Pandora Hearts, l’incontournable shōjo fantastique de Jun Mochizuki, bien que terminé depuis dix ans, s’offre une adaptation en comédie musicale jouée avec un réel succès à Tokyo en ce mois de novembre. Ce format chanté, en direct sur scène, connaît un succès croissant au Japon, où de plus en plus de succès éditoriaux se retrouvent interprétés par des acteurs-chanteurs cosplayés à la perfection. Reportage à Tokyo.
Le 02/12/2025 à 09:50 par Lucie Ancion
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Publié le :
02/12/2025 à 09:50
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Theater H, en banlieue de Tokyo, 17h30. Il fait déjà nuit et une foule de femmes en longues jupes, habillées dans l’ambiance de la série, se presse dans les couloirs du théâtre. Une queue immense s’étend dans l’escalier jusqu’au premier étage : c’est celle de la boutique de produits dérivés de la pièce. Bientôt, la foule se disperse : tous les porte-clés en édition limitée ont été vendus, et c’est l’heure du lever de rideau.
En fond de scène, une immense horloge ; devant, un voile transparent sur lequel sont projetées des lignes de pluie qui tombent en noir et blanc. C’est par un jour d’orage que commence cette histoire. Dans un éclair, les trois messagers de l’Abysse, vêtus de pourpre, encerclent un jeune homme en blanc effondré à genoux.
« Oz Vessalius... Ton crime est ta propre existence ! » La pièce commence.
Les comédies musicales dites 2.5D (adaptée de mangas ou d’autres œuvres, désignés ainsi à cause de l’entre-deux qu’elles créent, à mi-chemin entre la fiction et le monde de la 3D à laquelle appartiennent les acteurs) ont attiré en 2024 plus de 3,15 millions de spectateurs, confirmant l’appétit croissant du public pour ces formes hybrides mêlant théâtre, musique et culture pop.
Un engouement qui prolonge une tendance déjà bien installée : en 2023, le segment représentait déjà près de 283 milliards de yens, un niveau qui illustre l’importance économique d’un secteur longtemps considéré comme niche.
La popularité de ces spectacles témoigne de la montée en puissance de la culture otaku et de la fidélité exceptionnelle de ses pratiquants, qui sont prêts à débourser des sommes significatives pour ces spectacles et n’oublient pas leurs séries préférées même lorsqu’elles sont terminées depuis longtemps.
On estime que cette année, l’oshikatsu, fait de soutenir ses personnages, célébrités et œuvres préférés, représenterait pourrait atteindre 3,5 billions de yens (16 millions €)… de quoi inciter de plus en plus d’industries à se pencher sur ce secteur, qui s’impose désormais comme un phénomène socioculturel de masse au Japon.
Tout au long de l’adaptation, la fidélité à l’œuvre d’origine est saisissante : chaque interprète porte bien sûr une perruque correspondant à la coiffure du manga, mais aussi des lentilles colorées, et même les boucles d’oreilles sont reproduites à l’identique des designs de Jun Mochizuki.
Les rapports de taille entre les personnages sont également respectés, au point qu’on se demande où la production a bien pu trouver des acteurs si petits pour incarner les protagonistes les plus jeunes.
La seule véritable altération apportée au manga se trouve dans les chansons, spécialement composées pour l’occasion, qui viennent intensifier les moments clés. Là encore, le choix des paroles trahit une volonté de rester en résonance profonde avec le manga.
Les flash-backs et visions de l’Abysse, si essentiels à la tension narrative de Pandora Hearts, sont reproduits avec une efficacité spectaculaire : en un instant, la lumière s’éteint, revient dans un flash, et des figurants ensanglantés jonchent la scène. Pour les affrontements contre les Chains, ces créatures gigantesques dévoreuses d’hommes, un voile transparent tombe devant la scène et sert de support à des projections de plusieurs mètres, superposées aux acteurs en chair et en os.
La mise en scène emprunte aussi à la tradition japonaise les kuroko, ces assistants vêtus de noir que le public feint de ne pas voir : ce sont eux qui font flotter les objets oubliés de l’Abysse, pour un rendu particulièrement réussi.

Pensée avant tout pour les fans du manga, l’adaptation refuse naturellement de tailler trop dans l’histoire originale, sous peine de décevoir. Pourtant, la pièce durant trois heures et la série comptant 24 tomes, un choix s’est imposé : après une adaptation remarquablement fidèle des sept premiers volumes, les neuf acteurs principaux montent progressivement sur scène et entonnent une ultime chanson, scandant « Pandora Hearts, Pandora Hearts ».
Un final un peu abrupt, ne laissant que des questions sans réponse à ceux qui n’auraient pas lu le manga, mais qui fonctionne. Un détail, mais significatif de l’état d’esprit général : chaque acteur garde son personnage pour les saluts finaux, exécutés avec plus ou moins de raideur ou de majesté selon la personnalité de chacun.
Avec une vingtaine de représentations dans une salle de 740 places, l’adaptation de Pandora Hearts a rencontré un succès notable. Les produits dérivés exclusifs — vendus uniquement aux spectateurs du jour — se sont envolés bien avant le début de la pièce à chaque séance, et un pop-up store proposant de nouveaux articles à l’effigie des acteurs et de leurs costumes de scène a déjà été annoncé pour décembre. Une captation vidéo de la comédie musicale est également disponible en streaming payant.
Ce succès n’est pas anodin. Le modèle économique des comédies musicales japonaises repose sur un système bien rodé, sur la base de représentations en salle à prix élevé (12.000 yens, soit environ 70 €... ou l’équivalent d’une vingtaine de mangas au Japon) et d’une galerie de produits dérivés exclusifs, incontournables pour les fans.
Une particularité surprenante pour un spectateur français : au Japon, le tarif ne varie pas en fonction du placement. Que l’on soit au premier rang ou tout en haut du balcon, chacun paie exactement le même prix. On compte sur la chance pour avoir une bonne vue de la scène.
La mangaka Jun Mochizuki, présente lors de l’une des représentations, a d’ailleurs partagé ses impressions dans un compte-rendu... en manga. La boucle est bouclée.
Pourquoi adapter Pandora Hearts, dix ans après la fin du manga ? La réponse tient d’abord à la longévité exceptionnelle de sa fanbase, dont l’enthousiasme ne s’est jamais réellement tari, comme en témoignent les cafés en collaboration, pop-up stores et figurines sorties ces dernières années, même après la conclusion du dernier tome.
Mais l’essor actuel des adaptations musicales d’œuvres moins « mainstream » indique que le phénomène dépasse largement ce titre : ces spectacles prolongent la vie de séries qui n’ont plus d’actualité éditoriale, rendant possible toute une économie d’événements dérivés, à commencer par les pop-up stores vendant des photos et produits inspirés des acteurs en costumes de scène.
La série Black Butler (éditions Kana pour la version francophone, trad. Pascale Simon) compte ainsi pas moins de sept comédies musicales, couvrant la majeure partie du manga, dont la dernière — centrée sur l’arc de la Sorcière verte — s’est jouée à Osaka et Tokyo en septembre 2025.
Le succès fulgurant de la version musicale de L’Attaque des Titans (2023 - publié en français par Kana, trad. Sylvain Chollet) a donné lieu à plusieurs représentations à New York l’année suivante, suivies d’une seconde tournée au Japon. L’adaptation de Your Lie in April (2024 — version française chez Ki-Oon, trad. Géraldine Oudin), elle, s’est exportée jusqu’à Londres. Ces représentations hors du Japon restent encore rares : elles sont jouées en japonais, par la troupe originale, avec un écran affichant des sous-titres en direct. Pour l’heure, aucune date n’a encore été annoncée en France.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Lucie Ancion
Contact : lucie.ancion@gmail.com
Paru le 01/07/2010
171 pages
Editions Ki-oon
7,95 €
Paru le 09/04/2015
224 pages
Editions Ki-oon
6,95 €
Paru le 06/11/2009
184 pages
Dargaud
3,00 €
3 Commentaires
Oz Vessalius
02/12/2025 à 11:18
Très bon Manga mais "Pandora Hearts" est un "Shōnen" son magazine de prépublication était "GFantasy" qui est un magazine "Shōnen" :
https://magazine.jp.square-enix.com/gfantasy/
Un remake de l'Anime serait une très bonne chose (comme "Claymore") avec la vraie fin
Lucie Ancion
02/12/2025 à 14:32
Désolée de cette imprécision, en effet, si on regarde strictement la cible du magazine de prépublication, vous avez raison, il s'agit d'un shônen. Ceci étant dit, comme de nombreuses autres oeuvres de GFantasy, la narration et le style graphique sont très proches du shôjo. Au-delà de la cible éditoriale, c'est à n'en pas douter un manga incontournable qui mériterait, comme vous le soulignez, une nouvelle adaptation en animé.
Tourmaline
02/12/2025 à 15:43
J'allais faire une remarque sur le fait que ce soit pas un shojo ( même si le public du Gfantasy est majoritairement féminin) mais quelqu'un l'a déjà faite.
WOW je m'attendais vraiment pas à être acceuillie par un article sur PH en une du site, l'article est super bien rédigé, ça me donne tellement envie d'y aller ( malgré les 70e) .
Ça fait plaisir d'apprendre que la fanbase japonaise est toujours vivante après toutes ces années.