Riche actualité au Palais de la Porte Dorée : pour la première fois, les prix littéraire et BD ont été remis en novembre, dans une nouvelle formule alignée sur le rythme éditorial, tandis que Constance Rivière est reconduite à la tête de l’établissement. Un festival littéraire est également en préparation pour l'automne 2026. À l’occasion de cette « saison » particulière, la directrice générale revient sur le sens de ces prix, les évolutions engagées et la manière dont le Palais entend demeurer un lieu de résistance culturelle, dans un contexte de crispation autour des questions migratoires.
Le 26/11/2025 à 17:31 par Hocine Bouhadjera
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26/11/2025 à 17:31
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La décision de déplacer la remise des prix de la Porte Dorée du printemps à l’automne n’a rien d’un simple ajustement logistique. Pour Constance Rivière, il s’agit avant tout de mieux accompagner la vie des ouvrages récompensés.
« On s’est rendu compte qu’on arrivait assez tardivement par rapport à la sortie des ouvrages, explique-t-elle. On pouvait primer un ouvrage paru en janvier 2024 un an et demi après sa sortie. » Des problèmes très concrets : « Parfois l’ouvrage est moins disponible dans les librairies, et primer un livre qui va ensuite être difficile à trouver pour les lecteurs, c’est un peu dommage. »
Un prix littéraire ne doit pas se contenter de couronner un texte. « Si on donne une récompense littéraire, c’est pour pouvoir soutenir la vie des livres, qu’ils rencontrent un lectorat important. On pense qu’ils permettent d’avoir un éclairage singulier et important sur les sujets qui sont ceux du musée, donc on a envie qu’ils soient lus le plus largement possible. »
Le déplacement en novembre permet également de s’inscrire dans ce moment de forte attention médiatique et éditoriale que constitue la rentrée littéraire. « Il y a toute une effervescence autour des livres, note la directrice, qui favorise l’attention des lecteurs habituels sur les prix. »
Malgré ce changement de date, Le Palais tenait à préserver un élément central de l’identité du prix : l’implication de jeunes lecteurs dans les délibérations. L’édition 2025 s’appuie ainsi sur un partenariat avec des lycées des académies de Paris, Créteil et Versailles pour le prix littéraire, et avec le Pass Culture pour le prix BD.
Le calendrier resserré a imposé une sélection plus courte, pour permettre aux élèves de lire l’ensemble des ouvrages. « Franchement, j’ai été très, très impressionnée par leur motivation, par la manière dont ils ont lu les livres, en ont parlé, alors même que le calendrier était serré », confie Constance Rivière.
Leur place n’est pas symbolique : « Ce sont deux personnes dans le jury, donc ils ne sont pas majoritaires, mais souvent, et d’ailleurs ils le revendiquent, ils arrivent avec une classe entière qui soutient ce qu’ils disent. Ils affirment : “On a peut-être une voix, mais on en a 30 derrière.” » Si la décision finale résulte toujours d’un arbitrage collectif, Constance Rivière est catégorique : « L’avis des lycéens est toujours déterminant dans le choix final. On ne pourrait pas avoir de prix qui ne tienne pas compte de ce point de vue de jeunes lecteurs. »
La nouvelle formule ne touche pas seulement au calendrier. Le prix BD s’ouvre désormais explicitement aux thématiques environnementales, en résonance avec l’autre grande composante du lieu. « Le prix de la Porte Dorée est remis au nom de l’ensemble de l’établissement, rappelle Constance Rivière. On a à la fois le Musée national de l’histoire de l’immigration et l’Aquarium tropical. »
Dès lors, il s’agit de faire apparaître les liens entre ces univers. « C’est pour nous aujourd’hui un vrai défi d’avancer sur ces deux thématiques distinctement, mais aussi de montrer comment les préoccupations sur l’habitabilité de notre monde, sur les mouvements de migration, sur les écosystèmes vivants, sur la biodiversité, sur l’environnement, ont aussi trait à toute une série de préoccupations communes. »
L’idée est née d’un constat venu du terrain éditorial : « On a constaté l’année dernière qu’on avait, dans le champ de la bande dessinée, pas mal d’ouvrages qui se souciaient de cette question environnementale et climatique. On s’est dit que, sur le prix BD, on allait tester une ouverture à l’ensemble des sujets qui sont traités Porte Dorée. »
Cette inflexion intervient alors que l'institution inaugure une grande exposition Migration et climat, déployée « sur l’ensemble des espaces de l’établissement, du musée jusqu’à l’aquarium ». L’ouverture thématique du prix BD s’inscrit donc dans une démarche globale.
L’ajout environnemental n’est que sur le prix BD et pas sur le prix littéraire. D’un côté, la production romanesque sur l’exil, la migration, la transmission de mémoire est déjà « très spectaculaire chaque année », de l’autre, la BD restait plus pauvre sur ces thèmes, ce qui motivait l’élargissement pour offrir aux jurys un nombre suffisant d’œuvres de qualité. « Dans les faits, on avait dans la sélection une seule BD sur ces sujets-là, note-t-elle, donc ça n’a pas tout changé, mais ça a permis d’ouvrir les échanges et de réfléchir collectivement à ce que ça signifiait. »
Deux principes structurent la composition des jurys : leur renouvellement annuel et la diversité des points de vue. « L’idée, c’est de ne pas s’installer dans des phénomènes de cooptation, d’habitude, d’échanges qui peuvent pervertir l’esprit des prix littéraires, où au final beaucoup de gens se connaissent », résume la directrice.
Ce renouvellement permet aussi d’éviter l’uniformisation des choix : « Une année, un jury va être plus sensible à ce qui est extrêmement fictionnel, une autre année à la langue, une autre encore au récit documentaire. Le prix doit pouvoir récompenser des œuvres qui ont des formes très différentes. »
La composition, hors lycéens, répond à une logique de croisement des regards : « Il y a systématiquement le lauréat de l’année précédente, un président ou une présidente du jury qui est toujours un romancier ou une romancière reconnu·e, des journalistes, des gens qui viennent du monde des sciences sociales ou humaines, une personne du monde du cinéma. » De quoi aborder les questions d’exil, de migration et d’identités plurielles à travers des sensibilités esthétiques et politiques variées.
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Pour Constance Rivière, ces prix ne sont pas un simple dispositif de distinction symbolique : ils participent d’un combat plus large autour du langage et de la représentation des migrations.
Elle pointe ces mots qui « changent de sens » au fil des discours politiques et médiatiques : « Une vague, qui était quelque chose de beau, devient quelque chose d’angoissant. L’exil, qui porte un univers poétique, devient immigration, quelque chose qui fait peur. » Dans ce contexte, « la littérature est une forme de résistance à cette manière d’essayer de tordre le langage quand il s’agit d’immigration ».
Cette résistance passe par l’intime : « La littérature est toujours dans la sensibilité. Il n’y a rien de plus efficace, pour essayer de dégonfler les peurs et les fantasmes sur l’immigration, que de mettre les gens face à une réalité humaine. C’est bien ce que font les grands écrivains : à travers l’intime, ils touchent à l’universel. »
Les sélections de cette année en donnent un exemple. Une part importante des ouvrages interroge les transmissions familiales, le rapport à l’histoire individuelle, la mémoire des trajectoires. D’autres se concentrent davantage sur les conditions de vie et le traitement des personnes immigrées sur le territoire. « On a, en quelque sorte, les deux pôles de ce que constitue cette littérature. »
La reconduction de Constance Rivière à la direction du Palais de la Porte Dorée intervient après trois années marquées par une forte hausse de la fréquentation et une refonte profonde du lieu. « Je suis très contente, confie-t-elle. C’est un endroit formidable et très nécessaire. Le sentiment de pouvoir travailler au service d’une mission, avec des équipes engagées, est professionnellement une des choses les plus fortes. »
Elle résume ainsi le pari des années écoulées : « D’une part, ouvrir le Palais et le musée à un nombre de visiteurs toujours plus important. On est passés de 490.000 à plus de 700.000 visiteurs. » Mais au-delà des chiffres, elle insiste sur la diversité et la jeunesse des publics, le travail avec les associations et les collectivités, l’ouverture du musée.
La refonte de l’exposition permanente a joué un rôle décisif, avec des expositions temporaires qui ont trouvé un large écho, comme Banlieue chérie. « Le fait de traiter de manière artistique et positive un sujet de société comme celui des banlieues, ça parle à plein de gens. Ils viennent alors qu’ils ne seraient pas venus voir une exposition qui leur aurait semblé plus éloignée de leurs préoccupations. »
Dans un paysage médiatique parfois agressif, le Palais revendique une autre manière de mettre les sujets sur la table. « On peut, à travers une pratique culturelle qui repose à la fois sur les arts et sur la science, contribuer de manière plus apaisée à des débats publics souvent très éruptifs. » Le lieu se veut un espace où l’on peut « accepter que tout le monde n’a pas le même point de vue », où « des artistes viennent nous perturber dans nos représentations ».
La mission officielle de l’établissement reste le socle de cette action : « Changer les regards sur l’immigration et être un lieu de reconnaissance de l’apport des migrations à l’histoire de France. » Mais Constance Rivière y ajoute une dimension plus large : « Un musée est par définition un lieu d’hospitalité, un lieu où on se parle, où on ne se crie pas dessus, où il n’y a pas les gentils et les méchants. »
À gauche, la lauréate BD, Clara Lodewick, réalise une performance dessinée ; à droite, la lauréate littérature, Jakuta Alikavazovic, lit un extrait de son roman, lors de la remise du Prix de la Porte Dorée de novembre 2025. Cyril Zannettacci.
Les prochaines années s’annoncent denses. La directrice évoque plusieurs expositions en préparation : sur « les apports de l’immigration maghrébine à l’histoire du cinéma français », sur « jeunesse et discrimination en Europe », sur « le corps des femmes », ou encore une carte blanche à Wajdi Mouawad autour de la transmission familiale, de l’exil et de la guerre.
Côté livres, les réflexions portent sur une mise en valeur encore plus large de la littérature de l’exil et des migrations. La directrice confie une « petite frustration » : celle de ne pouvoir, pour l’instant, valoriser cette production qu’autour des seules sélections. « On a bien mis en valeur les auteurs sélectionnés, on les rencontre, on fait des choses avec eux, on porte leurs livres. Mais on le fait à des moments précis, de manière un peu séparée. »
D’où l’idée de créer « un moment qui ferait véritablement événement autour de cette littérature ». Un festival littéraire est en préparation pour l'automne 2026. Ses modalités restent à préciser.
Entre l’évolution de ses prix, une fréquentation en plein essor et un mandat renouvelé, le Palais de la Porte Dorée se confirme, dans son ensemble, comme un lieu où la littérature, les arts et la mémoire s’articulent pour penser autrement l’exil, l’immigration et les transformations du monde.
Crédits photo : Constance Rivière, lors de la remise du Prix de la Porte Dorée de novembre 2025 (Cyril Zannettacci)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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