Charles Recoursé n'a pas froid à ses oreilles internes.
Il en faut, du sang-froid-chaud, pour rejouer Le Bruit et la fureur : sa cacophonie, sa rumeur de voix, de temps qui s’emmêlent, son brouhaha mental, qu’on traverse plus qu’on ne lit. Charles Recoursé a certes déjà traduit Le Roi pâle de David Foster Wallace, mais là, il s’attaque à l’un des plus grands textes du XXe siècle.
Quatre parties, quatre voix, une famille sudiste décatie - les Compson -, qui se délite à vue d’œil. Benjy, l’idiot tragique, Quentin le frère névrosé, Jason le salaud intégral, Dilsey, la domestique noire qui tient encore debout quand tout s’effondre. Phrases hachées, souvenirs qui s’imbriquent sans transition, ponctuation en roue libre. Faulkner plaque le lecteur à l’intérieur de crânes plus ou moins fissurés. Le Bruit et la fureur, c’est un brouillard qui se déchire un narrateur après l’autre, un chaos qui s’éclaire sans jamais renoncer à son tumulte.
Ça nous surprend plus, on n'est plus en 1929, mais découvrir ce roman à 16 ans, le découvrir tout court…
Reste l’anglais du Sud, ce parler qui ne se laisse jamais capturer entièrement. Pour le traducteur, il a fallu bricoler, malaxer la grammaire, tordre la syntaxe sans jamais caricaturer celles et ceux qui la portent. Inventer une étrangeté plausible. Ce concert disparate lui a rappelé que traduire, c’est choisir sa propre manière d’être fidèle.
Reste la question qui fâche : est-ce qu’on a vraiment besoin d’une nouvelle traduction ? Après tout, Le Bruit et la fureur figure depuis longtemps dans les programmes universitaires, les listes des « 100 romans à lire avant de mourir », les rayons « classiques » des librairies. .
On y revient comme on revient sur un traumatisme familial dont on découvre, un soir de repas trop arrosé, une nouvelle version. Le même événement, raconté autrement, change tout : les mêmes faits, d’autres mots, et tout à coup les lignes de responsabilité, les zones d’ombre, les fragilités se déplacent.
Et puis, il y a le lecteur ou la lectrice qui n’y est jamais allé, dans ce Mississipi mental. Pour ces nouveaux venus, Charles Recoursé fait office de guide. Faulkner, c’est exigeant, oui, mais ce n’est pas un test de QI. C’est une expérience : si l’on accepte de lâcher la main du sens pendant quelques pages, on finit par comprendre autrement – par le rythme, la répétition, l’obsession.
Publiée le
19/11/2025 à 18:41
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Paru le 06/11/2025
400 pages
Editions Gallimard
23,00 €
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