La devanture de la librairie Petite Égypte porte encore la trace blanchâtre d’un nouveau tag à l’acide. Quelques heures seulement avant d’accueillir Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, le commerce du quartier du Sentier a été visé par une inscription diffamatoire et sexiste : « Albanese, la putain du Hamas. » Quelques jours plus tard, la librairie apprenait que la subvention municipale à laquelle elle devait bénéficier – comme 39 autres établissements parisiens – était bloquée...
Le 21/11/2025 à 16:24 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
21/11/2025 à 16:24
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Au croisement des tensions politiques autour de la Palestine, des attaques contre les lieux de culture et des débats sur les aides publiques, Petite Égypte se retrouve au cœur d’un moment révélateur.
Le blocage de la subvention municipale – un fonds de 500.000 € destiné à quarante librairies indépendantes parisiennes pour financer des travaux, est justifié par la situation de la librairie féministe et LGBTQ+ du XIᵉ arrondissement, Violette and Co. La droite parisienne, regroupée au sein de Changer Paris, a choisi d’en faire une cible politique en raison de la présence, en rayon, du livre jeunesse From the River to the Sea, accusé, entre autres, de « glorifier le Hamas » et d’utiliser un slogan perçu comme appelant à la disparition d’Israël.
En séance du Conseil de Paris, le groupe a revendiqué le blocage global de la subvention, se félicitant d’une « victoire » tout en reconnaissant que 39 autres libraires étaient pénalisés par l’absence de vote séparé. Pour Alexis Argyroglo, la réaction est simple : « Il est hors de question qu’une librairie comme la nôtre puisse toucher une subvention alors qu’une librairie, consœur et amie, se la voit refuser pour un motif diffamatoire. »
Ce lundi, il participait à une soirée à la librairie Les Nouveautés, rue du Faubourg du Temple, où étaient réunis plusieurs des lauréats de l’appel à projets de la Ville de Paris, ainsi que l’adjoint au commerce, Nicolas Bonnet-Oulaldj, et d’autres élus. « On a appris hier matin qu’au Conseil de Paris, le groupe de droite a voté contre l’attribution de cette subvention, et que la majorité n’était pas assez présente pour faire barrage à ce vote. »
Nicolas Bonnet-Oulaldj rappelle, auprès d'ActuaLitté, qu’au même moment, la Ville accueillait le sommet mondial de lutte contre l’antisémitisme, d'où une large absence de la majorité, dont la maire Anne Hidalgo : « On nous accuse de financer des librairies dites antisémites alors même que nous accueillions à l’Hôtel de Ville un sommet international contre l’antisémitisme. L’instrumentalisation est flagrante », pointe l'élu.
Une nouvelle délibération doit être organisée en décembre : « Je la représenterai au Conseil de Paris. La subvention sera proposée de nouveau, à l’identique — ce n’est pas à Madame Dati ou à Monsieur Véron de décider qui a droit ou non à être libraire à Paris », assure l’adjoint au commerce.
En attendant, une délégation d’élus s’est rendue à Petite Égypte ce 21 novembre, réunissant notamment Nicolas Bonnet-Oulaldj, mais aussi Laurence Patrice, adjointe à la mémoire et au monde combattant, et Ian Brossat, sénateur de Paris et coprésident du groupe communiste au Conseil de Paris, ou encore des représentants de Paris-Centre. Tous sont venus exprimer leur soutien à la librairie, à la fois après le vandalisme qu’elle a subi, et dans le contexte du blocage de la subvention municipale.
Si Alexis Argyroglo insiste sur la solidarité avec Violette and Co, c’est aussi parce qu’il connaît la fragilité structurelle de son métier : « La librairie, c’est le commerce avec le taux de rentabilité le plus bas du commerce de détail. Il est structurellement fragile. Mais ce n’est pas qu'un commerce, c’est aussi un lieu, une somme de lieux qui ont des missions de diffusion du savoir, des connaissances, de la culture, d’animation culturelle, de réunions autour d’autrices et d’auteurs, de projets d’écriture. »
À Petite Égypte, la subvention municipale devait servir à financer un accès pour les personnes à mobilité réduite, « qui fait cruellement défaut ». Le gel de l’aide ne touche donc pas seulement l’équilibre comptable de la structure : il freine aussi sa capacité à accueillir tous les publics. Le libraire insiste sur cette dimension : « C’est une de ses grandes missions. On s’adresse aussi à un public attaché à un territoire. »
Son territoire, c’est le Sentier, quartier central de Paris longtemps identifié presque exclusivement à l’industrie textile. « Il s’ouvre de plus en plus, sans perdre son identité », constate Alexis Argyroglo. Ce fragment de Paris porte une histoire façonnée par des vagues migratoires et par une forte présence juive, qui impose, selon le libraire, une vigilance particulière sur les questions de mémoire, de discriminations et sur les enjeux politiques qui en découlent.
Des Juifs de Salonique, ashkénazes venus d’Europe de l’Est, mais aussi des Arméniens après le génocide, des Grecs déplacés dans les années 1920, puis les vagues successives d’immigration turque, bengalaise, pakistanaise… L’un des premiers projets de Petite Égypte a d’ailleurs été d’éditer un livre consacré à cette mémoire du quartier, 36, rue du Caire.
Cette sensibilité s’ancre aussi dans l’histoire personnelle du libraire : « Je viens en partie d’une famille immigrée arménienne qui travaillait dans le textile, ce qui explique aussi mon attachement au Sentier. Mais je n’ai aucune fascination pour la question des origines : ce quartier m’intéresse surtout d’un point de vue matérialiste et constructiviste, comme une manière de lire le monde. Le Sentier, c’est une sorte de monde miniature concentré au cœur de Paris. »
La librairie reste généraliste, mais met en avant « des domaines et des thématiques particulières qui nous tiennent à cœur » : les questions mémorielles, les minorités — qu’elles soient économiques, sexuelles, ethniques ou nationales — et, plus largement, « tout ce qui touche à l’histoire des génocides », un sujet qui « nous affecte particulièrement ».

C’est dans cet élan que Petite Égypte a programmé une rencontre avec Francesca Albanese, autour de son ouvrage publié aux éditions québécoises Mémoire d’Encrier, Quand le monde dort. Récits, voix et blessures de la Palestine. L’annonce de sa venue a rapidement déclenché une vague d’attaques en ligne.
Le matin du samedi 15 novembre, jour de la rencontre, « on a eu la consternante surprise de voir un tag diffamatoire, sexiste, sur notre vitrine, avec une composante dans le matériau utilisé d’acide qui effectivement ronge le verre. Il y a une partie qui ne s’enlève pas. Il y avait marqué : “Albanese, la putain du Hamas”. » L’événement se déroule dans un climat de tension palpable. Plus tôt dans la journée, un « comité d’accueil » véhément, pro-israélien, s’est déjà déployé devant la librairie Résistances, où Francesca Albanese intervenait en début d’après-midi.
« On a eu la visite de la police du commissariat de Paris-Centre, qui voulait s’assurer des conditions qu’on avait déployées pour accueillir au mieux nos publics. » Le soir venu, une manifestation d’un groupe d’étudiants se tient devant la librairie, « plutôt inoffensive », précise Alexis Argyroglo. Malgré tout, deux personnes tentent de s’introduire dans la salle avant d’être refoulées. Des amis de la librairie sont venus assurer une sorte de service d’ordre, « pour que ça se passe au mieux »
Pour Nicolas Bonnet-Oulaldj, la polémique visant Petite Égypte relève d’un contresens total. « Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits humains, publie un livre et vient le présenter en librairie : c’est exactement ce qu’on attend de la vie culturelle parisienne ». Et de souligner que Petite Égypte est « une librairie très engagée contre l’antisémitisme », qui a travaillé, entre autres, avec le Mémorial de la Shoah, et propose de nombreux ouvrages sur le sujet. Ainsi, accuser un tel lieu de promouvoir la haine est, selon lui, « non seulement faux, mais dangereux ».
Le libraire a déposé plainte le lundi suivant, pour dégradation. « Le caractère retenu a été le motif crapuleux, ce que je conteste fortement, même si ce sont des crapules qui ont effectué ces tags de vandalisme. C’est d’abord un tag diffamatoire et sexiste, insupportable », confie-t-il. Côté assurance, il n’a pas encore eu le temps d’étudier ce qu’il en est, mais devoir potentiellement débourser des milliers d’euros, pour une librairie indépendante, constitue un choc financier difficilement absorbable...
Cette dégradation s'inscrit dans une vague de vandalisme de librairies, dont Violette and Co. « Cela fait maintenant quelques mois, du fait de ce qui se passe à Gaza, que des librairies qui publient ou présentent des ouvrages en lien avec ce sujet se font taguer, attaquer, harceler. On voit des gens entrer, photographier les livres, photographier les libraires. Tout cela relève d’une intimidation qui n’est pas acceptable », commente Nicolas Bonnet-Oulaldj.
Pour Alexis Argyroglo, impossible de dissocier ces attaques du contexte politique des prochains mois : « Avec cette période des municipales, puis des présidentielles qui vont suivre, on sent que le climat va se tendre de plus en plus, avec une polarisation croissante et un climat de violence politique qui ne va faire que s’accroître. »
D’où un triple impératif, martelé en conclusion : « Il va falloir être très vigilants, très solidaires et pouvoir faire front ensemble, avec le soutien des pouvoirs publics, en coordination avec toutes les personnes de bonne volonté. »
La librairie installée 35 Rue des Petits Carreaux, qui fêtera ses dix ans en 2026, organise chaque année le festival Byzance. La prochaine édition, prévue en avril, aura pour thème « succession, héritage et transmission » et accordera une place particulière aux mouvements sociaux et politiques du bassin méditerranéen, ainsi qu’à la situation à Gaza, en Palestine et en Israël.

Au sujet du blocage de la subvention de 500.000 € destinée à quarante librairies indépendantes, Nicolas Bonnet-Oulaldj estime que cette décision dépasse largement le seul cas Violette and Co, et révèle une dérive préoccupante dans la manière dont certaines forces politiques abordent les librairies.
« Quand Monsieur Véron (Ndr : élu du groupe Changer Paris, particulièrement engagé contre Violette and Co depuis plusieurs mois), qui siège dans le parti de la ministre de la Culture, explique que certaines librairies ne doivent pas être subventionnées à cause des livres qu’elles présentent, il fait œuvre d’obscurantisme. On parle d’un élu qui considère qu’il peut décider quels livres ont le droit d’exister. C’est très grave. »
Il questionne : « Depuis quand un élu juge qu’un livre est antisémite ou pas ? L’antisémitisme est condamné par la loi : si un ouvrage tombe sous ce régime, il est retiré de la vente par la justice — pas par un élu de droite en campagne. »
Face à l’argument d’Aurélien Véron, qui affirme que la majorité aurait refusé de dissocier les 39 autres subventions, l’adjoint au commerce réplique sans ambiguïté : « La droite aurait pu le demander. Elle ne l’a pas fait et a voté contre toutes les librairies. Qu’on ne nous raconte pas d’histoires. Les écologistes ont utilisé le vote dissocié dans la même séance pour les illuminations de Noël. »
Sur les réseaux sociaux, le vote a été revendiqué comme une « victoire » par l'élu du groupe Changer Paris. Nicolas Bonnet-Oulaldj y voit une grave dérive : « Quand un élu commence à désigner les livres “à retirer”, il y a un vrai problème démocratique. Sans en dire plus, rappelons que dans les heures les plus sombres, les premières attaques visaient des librairies. Autour de Madame Dati, une droite s’inspire beaucoup de Trump : fabriquer du conflit, se réjouir de couper les vivres à des librairies indépendantes. C’est très inquiétant. »
Il rappelle la situation du secteur : « Les librairies sont l’un des commerces les plus fragiles : marges très faibles, concurrence d’Amazon, impact du confinement, essor du livre d’occasion en ligne… Sans le réseau Paris Commerce et ses loyers maîtrisés, des dizaines de librairies auraient fermé. Si nous avons encore autant de librairies indépendantes à Paris, c’est parce que la Ville est propriétaire de nombreux murs de librairies. Sans cela, elles auraient disparu depuis longtemps. »
Et de promettre : « Nous continuerons de les soutenir. C’est indispensable au pluralisme culturel et à la vie démocratique. » Le local occupé par Petite Égypte est par exemple un local Paris Commerce, propriété de la Ville, comme celui de Violette and Co.
À LIRE - Sept nouvelles librairies ouvrent à Paris : cartographie complète des ouvertures
Dans l’attente du prochain Conseil de Paris, Petite Égypte continue d’accueillir ses lecteurs — malgré les pressions, malgré les attaques — fidèle à ce que son libraire résume comme « un métier fragile, mais indispensable à la vie démocratique ».
Crédits photo : Petite Égypte
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 07/11/2025
260 pages
Mémoire d'encrier
20,00 €
9 Commentaires
vb
21/11/2025 à 18:06
Cela me rappelle ce qui est arrivé à Jerusalem (Educational Bookstore) en début d'année...
https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/11/israel-raid-de-la-police-sur-une-librairie-palestinienne-pilier-de-la-vie-culturelle-de-jerusalem-est_6541617_3210.html
https://www.youtube.com/watch?v=slDEFuI_r58
Rémi Vincent
21/11/2025 à 21:00
L'IA peut écrire des livres aujourd'hui.
Demain, il n'y aura peut-être plus d'auteurs humains à critiquer ?
On fera comme dans le film "Chien 51".
Rémi Vincent.
L'auteur masqué
22/11/2025 à 02:22
Le CRIF se croit tout permis, c'est ignoble, c'est délétère pour toute notre communauté.
dem
24/11/2025 à 10:52
quel rapport avec le CRIF ?
aucun. ne versez pas dans la diffamation.
L'auteur masqué
24/11/2025 à 17:59
Naïf ou de mauvaise foi.
Dem
24/11/2025 à 19:08
C’est votre sous entendu qui est vaseux et rance.
La prochaine fois ça sera Rothschild ?
Rose
22/11/2025 à 08:16
C'est bien présomptueux de décider quel ouvrage doit être autorisé ou pas ; ce serait se prendre pour un mauvais génie sans faire ses comptes.
Ce serait intéressant de savoir qui dégrade les librairies (une petite enquête ?).
Nous verrons bien le résultat des municipales pour ceux qui protègent l'intégrité intellectuelle et la démocratie.
Aurélien Terrassier
22/11/2025 à 14:40
Soutien aux quatre libraires dont la librairie a ete vandalisee par quelques energumenes d'extreme droite et honte a l'elu reactionnaire Aurelien Veron!
Denise saissac
30/11/2025 à 19:14
J'ai appris ce soir que 32 librairies avaient vu leurs subventions refusées parce qu'elles mettaient en vitrine des auteurs moyens orientaux ou de culture slave.
C'est sidérant . Aucun media n'a parlé de cela à ma connaissance mais détourne plutôt notre attention sur la chasse littéraire aux sorcières aux USA.
Si ce fait est avéré en France, nous ne sommes plus une démocratie !