Avec Diagnostics, Diego Agrimbau et Lucas Varela transforment le cerveau humain en un terrain d’expérimentation graphique d’une rare cohérence. Composé de six récits courts mettant en scène autant de femmes dont la perception du réel vacille — agnosie, prosopagnosie, akinetopsie, aphasie, synesthésie ou claustrophobie — l’album, d’abord publié en Argentine puis compilé en France et en Espagne, emprunte le lexique de la médecine tout en revendiquant pleinement la fiction.
On y retrouve un langage visuel inspiré des traités : onglets dessinés, définitions liminaires, repères typographiques — autant d’éléments qui inscrivent l’œuvre dans le champ de la « graphic medicine ».
La véritable force de Diagnostics réside dans l’articulation entre une rigueur documentaire et une liberté formelle exigeante. Agrimbau ne se contente pas de « raconter » un trouble : il imagine pour chacun un micro-univers de genre — le polar pour la synesthésie, la science-fiction pour la prosopagnosie — où le symptôme devient moteur narratif.
Varela, quant à lui, répond par un dessin d’une inventivité sidérante : décor qui déborde d’une case à l’autre pour dire l’agnosie, grille de vignettes qui se resserre comme une cellule pour exprimer la claustrophobie, onomatopées et phylactères qui prennent corps dans l’espace comme autant de volumes que l’on peut « voir ».
Chaque récit donne ainsi accès, par le biais d’une expérimentation formelle poussée, à l’intériorité de personnages dont les symptômes demeurent habituellement invisibles, faisant de la bande dessinée un outil de partage de l’expérience sensible.
Distingué par le prix Carlos Trillo de la meilleure œuvre pour public adulte, l’album s’impose comme un classique contemporain, à la croisée de la recherche formelle et d’une réflexion sensible sur la manière dont nos sens fabriquent le réel.
Publiée le
22/11/2025 à 13:56
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Paru le 14/11/2013
70 pages
Editions Tanibis
17,00 €
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