Paru le 6 novembre 2025 aux éditions Fables fertiles, Chergui est le tout nouvel ouvrage de la novelliste, poète et romancière Joëlle Pétillot. C’est l'histoire, nous indique la quatrième de couverture, « d'une cité ocre et blanche, posée en plein désert comme un bijou sur du sable » ; celle d’un « sommeil étrange » ; de rêves, de passion, de désir fou, de soif de vengeance, de violence du secret...
Propos recueillis par Alain Nouvel, qui fut maître de conférences à l’université de Montpellier II.
Alain Nouvel : Comment l’idée de cette histoire est-elle venue ? Et d’abord, que raconte-t-elle ?
Joëlle Pétillot : Une cité, en plein désert, voit certains habitants, pas tous, tomber dans un étrange sommeil, qui perdure. Ce que les éveillés ignorent, c’est que les endormis rêvent. Ces rêves vont mettre en lumière des choses parfois terribles, parfois heureuses, qui vont tout bouleverser. Dans le même temps, le Chergui, vent très doux d’ordinaire, va se déchaîner sur tous. Et puis… « Vint un homme, au premier matin du Chergui mauvais… »
Cela peut paraître énorme, mais l’idée m’est venue à mesure que je l’écrivais. Cette distinction, cette fosse entre les endormis et les éveillés se terrait depuis un moment dans mon imaginaire. Et puis la première phrase « Cette histoire est celle d’une cité ocre et blanche… a conduit à ce « bâti », de même que le nom du Chergui, vent réel, sur lequel j’ai brodé.
A.N. : « Dedans, le poids des secrets » : dès la première page, cette dernière phrase, comme une menace et une promesse. Ne peut-elle être vue comme une phrase « ensemence use » du conte ?
J.P. : C’est ce « poids des secrets » dont le rêve « libère » les dormeurs. Lorsque cette histoire a commencé, je n’avais pas d’idée précise, hormis celle des endormis, du « faux deuil » qui les entoure, ressenti depuis leur outre-monde où, d’une certaine manière, ces endormis non seulement se réfugient, mais se blottissent. Ils ne sont ni dans la mort ni dans le monde des vivants. Il en découle une rencontre inusitée pour eux : celle du choix, donc d’une forme de pouvoir.
J’ai pressenti ce sommeil comme une prise de conscience exacerbée, presque violente de ce à quoi ils se confrontent, dans une réalité dont ils n’avaient pas conscience de vouloir, à ce point, la fuir : à savoir que le lien, dans sa polysémie, relie, mais ligote ; unit, mais entrave. Ils tombent en sommeil et les rêves les confrontent à cette ambivalence. Comme le vent hurlant qui ne désarme pas : il détruit et parallèlement, dans ce qu’il génère, fertilise. Oui, le terme d’ensemencement est, à ce titre, très juste. Si le grain ne meurt…
A.N. : Les endormis « rêvent qu’ils ne rêvent pas » est-ce à dire qu’ils ont choisi de rendre leurs rêves réels en restant endormis ? « La vie, la vraie, c’est ici, dans le rêve » : est-ce l’un des enseignements de ce conte ?
J.P. : Je nuancerais en disant : « ce pourrait être ». À la notion d’enseignement, si noble soit-elle, je préfère ici celle de transmission. La vie, la « vraie », quelle réalité recouvre-t-elle ? Celle de la vie concrète, où nos jambes de plomb nous empêchent l’envol, donc l’absolue liberté, l’éventail des possibles, une inatteignable légèreté ? Le débat est infini, qui veut circonscrire la frontière entre le concret et le « réel ». Quand on rêve d’un kangourou en vélo, habillé d’un kilt et parlant javanais, (je rassure les lecteurs potentiels, il n’est aucun rêve de ce genre dans le récit), le kangourou, dans ce contexte, nous semble d’une banalité navrante.
Comme de discuter avec nos disparus, où se voir enfant, ou passer son bac lors d’une sieste de septuagénaire… Quel que soit le rêve, sur le moment, je pense que nous rêvons tous que nous ne rêvons pas ; c’est cette certitude qui fait partie intégrante du réel. La vie, « la vraie » se pose sur une frontière infiniment ténue entre les différents degrés de conscience ; le réel comme le rêve se nourrissent l’un l’autre.
Ici, il est vrai que le rêve va au-delà : grâce à leurs sommeils, les personnages prennent conscience qu’ils ont le choix, qu’ils pourraient vivre libres ; et de pouvoir vivre en rêves ces possibles qu’ils n’avaient jamais osé envisager leur rend soudain la vie, à laquelle ils allaient se soumettre, inacceptable. Donc ils souhaitent éperdument que ça dure. Même s’ils savent que ce n’est pas concret.
AN : Comment vous est venue cette belle idée des « endormis » très loin des « Belles endormies » ?
J.P. : Je suis heureuse que ce beau livre de Yasunari Kawabata soit évoqué, même s’il n’a, évidemment, rien à voir. Mais il fait écho, comme La peste, de Camus. Enfermement, dans les maisons pour les éveiller, dans leur corps pour les endormis, et une forme, obscure, mais pesante, de contamination. Seulement, je voulais l’envol.
C’est, à mon sens, la notion la plus prégnante du livre : le vieillard, l’enfant, la jeune femme, la veuve, tous les rêveurs entrent « en dépouillement », quittent, d’une certaine façon, le sol, soit du regard, soit avec tout leur corps. Par la peau, aussi, via un plaisir (ou sa résurgence), d’autant plus violent qu’il est tabou. Il fallait donc les amputer du réel ; et dans le même temps, amputer les éveillés de voix, de gestes, de regards, que les endormis, de l’autre côté, redécouvrent, voire découvrent, enfin.
On pourrait, en jouant sur les mots, parler d’une histoire de possession : ce vent-démon hante plus qu’il ne souffle, s’insinue, gratte les lèvres, gifle les visages. Oui, le Chergui « possède » les éveillés, quand les endormis tombent en « dépossession ». Leur sommeil fait qu’ils n’appartiennent plus à personne. Là, pourtant, commence leur propre réappropriation.
A.N. : Ce conte a-t-il une portée symbolique, est-il une allégorie ? Ou bien doit-il rester mystérieux et « ouvert » ? Ou bien est-il un peu des deux, ou les deux à la fois ?
J.P. : Soyons socratiques, je sais que je ne sais pas. J’admire ceux qui écrivent avec un plan précis, qui savent où ils vont, ce qu’ils veulent obtenir, l’exacte mesure du sous-texte ; ceux qui équilibrent, préformatent. Aucune ne critique ici, simplement, je ne sais pas faire. Les personnages m’emportent, ce sont eux qui me disent où aller. Je me souviens avec acuité du moment où je suis arrivée à « quelque chose allait venir… Ou quelqu’un. »
C’est pourtant loin, car ce récit fut d’abord une nouvelle très courte, scindée en épisodes. Mais je l’avoue le rouge au front (enfin, le rose pâle…) ce « quelque chose », ou ce « quelqu’un » ne fut connu de moi qu’au chapitre suivant, et pas dès la première ligne. J’ai aimé cette incertitude, car je peux, un temps, connaître la même attente que les lecteurs. Cela nous rapproche. Bien sûr, ensuite, je retravaille. Et beaucoup.
S’il est une allégorie, j’ignore de quoi, et s’il a une portée symbolique, elle se situerait sans doute sur la force de l’écrit, mais même cela peut varier à merci. N’oublions pas que les lecteurs n’entendent pas seulement l’histoire : ils la réécrivent.
A. N. : Qui est cet homme du désert, que les femmes désirent si fort ?
J.P. : Il recouvre un faisceau dense de possibles, puisque d’emblée perçu comme « celui qui… », mais qui quoi ? Il est une ombre vive, une silhouette aiguë, à la fois précise, puisque les malheureux assemblés sous l’arche le « voient » malgré le sable et la distance, et indistincte. Le désir des femmes naît tout entier de sa part d’inconnu ; les vêtements masquent son corps, presque tout son visage, mais son regard est « palpable », même de loin.
Or le désir s’exacerbe de l’imaginé, grandit de ce qui se devine bien plus que du trop visible. Au-delà des tissus, le visage caché « n’est que noblesse ». Comment le savent-elles ? La réponse peut sembler simpliste, surtout de la part d’une femme : parce qu’elles le veulent ! Elles n’ont pas, contrairement aux dormeurs, le pouvoir du rêve qui fait que les choses se courbent, que la réalité ploie selon une attente. L’attente est le corollaire immédiat du désir.
Peut-être trouveront-elles, dans cette envie d’une peau nouvelle, donc d’une rupture avec leur quotidien, marital ou non, une forme de réponse à des questions informulées (ce « poids des secrets » d’où part, au fond, tout le récit) la clé d’envies, le droit de fantasmer. Il est beau, elles le savent sans le voir, son regard est un feu, il brûle sans les toucher, ses gestes sont la grâce même, mais seules ses mains parlent, et nul n’entendra sa voix. Comment ne pas rêver ? C’est là aussi une façon de ployer la réalité, mais pour ces jeunes filles, épouses, sœurs, ces mères qui ne dorment pas, c’est la seule possible : imaginer, et se taire.
A.N. : Quelle est sa fonction ?
J.P. : Cathartique, puisqu’il « dénoue » d’une certaine façon ; dompte, aussi, « chevauche » en quelque sorte, un vent dont nul ne sait, avant longtemps, le rôle. Domine-t-il cet élément ? Où connaît-il, de toute mémoire, les règles pour le combattre ? Le présent terrible dans cette ville blessée fait de lui autant un porteur de déception que d’espoir. Dès son arrivée, le pouvoir qu’il semble détenir lui est prêté par ceux qui attendent, du fait de leur épuisement. Ils savent, les éveillés. Où croient savoir ce qu’il peut faire, du fait de la magie des choses qu’ils subissent de plein fouet ?
On peut sans doute lui voir, dans sa façon d’apparaître et d’agir, une dimension messianique : il incarne, enfin, dans la violence de ce sommeil qui sépare, et celle du vent qui tord, éparpille et déploie, une bienveillance à la fois impalpable et nette, même si pas toujours perceptible. Il est catalyseur d’attente, y compris dans le désir des femmes. J’allais dire : je le voulais royal, tout en grâce, un regard, comme dirait Brel dans « Les bergers “ à vous défiancer, à faire le gros dos…” Mais non, je ne le voulais pas. Je le voyais !
A.N. : Le conte se passe dans une ville ancienne où les amours sont loin d’être libres, aurait-il pu se passer dans une cité d’aujourd’hui ?
J.P. : La ville où l’histoire se déroule est fictive, dans un désert fictif ; le nom du vent est réel, le chergui existe, et, sans ironie, je l’ai rencontré. Le Chergui est, en quelque sorte, l’élément de réalité qui rend le conte “plausible”. L’irréel a besoin de vraisemblance. Dans le cadre, très concret, d’une cité d’aujourd’hui, — et en banlieusarde ivryenne que je fus longtemps, le terme “cité” recouvre une réalité sociale bien précise — même s’il peut advenir que des données culturelles poussent à une absence de libre arbitre, notamment pour les filles -, on est très loin des contraintes du récit. Mais toute contrainte fait sens dès l’instant que l’on porte en soi son dépassement. Ailleurs, loin, ici, maintenant, c’est universel.
A.N. : Y a-t-il aujourd’hui, des rêves irréalisables que le sommeil réparerait ?
J.P. : Mais une vie n’est faite que de ça ! On peut attendre certaines choses un temps infiniment long, et tromper l’attente en rêve. Les anciens l’avaient bien compris, qui donnent au rêve, à travers les récits, sacrés ou mythologiques, valeur de message, d’avertissement, de prédiction. Le sommeil, en tant qu’humains limités, nous est indispensable, répare physiquement, ragaillardit.
Un sommeil sans rêves est, paraît-il, le summum du repos. Mais je ne peux imaginer une vie entière sans le rêve, même si le prix à payer se nomme cauchemar. Le rêve, quand il est agréable, répare autant que le sommeil. Il m’est arrivé de rêver joliment, et que cela illumine ma journée. Le sourire intérieur dure. Parce que, eh bien… on a rêvé d’un baiser avec quelqu’un d’inaccessible, d’une conversation avec un en allé pour jamais qui nous manque, d’un paysage inconnu, mais si beau…
Les termes de “rêve irréalisable” peuvent exprimer aussi une attente précise, en état de veille, un “rêve” au sens “espoir fou” : (“j’ai toujours rêvé de voir l’Égypte”). Ce “rêve” pour des raisons très concrètes est irréalisable ? Il importe de le garder au chaud. L’écriture, à mon sens, joue un grand rôle pour ceux qui ont la chance de pouvoir la pratiquer : c’est un voyage immobile, un nomadisme intérieur bienvenu.
On se repose de soi, de la noirceur du monde. Le plaisir est d’autant plus grand si on fait rêver les autres. Un bon rêveur se doit de partager. J’en ai encore plein les poches.
Crédits photo : Fables fertiles
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 06/11/2025
112 pages
Editions Fables fertiles
15,20 €
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