Qui connaît déjà Sagesse possède ses vers les plus beaux, peut raconter Verlaine en prison, le recueil mystique venu après des excès. Et voici qu’un livre vient rappeler que ce fut aussi un objet : un livre pensé comme tel, avec son papier, ses bois gravés, son architecture visuelle. Avec ce fac-similé de l’édition Ambroise Vollard de 1911, illustrée par Maurice Denis et gravée par Jacques Beltrand, on ne le lit plus tout à fait de la même façon : le recueil parle avec une étrange ornementation.
Le 26/11/2025 à 18:22 par Hocine Bouhadjera
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26/11/2025 à 18:22
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L'actualité Verlaine est dominée par la parution événement des oeuvres complètes dans la plus prestigieuse des collections françaises, La Pléiade. Revenons malgré tout en septembre, quand Gallimard décida de faire renaître Sagesse.
Cette édition restitue avec précision les caractéristiques matérielles de l’édition Vollard de 1911 : la logique du tirage limité à 250 exemplaires numérotés, la distinction entre les volumes sur Japon ancien et ceux sur Hollande Van Gelder filigrané, les bois tirés en noir pour le premier papier avec une suite en couleurs pour le second, les caractères Deberny, ou encore la mention de l’impression « sur la presse à bras de Jacques Beltrand » sous la direction d’Émile Fequet. Le livre ne reproduit évidemment pas ces conditions techniques, il ne coûte « que » 35 euros.
Le fac‑similé restitue non seulement les poèmes, mais aussi tout ce paratexte de colophon, de mentions d’impression, de généalogie typographique. Un « livre nabi », pour reprendre la terminologie des historiens de l’art : un objet où texte, image, mise en pages et fabrication forment une seule et même œuvre. Gallimard ne s’arrête pas là : après le fac‑similé, il donne à voir le dossier préparatoire – dessins de 1889, bois, lithographies d’essai, carnets – et raconte longuement la genèse de ce projet qui court sur plus de vingt ans, grâce aux spécialistes Nicolas Illouz et Clémence Gaboriau.
Sagesse n’est pas née dans un salon symboliste mais en cellule. Verlaine écrit l’essentiel des poèmes en 1873‑1874, après avoir tiré sur Rimbaud. C’est là qu’a lieu ce basculement intérieur qu’il racontera plus tard dans Mes prisons : une image sulpicienne du Sacré‑Cœur, un crucifix, et soudain le poète, nu pied, qui s’effondre en larmes, comme à la fin de Bad Lieutenant. De cette crise naît le projet de Sagesse, recueil de conversion mais aussi d’aveu, de doute, de rechute annoncé.
Publié une première fois en 1880 à compte d’auteur, chez un libraire catholique, le livre ne rencontre qu’indifférence, voire moquerie. La critique y voit un « cas » pathologique, le naufrage d’un esprit brillant dans la bigoterie. Il faudra attendre les années 1880 avancées, Huysmans et À rebours, les jeunes décadents, pour que Sagesse remonte à la surface et devienne le recueil‑symbole d’une spiritualité inquiète, mêlée de sensualité et de culpabilité. On sait qu’à la mort de Verlaine, en 1896, les enquêtes littéraires le placent désormais en tête de son œuvre.
La préface où Verlaine se dit ancien « errant dans la corruption contemporaine », son « re‑début ès littérature française », la conscience qu’il a de parler cette fois non plus seulement comme poète, mais comme converti sous surveillance d’Église. C'est son album Jesus is King de Kanye West.
La tristesse, langueur du corps humain
M’attendrissent, me fléchissent, m’apitoient,
Ah ! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.
Quand des draps zèbrent la peau, foulent la main !Et que mièvre dans la fièvre du demain,
Tiède encor du bain de sueur qui décroit,
Comme un oiseau qui grelotte sur un toit !
Et les pieds, toujours douloureux du chemin.Et le sein, marqué d’un double coup de poing.
Et la bouche, une blessure rouge encor.
Et la chair frémissante, frêle décor.Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point
La douleur de voir encore du fini !…
Triste corps ! Combien faible et combien puni !
- La tristesse, la langueur

L’autre héros de ce livre, c’est Maurice Denis. En 1889, le très jeune peintre – il n’a même pas vingt ans – lit Sagesse et reçoit le recueil comme une révélation. Il note la date dans son journal, se met aussitôt à composer une suite d’illustrations. Pour lui, qui se rêve « peintre chrétien », la rencontre est évidente : la tension entre chair et esprit, tentation et grâce, extase et lassitude, tout ce que Verlaine met en vers traverse déjà sa propre vie affective et spirituelle.
L’appareil critique nous fait remonter jusqu’aux carnets de 1889‑1890 : études de communiantes, croquis de crucifixion, silhouettes de religieuses, motif du chemin qui serpente, associations de fleurs, de croix, de corps en prière. Il invente un langage décoratif qui lui est propre, nourri des missels anciens, des vitraux, des premiers bois gothiques, et déjà passé au filtre des recherches nabis.
Maurice Denis montre ses dessins à Verlaine, qui se montre poli mais dérouté – lui y voit tantôt un paysage ressemblant à Arras, tantôt « le pauvre gosse » qu’il a été. Le malentendu : le poète attend un écho biographique ou réaliste, le peintre travaille à une transposition symbolique. Le livre illustré, tel que le conçoit le jeune artiste, ne veut plus simplement redoubler le texte, mais l’ « accompagner » par des arabesques, des rythmes, des équivalents plastiques.

On suit la lente circulation du projet : dessins exposés au Salon des Indépendants, à la première exposition des Nabis à Saint‑Germain, dans les cercles symbolistes bruxellois, reproductions dans La Plume, L'Épreuve, L’Art décoratif. La critique, déjà, comprend que quelque chose se joue là : un nouveau rapport entre texte et image, un retour assumé aux « anciens missels » et aux marges décorées, mais avec une modernité de synthèse et de simplification qui doit beaucoup à Gauguin.
Reste à trouver un éditeur capable de risquer une telle entreprise. Plusieurs pistes échouent, jusqu’à Ambroise Vollard. Il a une intuition simple et géniale : confier la gravure non à des professionnels du « reproductif », mais aux peintres eux‑mêmes, ou à leurs artisans les plus proches. C’est ainsi qu’il publie Parallèlement, du même Verlaine, illustré par Bonnard, et qu’il décide ensuite de se lancer dans Sagesse.
Rien n’est simple : droits à régler, calendrier bouleversé, mort de Tony Beltrand, relais assuré par son fils, et mise au point d’un tirage imitant le coloriage à la main. Maurice Denis veut préserver son noir et blanc - « Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance ! » s'exclama Verlaine dans son Art poétique -, Vollard exige de la couleur : un bois de trait reçoit donc des aplats légèrement décalés, à la manière des enluminures anciennes. Là où le texte porte encore la mémoire des engagements républicains et des errances du poète, l’image tend vers l’allégorie et la liturgie.
Quand l’édition Vollard paraît en 1911, elle arrive presque trop tard. Le nabi a déjà cédé la place au cubisme, aux avant‑gardes plus radicales. L'entreprise a quelque chose de bouffon, comme cette conversion, quand on sait la suite. Reste l'immense beauté des vers, leur musique. Le génie de Verlaine passe par la simplicité, la fragilité, la fêlure, ici encore : une langue presque enfantine, des mouvements intérieurs d’une grande complexité. Il n’est ni moralisateur, ni surplombant, il ne sermonne pas.
L’âme antique était rude et vaine
Et ne voyait dans la douleur
Que l’acuité de la peine
Ou l’étonnement du malheur.
(...) La douleur chrétienne est immense.
Elle, comme le cœur humain,
Elle souffre, puis elle pense.
Et calme poursuit son chemin.
- L’âme antique

Une fois la conversion proclamée, Verlaine retourne à ses vieux démons : l’alcool, les errances, les amours détraquées. Presque une vie de clochard que seule la générosité des amis et admirateurs empêche de sombrer tout à fait. Ses dernières années se déroulent entre chambres d’hôtel et services hospitaliers, comme en témoignent les pages âpres de Mes hôpitaux. Frédéric-Auguste Cazals et Gustave Le Rouge, qui l’accompagnent alors presque au jour le jour, diront plus tard l’écart vertigineux entre la grandeur du poète et la vulgarité de ce quotidien abîmé.
C’est justement dans ces années de déchéance que se cristallise sa figure de « poète maudit », théorisée par lui-même dans le petit livre consacré à Corbière, Rimbaud et Mallarmé, et reprise par toute une mythologie littéraire qui mêle marginalité, scandale et génie, et face à laquelle Paul Claudel se protégera.
Aux vers contrits de Sagesse répondent ainsi la prose rugueuse de Mes hôpitaux et de Mes prisons, comme si la quête de pureté spirituelle devait, tôt ou tard, se heurter à la matérialité de la chair malade, du manque d’argent, des couloirs sordides. Relu à la lumière de cette fin, le recueil de conversion ne sonne plus comme la sortie du tunnel, mais comme l’un de ces brefs plateaux de clarté qui jalonnent les trajectoires brisées : un moment de sursaut, d’aveu et de grâce fragile, pris en étau entre ce qui l’a précédé et la déroute qui l’attend.
Parisien, mon frère à jamais étonné,
Montons sur la colline où le soleil est né
Si glorieux qu’il fait comprendre l’idolâtre,
Sous cette perspective inconnue au théâtre,
D’arbres au vent et de poussière d’ombre et d’or.
- Parisien mon frère

Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 04/09/2025
176 pages
Editions Gallimard
35,00 €
1 Commentaire
Félix
27/11/2025 à 15:26
Belle présentation.
Pour moi, le poème le plus représentatif de "Sagesse" est le suivant de Verlaine, mis en musique et chanté admirablement par feu Georges Moustaki :
C'est la Chanson de Gaspard Hauser :
"Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.
À vingt ans un trouble nouveau,
Sous le nom d'amoureuses flammes.
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l'étant guère,
J'ai voulu mourir à la guerre;
La mort n'a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard?
Qu'est-ce que je fais en ce monde?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard!
(In Anthologie de la poésie française d'André Gide, pages 629/630, Édition Gallimard La Pléiade, 1949).