en l'état par exemple il faut laisser les ruines s'exprimer
NAUWELAERS
03/12/2025 à 15:12
young girl reine du charabia misérable et absurde.
CHRISTIAN NAUWELAERS
young girl balek
04/12/2025 à 10:59
je kiffe les hommages de boomer
thanks bro
NAUWELAERS
04/12/2025 à 14:50
Boomer et fier de l'être.
Thanks sister.
CHRISTIAN NAUWELAERS
VATTEMENT Jean
29/11/2025 à 12:44
Je soutiens à fond ces deux pétitions.
Fanny bastien
01/12/2025 à 15:12
Le patrimoine culturelle comme industriel est essentiel en 2025
Journetcl
14/12/2025 à 20:49
Je participe à cette démarche et demande au ministère de la Culture, a tous, de ne pas soutenir cette destruction d’un lieu mythique…
ou alors … Le cinéma . la poésie … la littérature… le souvenir d’une Culture … Pffff …. Tout ça ça n’est pas sérieux … un café sur le zinc … les Barbara d’aujourd’hui ne se le rappellent pas … Il faut le leur faire connaître … ou le leur rappeler puisque en classe primaires elles ont récité , chanté avec Greco, Prevert …
le souvenir du temps où l’on réapprenait à vivre … à vivre pour ma génération née avant-guerre…
Pourquoi notre époque cherche t elle absolument à gommer les signes encore un peu visibles d’un certain bonheur .. explosif, tendre … de l’après guerre .. la communauté se reconstituait surgissant de je ne sais quelle aventure forcée … Prevert lui je crois était rentré de province, Paris étant envahi …
Oui … C’Était bien après cette période noire que nous croyions révolue… définitivement effacée …
, …. Est-elle revenue …
Aller vers le futur avec les temps passés pour l’enrichir
Une provinciale