PORTRAIT – ActuaLitté est allé à la rencontre des équipes de Vivlio, l’alternative française à Amazon et Kobo, avec une idée fixe (wouaf !) : leur proposer de présenter un livre inoubliable. Fameux défi. Julien Simon aura mis du temps à choisir le sien. Normal, sans doute, pour quelqu’un qui vit entouré de textes du matin au soir.
Directeur des contenus chez Vivlio, il veille sur un catalogue de plusieurs millions de titres numériques, tout en continuant à lire avec l’intensité d’un libraire de fond. Son choix ? Le chant du prophète de Paul Lynch un roman qui l’a « secoué » et s’inscrira durablement dans sa vie de lecteur.
Son expérience, c’est avant tout celle du terrain : il a commencé comme libraire, avant de fonder l’une des premières maisons d’édition numérique françaises, Walrus, puis de co-créer Rocambole, plateforme de lecture en streaming, rachetée ensuite par Vivlio.
Désormais, il est directeur des contenus chez Vivlio depuis trois ans : « un poste à tiroirs », comme il le résume avec humour, où se mêlent gestion technique, marketing, communication et surtout dialogue avec tous les interlocuteurs de la chaîne du livre : c’est qu’il faut « veiller sur ce trésor » de plusieurs millions de titres pour qu’ils arrivent sans encombre entre les mains des lecteurs, en entretenant un dialogue constant avec éditeurs et diffuseurs.
En France bien sûr, mais aussi en Espagne ou en Belgique, où Vivlio est présent à travers ses partenaires libraires. Des discussions qui vont parfois jusqu’aux États-Unis ou au Mexique, pour les nouveautés en anglais et en espagnol. Un rôle qui profite amplement de son parcours dans les métiers du livre, permettant de comprendre à la fois « les impératifs de diffusion et les contraintes techniques ».
Vivlio, fondée à Lyon en 2011 sous le nom TEA, s’est fixé pour objectif d’offrir une alternative européenne aux géants du e-commerce dans le livre numérique. Devenue Vivlio en 2019, la société propose une librairie de plus de deux millions de références ebooks et audiobooks et une gamme de liseuses dédiées. Elle revendique plus de deux millions d’utilisateurs en Europe et s’appuie sur plus de 1000 points de vente en France et en Europe, affirmant un modèle spécifique : loin de vouloir remplacer les libraires, Vivlio leur fournit des solutions pour disposer d'une offre mesurable à Amazon.
Julien Simon explique : chez Vivlio, la taille de l’équipe est modeste — une quarantaine de personnes — et donc composée de profils « débrouillards et astucieux », passionnés de livres et de numérique, capables de « jouer sur différents tableaux » et de comprendre aussi bien les subtilités de l’EPUB que les réalités des libraires. Selon lui, cette « taille humaine » n’est pas un défaut dans la lutte contre les géants américains qui font concurrence au petit Poucet lyonnais, bien au contraire : c’est ce qui fait la force de l’entreprise.
Quand il évoque Le chant du prophète (Booker Prize 2023) de Paul Lynch, son inoubliable, le discours se fait plus grave. Il décrit un roman situé dans une Irlande contemporaine, « que tu pourrais visiter aujourd’hui d’un coup d’avion », où un parti populiste arrive au pouvoir. Peu à peu, des mesures apparemment anodines se transforment en basculement politique.
Lors d’une manifestation contre ce parti, le mari d’Eilish, mère de trois enfants, est arrêté et placé en garde à vue. « Le problème, c’est qu’il ne revient jamais », résume Julien. D’autres disparaissent de la même manière. « Doucement, une emprise policière s’abat sur le pays », raconte-t-il, en insistant sur le fait que tout cela n’est que le début du livre, « les trente premières pages ».
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Pour lui, ce roman est inoubliable parce qu’il fonctionne comme un avertissement politique : « C’est un livre qui m’a glacé, parce qu’il est terriblement plausible. Tu lis ça et tu te dis : mais oui, bien sûr, ça pourrait arriver exactement comme ça. »
Un titre qui se rapproche Margaret Atwood et sa Servante écarlate : « Comme chez Atwood, le pouvoir n’arrive pas par un coup d’État spectaculaire, mais par une suite de petites acceptations, de renoncements. Les gens sont sidérés, ils se disent “ce n’est pas possible”, et pourtant si… »
Déformation professionnelle ou lucidité politique ? Toujours est-il qu’il voit dans ce roman d’anticipation une fiction « trop réaliste », au point de parler d’un texte qui « ressemble à ce qu’on voit certains jours aux infos ». Le fait de suivre le destin d’une famille, prise dans un système kafkaïen et cruel, rend la lecture presque insoutenable. « Rien que d’en reparler, ça me remet dans l’état dans lequel j’étais en le lisant. J’étais incapable de le lâcher. Je l’ai presque lu d’une traite », confie-t-il, en soulignant qu’on y est encore plus sensible lorsqu’on est parent.
En contrepoint, Julien Simon évoque La Maison haute de Jessie Greengrass (traduction Sarah Gurcel, Gallimard), un autre roman qui l’aura marqué, mais sur un registre très différent. Ici, pas de régime autoritaire ni de milice secrète : la catastrophe est climatique, lente, presque silencieuse. La montée du niveau des mers a remodelé le paysage, et des personnages se réfugient dans une maison où ils organisent une forme de survie douce, faite de petite agriculture, de gestes simples, de reconquête du quotidien.
Un livre « très paisible », presque paradoxalement, alors même qu’il repose sur une apocalypse diffuse : « En lisant La Maison haute, j’ai eu l’impression d’avoir éteint la télé, coupé Internet. Tu te retrouves à regarder l’herbe, à cueillir des fruits. Ce n’est pas un renoncement, c’est apprendre à faire la paix avec ce qui est devenu inévitable. »
Là où Le chant du prophète est un roman de sidération et de résistance impossible, La Maison haute lui apparaît comme un texte de consolation : « Ce livre ne parle pas de résilience héroïque, mais d’acceptation. L’humanité continue, mais dans un monde abîmé. Et pourtant, il y a une forme de douceur, quelque chose qui apaise. »
Au lieu d’agiter la menace, le roman de Jessie Greengrass s’attache à la manière d’habiter un futur déjà endommagé, dans lequel les grandes batailles climatiques ont été perdues, mais où subsistent des liens, des gestes, une façon de tenir ensemble. Pour Julien, ce contrepoint est précieux : après la gifle politique de Lynch, La Maison haute propose une sorte de murmure. Une respiration.
Côté lecture, Julien Simon est un utilisateur hybride : grand acheteur de livres papier (« Je n’arrive pas à m’en empêcher, les librairies m’attirent comme la lumière pour un papillon », explique-t-il), il est aussi un lecteur numérique passionné — métier oblige. « Déjà parce que je peux toujours avoir un livre sur moi, mais aussi parce que c’est l’occasion de découvrir des textes vers lesquels je n’aurais pas forcément été au premier regard. »
Sa liseuse de prédilection : La Light HD Color. Sortie l’année dernière, son écran couleur lui permet de « profiter des belles couvertures » sans compromis sur la qualité de l’affichage, avec un écran HD à encre électronique qui reproduit fidèlement le rendu d’une page imprimée. « Je télécharge beaucoup d’extraits pour lire les premières pages, ça m’aide à faire mon choix. En plus, elle est plutôt petite, je l’ai toujours avec moi. C’est aussi le modèle que j’ai choisi pour mes enfants. »

Bien sûr, il patientera encore quelques années avant de leur conseiller Le chant du prophète. En attendant, il leur achète régulièrement des romans illustrés et des BD sur la leur, « parce que clairement, avec tous les livres papier que je leur prends à côté, on est dans le manque de place permanent dans leurs bibliothèques ».
Il paraît que les chiens ne font pas des chats.
Un extrait de ces deux ouvrages est proposé en fin d'article. Et la version numérique est à retrouver chez Vivlio.
Crédits photos : Julien Simon
DOSSIER - Les Inoubliables de Vivlio : des livres et des émotions
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 02/01/2025
304 pages
Albin Michel
22,90 €
Paru le 08/06/2023
283 pages
Editions Gallimard
23,00 €
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