Les éditions du bout de la ville ont publié, le 17 octobre dernier, un livre de recettes bien particulier. Intitulé Mange ta peine — Recettes du prisonnier à l'isolement, il est cosigné par Moben, emprisonné au sein du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure (Allier), et Gaëlle Hoarau. Peu après la parution, le détenu s'est vu reprocher l'écriture de ce livre, pourtant menée au vu et au su de l'administration, avant un transfert au sein du quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de Condé-sur-Sarthe. Son éditeur dénonce « une manière d’invalider l’ouvrage » et la parole de son coauteur.
Le 25/11/2025 à 13:08 par Antoine Oury
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25/11/2025 à 13:08
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Environ 80 recettes, pour un livre de cuisine écrit dans un contexte bien particulier. Mange ta peine est en effet corédigé par Moben, un pseudonyme, et Gaëlle Hoarau. Le premier est emprisonné au sein du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure, et rencontre la seconde à l'occasion d'une visite au parloir. Passionnés de cuisine tous les deux, ils trouvent bientôt un terrain d'échange.
Trois ans plus tard, il confie à Gaëlle Hoarau son souhait de partager ses recettes, conçues en détention, avec les moyens du bord, dans les conditions qui sont celles des prisons françaises. « Sa manière de traverser l'expérience carcérale, c'est en se projetant dans la vie des gens qui “vivent au sommet de la liberté”, selon son expression », nous explique l'éditeur de Mange ta peine, Pierre E. Guérinet. « Il imagine ainsi que ses recettes pourraient être réalisées par des voyageurs, isolés dans les montagnes. »
La cuisine comme art du partage, moyen de survie ou terrain d'humanité est au cœur de ce projet, fruit de nombreux entretiens téléphoniques entre Gaëlle Hoarau et Moben. D'une durée d'une heure chacun environ, ils ont été menés sur de nombreuses semaines afin de retranscrire les recettes, certes, mais aussi de rédiger une introduction à l'ouvrage, qui « revient sur son parcours, son rapport avec l'art culinaire », décrit Pierre E. Guérinet.
« Ce texte donne une consistance aux recettes, mais montre également à quel point Moben n'a pas été déshumanisé pour autant par cette expérience extrême qu'est l'isolement carcéral. Ce livre n'aurait pas la même valeur sans ce texte introductif, qui est très important à nos yeux », insiste l'éditeur.
La parution de Mange ta peine, le 17 octobre dernier, représente un événement pour la maison d'édition et les coauteurs, l'aboutissement de plusieurs mois de travail. Quelques semaines plus tard, le couperet tombe, cependant : le mardi 18 novembre, Moben est transféré au sein de la prison de haute sécurité d'Alençon-Condé-sur-Sarthe, au sein du nouveau et très médiatique Quartier de lutte contre la criminalité organisée.
Préalablement à ce transfert, il réintègre le quartier d'isolement, qu'il avait pourtant quitté. Pour Pierre E. Guérinet, cette décision fait suite à la publication de Mange ta peine et à la communication d'un exemplaire à Moben. Pourtant, rappelle-t-il, « nous avons tout fait sous le regard de l'administration pénitentiaire, puisque les entretiens téléphoniques menés par Gaëlle Hoarau avec Moben ont été enregistrés et écoutés ».
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Les dessins de Moben, réalisés au café, ont aussi été envoyés depuis la prison, par La Poste, et donc, a priori, contrôlés par le vaguemestre du centre pénitentiaire. Enfin, l'ouvrage envoyé à Moben a été une nouvelle fois contrôlé, en théorie, avant de lui être remis. « Si l'administration pénitentiaire avait jugé que des éléments étaient problématiques, nous aurions pu discuter avec elle », assure l'éditeur.
Le 10 novembre dernier, la direction du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure adresse une convocation à Moben, consultée par ActuaLitté, afin de motiver son transfert dans la prison de haute sécurité d'Alençon-Condé-sur-Sarthe. Elle y rappelle une première longue période d'incarcération, entre 1997 et 2015, pour de « nombreuses condamnations », puis une seconde, à partir de 2017, suite à une récidive qui lui vaudra 12 années de prison supplémentaires.
Aujourd'hui âgé de 49 ans, Moben est inscrit depuis 2017 au répertoire des « détenus particulièrement signalés » (DPS), soit des individus susceptibles de représenter d'importants risques pour l'ordre public, notamment en raison de leur appartenance à la « criminalité organisée nationale ».
Ce régime dérogatoire n'est pas exempt de critiques, notamment pour les dispositifs spéciaux qu'il met en œuvre vis-à-vis des personnes concernées [voir la décision de la Défenseure des droits sur le régime de surveillance nocturne renforcée, NdR] ou pour son aspect définitif : une personne inscrite au sein de ce répertoire peut ne jamais en sortir, comme le notait Matthieu Quinquis pour l'Observatoire international des prisons.
La convocation évoque également des objets interdits en détention obtenus par Moben, comme un téléphone et des chargeurs, mais surtout la communication de son livre Mange ta peine. « [A]près contrôle », ajoute même l'administration pénitentiaire, « il s'avère que vous en êtes l'auteur ».
« Hormis les recettes, vous décrivez votre vie en détention en particulier à l'isolement et en réalisant une critique de la prison. On y retrouve également une copie de bons de cantine du QMC [Quartier Maison Centrale, NdR] de Moulins de mars 2025 et des dessins représentant une cellule du QMC », poursuit-elle.
Au moment de la saisie de l'exemplaire de Moben par les équipes de sécurité pénitentiaire (ESP), il leur aurait indiqué que l'ouvrage était disponible à la Fnac pour 14 € : « Cela met en évidence votre volonté et votre capacité à communiquer, pendant plusieurs semaines, avec des personnes à l'extérieur en contournant les règles de contrôle de l'administration pénitentiaire », en conclut la direction du centre, ce que conteste Pierre E. Guérinet, qui assure avoir respecté le protocole en vigueur.
« On ne peut pas tolérer que l’administration pénitentiaire sous-entende que le livre a été fait à son insu », insiste encore l'éditeur, qui dénonce « une manière d’invalider l’ouvrage et de clore la promotion, puisque celle-ci pourrait s'avérer dangereuse pour les conditions de détention de son auteur. C'est un livre qui n'a fait l'objet d'aucune procédure pénale, qui ne nous a pas valu de plainte en diffamation, qui n'est pas interdit de circulation. »
Plusieurs recours ont été engagés contre les décisions de l'administration pénitentiaire, concernant l'isolement de Moben, qui avait été levé, le blocage du numéro de Gaëlle Hoarau, ainsi que le transfert au Quartier de lutte contre la criminalité organisée de la prison d'Alençon-Condé-sur-Sarthe.
Dès le 12 novembre, l'éditeur a fait parvenir un message à la direction du centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure pour contester la saisie du livre et le transfert de son auteur. Dans sa réponse envoyée le 17 et qu'ActuaLitté a pu consulter, la Direction interrégionale des services pénitentiaires Auvergne-Rhône-Alpes indique que le livre sera rendu à Moben, ce qui prouve, selon l'éditeur, que le problème n'est pas là.
Elle rappelle par ailleurs, qu'en vertu de l'article R. 381-1 du code pénitentiaire, « [l]a sortie des écrits rédigés par une personne détenue en vue de leur publication ou de leur divulgation est autorisée par le directeur interrégional des services pénitentiaires [...]. » Pour Pierre E. Guérinet, les témoignages recueillis par Gaëlle Hoarau ont bien été revus et contrôlés par l'administration pénitentiaire, via les écoutes téléphoniques : les textes, eux, ont été rédigés par Gaëlle Hoarau, à l'extérieur de la prison.
À ses yeux, le transfert de Moben s'inscrit dans un contexte politique particulier, alors que la lutte contre le narcotrafic déclenche une réponse répressive du gouvernement, avec l'ouverture de Quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO). Ces derniers, proposés par le ministre de la Justice Gérald Darmanin pour « couper du monde » les narcotrafiquants, sont critiqués, pour leur efficacité supposée d'une part, mais aussi pour le « régime d’isolement quasi-total, intrinsèquement attentatoire aux droits fondamentaux des personnes détenues » qu'ils instaurent, selon l'Observatoire international des prisons, à nouveau.
Le transfert de Moben en QLCO, analyse Pierre E. Guérinet, serait « une action contre un bon livre, qui décrit dans le détail, par le prisme de la cuisine, le dénuement du milieu carcéral, et la vengeance d’une société, d'une certaine manière par le biais de l’administration pénitentiaire ». Ce témoignage d'une personne détenue, « qui ne nie pas son parcours et ses condamnations », s'inscrit dans une tradition littéraire « qui diffuse une parole que l'État ne veut pas voir exister ».
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« Notre travail, en tant qu'éditeur, poursuit celui des éditions de Minuit par exemple, ou des intellectuels comme Michel Foucault qui, dans les années 1970, s'efforçaient de faire entendre cette parole, de la légitimer et de lui donner une valeur sociale », explique Pierre E. Guérinet.
Nous avons contacté le ministère de la Justice, sans obtenir de réponses à nos questions pour l'instant.
Photographie : Cellule du quartier d'isolement de la prison Jacques-Cartier (Rennes), à travers le judas (illustration, Édouard Hue, CC BY SA 3.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
Paru le 23/03/2017
228 pages
Du Bout de la Ville
12,00 €
5 Commentaires
Geminga
26/11/2025 à 06:10
Merci pour cet article particulièrement intéressant au sujet de ce livre auquel vous donnez ainsi un retentissement important.
J’ai pris note de la référence et je vais le commander, alors que je n’aurais jamais eu l’occasion d’en entendre parler sans vous.
Ainsi on peut dire que les tentatives de l’administration pénitentiaire d’occulter et d’invalider cet ouvrage vont à fins contraires.
Laurence
27/11/2025 à 19:00
Merci Antoine pour cet article très intéressant.
Je rejoins Geminga : sans lui je n'aurais pas eu connaissance du livre.
Mais, pourquoi ne pas avoir mis les référentes du-dit livre en fin d'article ?
"Ca ne valait pas la peine, mais ça valait le coup" de Hafed Benotman est probablement tout aussi intéressant, mais c'est déroutant d'avoir cet encart alors que tout l'article parle de "Mange ta peine - Recettes du prisonnier à l'isolement".
Yassine
16/12/2025 à 02:43
Aucunement représentatif des détenus en prison , l'auteur " Moben" qui n'est autre que Mounir Benbouabdellah "un délinquant multi récidiviste" qui a commis sur une trentaine d'années plusieurs assassinats ne mérite aucun crédit et aucun passe droit .
Cet individu à encore fait parler de lui récemment pour une tentative de meurtre .
Son transfert au Quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO)de la prison d'Alençon-Condé-sur-Sarthe est tout à fait légitime .
Lizzie
21/12/2025 à 09:22
Dire qu'il ne mérite aucun passe droit je comprends (même si l'actualité ajoute une certaine ironie à votre commentaire), mais aucun crédit ? Pourquoi ne pas valoriser une action qui le sort de cet environnement violent et des actes qu'il a commis ? Je ne comprends pas que l'administration ne valorise pas cela. Surtout que la littérature regorge de récits de détenus et anciens détenus français. Cela donne juste la sensation que l'administration cherche à cacher des choses. Ce qui est inquiétant dans un état de droit.
Allie
21/12/2025 à 07:30
Quand on fait le parallèle avec un certain ex président lui même en prison ayant fait réhabiliter le responsable d’un attentat terroriste en échange de moyens pour sa campagne électorale, puis libéré après quelques jours.. Et dont le livre sur son expérience en prison dorée est promu jusquà écœurement…