L’accessibilité, il y a ceux qui la fabriquent et ceux qui en bénéficient. ActuaLitté est allé à la rencontre de Mélissa Castilloux, consultante spécialisée. Avant de se consacrer aux enjeux du livre numérique accessible, elle-même est concernée par la dyslexie et la dysorthographie. Elle témoigne, tant comme lectrice que professionnelle.
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En quoi la dyslexie affecte la lecture et pourquoi l’accessibilité des livres est essentielle pour les personnes concernées ?
Mélissa Castilloux : Une personne sur dix dans le monde serait concernée par un trouble spécifique de la lecture — ce que l’on appelle communément la dyslexie. Elle fait partie d’un ensemble plus large de troubles spécifiques de l’apprentissage, souvent appelés “troubles DYS”, incluant la dyspraxie, la dysorthographie, la dyscalculie ou la dysphasie.
La dyslexie se distingue par un problème d’automatisation du décodage du langage écrit : l’association entre les lettres et les sons — un mécanisme habituellement automatique — reste difficile et demande un effort conscient.
Lire peut donc être plus lent, plus fatigant et source de confusion, même lorsque la personne possède des capacités de compréhension normales ou élevées. J’aime comparer cela à l’apprentissage de la marche. Au début, il faut penser à tout : lever le pied, transférer le poids, garder l’équilibre. Si chaque pas demandait encore toute notre concentration, on pourrait toujours marcher, mais au prix d’une grande fatigue cognitive.
Pour la lecture, c’est la même chose. Quand la reconnaissance des mots ne s’automatise pas, toute l’énergie cognitive se concentre sur le décodage. Il reste alors peu de place pour comprendre, imaginer ou profiter du texte. Lire devient un exercice d’endurance plutôt qu’un espace d’immersion. Avec des formats inaccessibles, il devient difficile pour les personnes dyslexiques de vivre cette expérience tant chérie : celle où l’on “entre” dans un livre sans effort, jusqu’à en oublier qu’on lit.
C’est pour cela que l’accessibilité du livre est essentielle. Quand un texte est bien structuré, qu’on peut ajuster la taille des caractères, changer la police, écouter une voix de synthèse ou naviguer d’un chapitre à l’autre, la lecture peut redevenir fluide, comme une marche facile où l’on peut enfin lever les yeux et regarder le paysage. Ce n’est plus un effort constant pour déchiffrer, mais un moment où l’on peut réfléchir, imaginer ou se laisser emporter par l’histoire.
Écouter un livre, c’est « vraiment lire » ?
Mélissa Castilloux : Oui. Lire ne doit pas être limité à la simple action de décoder des lettres avec les yeux. L’acte de lecture mobilise des processus cognitifs de compréhension, d’imagination et de mémoire, qui peuvent passer par des canaux sensoriels différents.
Lire peut aussi se faire avec les doigts, pour les personnes aveugles ou malvoyantes qui lisent le braille ; ou avec les oreilles, à travers la voix humaine ou la synthèse vocale. Ce qui compte, c’est l’accès à la connaissance et à la culture.
Pour les personnes dyslexiques, écouter un livre permet de contourner la difficulté spécifique du décodage visuel. Cela ne diminue en rien la profondeur de l’expérience de lecture ; au contraire, cela rend possible un accès fluide et autonome au texte.
Écouter un livre, c’est lire autrement : faire vivre le texte à travers un autre sens, mais avec la même intention et le même plaisir.
Dans mon cas, la lecture passe souvent par la synthèse vocale et le livre audio. Dans un cadre académique, j’écoute mes fichiers sur ordinateur ou sur mon téléphone, quand ils sont accessibles. Il m’arrive même de les écouter en marchant. Cette manière de lire me permet d’apprendre à mon rythme, d’intégrer les théories, de réfléchir à la structure d’un argument, de mémoriser des passages. Sans ces outils, il me faudrait souvent le double de temps pour accomplir les mêmes lectures.
Les personnes dyslexiques qui n’ont pas accès à des formats adaptés se retrouvent dans une situation profondément inéquitable. Sans outils accessibles, elles doivent souvent travailler deux fois plus et fournir beaucoup plus d’efforts pour arriver au même résultat. Lorsqu’elles persévèrent malgré tout, elles en paient le prix : cela demande une énergie considérable et peut mener à de la fatigue, de l’épuisement, de l’anxiété, voire de l’isolement.
L’accessibilité n’est pas un privilège : c’est une condition d’égalité intellectuelle et humaine. Travailler à transformer le milieu de l’édition pour offrir à tous et toutes des livres accessibles, c’est s’engager à rendre la littérature et la culture réellement partagées.
Pourquoi est-il urgent d’agir ?
Mélissa Castilloux : Le numérique ouvre des possibilités que l’écrit traditionnel ne permettait pas : adapter instantanément la taille d’un texte, changer la police, écouter plutôt que lire, annoter par la voix ou naviguer autrement.
Ces fonctionnalités sont offertes par les formats accessibles et les applications de lecture inclusive. Mais le milieu de l’édition gagnerait à adopter davantage ces nouvelles possibilités : les formats de fichier les plus répandus ne sont pas toujours accessibles, certaines protections techniques empêchent l’usage d’outils d’aide, et les chaînes de production continuent souvent de reproduire des logiques héritées du papier.
Ce n’est donc pas la technologie qui manque, mais une transformation des pratiques d’édition et de distribution. Avec les outils dont nous disposons aujourd’hui, il est possible d’imaginer un monde où la dyslexie ne serait plus une situation de handicap.
FROG, un format adapté pour les lecteurs dyslexiques
• La plateforme Cantook Éducation de De Marque propose à l’attention des élèves dyslexiques des livres au format FROG, une technologie de lecture inclusive conçue pour réduire la charge cognitive et favoriser la compréhension du texte :
• découpage du texte en unités de sens avec coloration ;
• narration par voix humaines ;
• choix de la police et de sa taille ;
• surlignage des syllabes ou des phonèmes ;
• explication du vocabulaire.
Une majorité des enseignants qui utilisent le format FROG constatent un impact positif de ce format auprès de leurs élèves dyslexiques, qui apprécient le contrôle donné sur leur lecture : « Je reçois plusieurs bons commentaires de mes élèves au sujet du format FROG. Ils aiment les différentes options qui leur sont offertes par ce format » souligne l’enseignant canadien Daniel Prégent.
En quoi est-il important qu’un éditeur travaille à produire des EPUB accessibles ?
Mélissa Castilloux : Le format d’un livre numérique influence directement la manière dont on peut le lire. Un PDF, c’est un format rigide, conçu pour reproduire à l’identique une page imprimée. Il fige la mise en page, la taille du texte et les images. Résultat : le texte ne s’adapte pas à la taille de l’écran, les titres ne sont pas toujours reconnus, et la lecture à voix haute est souvent hachée. Pour une personne dyslexique, cela signifie plus d’efforts visuels, une navigation confuse et une fatigue accrue.
Malheureusement, la plupart des textes que je dois lire sont disponibles uniquement en PDF. Cela veut dire que je ne peux pas utiliser la synthèse vocale, ou seulement de manière limitée.
Le PDF illustre bien ce que devient une technologie quand elle n’emploie pas pleinement son potentiel : une transposition du papier vers l’écran, sans transformation réelle.
L’EPUB, au contraire, est un format vivant, pensé pour s’ajuster à la diversité des lecteurices et des usages. Bien balisé, le texte d’un EPUB s’adapte automatiquement à la taille de l’écran et aux préférences de lecture : police adaptée, espacement des lignes, lecture à voix haute, surlignage mot à mot, navigation par titres ou chapitres.
C’est pour ces raisons qu’il est crucial que les éditeurs s’assurent de produire leurs livres en EPUB accessibles, en développant des compétences internes ou en collaborant avec des partenaires spécialisés capables de garantir la conformité aux standards d’accessibilité.
À LIRE – Redéfinir l’expérience de lecture à l’heure du livre numérique accessible
De Marque, le partenaire en accessibilité des éditeurs
• Son portail d’information “Pouvoir Lire” livre des ressources utiles, dont 12 astuces gratuites pour commencer à rendre ses livres numériques accessibles.
• Sa gamme de produits “Cantook” facilite le travail de mise en accessibilité :
> Cantook Access permet notamment de gérer en quelques clics la description alternative des images présentes dans un EPUB.
> Cantook Édition distribue les catalogues numériques des éditeurs auprès de 1800 bibliothèques et 1300 librairies en ligne, tout en générant les métadonnées d’accessibilité automatiquement lors du dépôt du fichier.
• Son service de conversion en EPUB accessible permet aux éditeurs de déléguer la totalité du processus de mise en accessibilité de leurs fichiers.
Pourquoi décrire les images d’un livre numérique ?
Mélissa Castilloux : C’est un point essentiel. Sans description, une image devient « illisible » pour les personnes aveugles ou malvoyantes qui utilisent des lecteurs d’écran ou la synthèse vocale. Son contenu n’est pas transmis et une partie du sens se perd. Décrire les images permet à chacun·e d’accéder à la même information, par un autre canal.
Mais cette démarche ne profite pas qu’aux personnes aveugles. Elle améliore la compréhension pour tout le monde. Un graphique dense, une carte aux multiples éléments visuels ou une image illustrant une idée abstraite deviennent plus clairs avec une brève description textuelle. Elle réduit la charge cognitive nécessaire pour interpréter l’information visuelle et soutient la compréhension, particulièrement dans un contexte d’apprentissage, de fatigue ou de distraction.
Dans le Rapport de recherche sur l’accessibilité des livres audio commerciaux à laquelle j’ai participé comme chercheuse et coordonnatrice de projet avec le Centre d’accès équitable aux bibliothèques (Canada), nous avons constaté que même les lecteur·rices sans handicap appréciaient ces descriptions. Quand ils écoutent leurs livres en conduisant, en cuisinant, sans accès à l’image, les descriptions facilitent la compréhension du récit.
À LIRE – Décrire les images, un casse-tête au service du livre accessible
Cantook Access, l’outil qui facilite la description des images
• Cantook Access permet d’accélérer significativement le travail de mise en accessibilité, en centralisant dans une interface claire et intuitive les EPUB à traiter.
• Les images sont automatiquement détectées, et celles nécessitant une description sont identifiées. L’éditeur peut alors rédiger le texte alternatif en s’aidant au besoin des suggestions proposées par l’outil. Les métadonnées d’accessibilité de l’EPUB sont automatiquement renseignées, et il peut être exporté en devenant conforme aux normes WCAG/RGAA.
Trouver un livre accessible dans une bibliothèque numérique, quand on est lecteurs dys
Mélissa Castilloux : Pour une personne dyslexique, rechercher un livre dans une bibliothèque numérique comporte plusieurs obstacles. Au-delà des enjeux de navigation, encore faut-il qu’un livre rendu accessible puisse être identifié comme tel.
Il existe des maisons d’édition qui produisent des EPUB accessibles, mais dont le travail reste invisible, simplement parce que les métadonnées ne sont pas renseignées. Sans métadonnées claires, il est pratiquement impossible pour un lecteur dyslexique de repérer les livres qui lui conviennent. Une personne sur dix passe donc à côté de catalogues pourtant adaptés à ses besoins, et les éditeurs ont la chance d’élargir leur lectorat.
Pire : à force d’acheter des livres sans garantie d’accessibilité, beaucoup finissent par se décourager et se détourner du numérique. Aucun·e lecteur·rice ne devrait avoir à acheter un livre pour découvrir ensuite qu’il ne peut pas le lire. Il est donc essentiel d’être informé·e de façon claire et standardisée du niveau d’accessibilité d’un titre.
Pour les éditeurs, renseigner ces métadonnées n’est pas aussi complexe qu’on le croit : c’est surtout une question d’habitude et d’outillage. Les informations nécessaires sont souvent déjà connues et il s’agit simplement de les formaliser — indiquer si le texte est adaptable à la taille de l’écran, si les images comportent des descriptions, si la navigation est fonctionnelle ou si le livre est compatible avec la lecture à voix haute.
À LIRE – Bien exploiter les métadonnées : un atout concurrentiel pour les éditeurs
Ce travail peut être intégré facilement dans la chaîne de production. Plusieurs outils et plateformes facilitent cette étape en automatisant une partie du processus ou en guidant les éditeur·rices à travers les champs à renseigner. Ce n’est pas un effort technique insurmontable, mais une bonne pratique à adopter, au même titre que le dépôt légal.
Renseigner correctement ces métadonnées, c’est non seulement rendre visible le travail d’accessibilité accompli, mais aussi valoriser l’engagement des maisons d’édition auprès des lecteur·rices qui comptent sur ces informations pour lire.
Crédits photo © Castiloux SLR
DOSSIER - Des livres numériques pour tous, partout
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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