Avec Les réveillés de la vie (1956) et Les Irréductibles (1958), Zoé Oldenbourg (1916-2002) retrace l’histoire d’un amour impossible. De la fin des années 1930 à l’aube des années 1950, Elie et Stéphanie se cherchent et se fuient dans une valse-hésitation cruellement heurtée par la guerre. Semblable à son premier diptyque médiéval qu’il l’avait révélée, la romancière-historienne projette ici ses personnages dans la lumière contemporaine du XXe siècle où s’étirent encore les ombres portées du Moyen Age et ses dilemmes spirituels.
Par Nicolas Acker.
Il y a d’un côté les romans d’amour qui finissent bien et assurent des nuits tranquilles (mais dont la lecture ne laisse qu’un souvenir fugace). De l’autre côté, les romans de désamour, qui vous familiarise avec l’insomnie. Celui de Zoé Oldenbourg appartient à la seconde catégorie. Ce sont les romans des occasions manquées, du sentiment insaisissable ou du désir contrarié. De la Princesse de Clèves à un Amour de Swann, l’éducation sentimentale (par les livres) est un chemin vers la désillusion.
Dans le cas présent, on devine Anna Karénine et La Nouvelle Héloïse, au croisement de la double culture russe et française de la romancière. Née à Saint-Pétersbourg, Zoé Oldenbourg fuit avec sa famille la révolution d’Octobre et finit par s’installer à Paris à l’âge de huit ans en 1925. Elle grandit parmi l’immigration russe, mais aime son pays d’adoption qu’elle ne quittera plus. La jeune femme se passionne pour le Moyen-Âge français. Ses croisades, ses cathares, ses bûchers.
Mais aussi ses chevaliers épris d’amour courtois, malheureux amants de nobles dames inaccessibles. Elle publie Argile et cendres en 1947 puis La Pierre angulaire en 1953 qui remporte le Prix Femina (voir notre chronique ici). À cette saga médiévale qui a eu l’originalité d’associer l’intime à l’épopée médiévale se succède une autre croisade amoureuse qui prend racine dans le Paris d’avant-guerre.
C’est en effet au cœur du Quartier latin vers 1936-37 que Stéphanie Lindberg et Elie Lanskoï se rencontrent. Et ce n’est peut-être pas un hasard si ces deux jeunes gens de 17 ans se donnent souvent rendez-vous au café qui fait face à l’Hôtel de Cluny, survivance médiévale du XIIIe siècle à l’angle des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain (et actuel musée du Moyen-Âge).
Ils ont fui l’un et l’autre les fièvres rouge et brune des années 30. Il est le fils d’un officier de l’armée tsariste qui en France n’est plus qu’un simple ouvrier fatigué. Elle est la fille cadette de Léopold Lindberg, un professeur veuf juif allemand contraint de quitter son pays avec ses deux filles devant la montée du nazisme. Il a d’ailleurs fait convertir sa famille au christianisme, au grand étonnement de sa sœur, établie à Strasbourg.
Elie vit avec son frère aîné André, sa jeune sœur Marianne, son grand-père et ses parents dans le même meublé. Le père rumine sa vengeance contre les bolcheviques pendant que la mère déserte le foyer. Pour échapper à la promiscuité familiale, Elie et André louent un petit studio place Maubert. Négligeant les études au profit d’un boulot dans un cabaret russe, André bientôt suivi par Elie aspirent tous les deux à vivre libre au plus vite et à fréquenter les filles au plus près.
Rien de mieux que les camps scouts de la communauté russe pour cela. Mais un jour leur sœur leur présente Stéphanie, une étudiante des Beaux-Arts aux yeux noirs magnétiques, dont Elie, malgré son indifférence feinte, la décrit « comme un air de musique qui t’obsède sans que tu saches pourquoi ».
Stéphanie elle aussi se sent mystérieusement attirée par Elie malgré le pressentiment que « quelque chose était brisé avant même d’être commencé, quelque chose qui aurait dû être et ne sera jamais », sentiment étrange qui la conduit à « être prise d’un étrange désir de se faire mal et de lui faire mal ». Ainsi pour se rapprocher d’Elie a-t-elle l’idée bizarre de sortir un soir seule non pas avec lui, mais avec son frère, lequel y voit à tort le consentement d’aller plus loin. Pourquoi diable a-t-elle fait ça ? Provoquer le désir, la jalousie, la rivalité ? Jeu puéril ou tactique inconsciente ? Le cœur a ses raisons…
Commence alors pour cette jeune femme travaillée par la foi une (trop) longue méditation où, entre exaltation et pudeur, son « aventure verticale » avec Dieu entre en conflit avec son désir horizontal pour Elie. Ces dilemmes spirituels sont aujourd’hui d’une touchante désuétude malgré le besoin manifeste pour Zoé Oldenbourg de trouver les mots au plus près de la vérité intérieure, donnant la voix à l’un et l’autre amant, à l’image de leurs échanges épistolaires inclus sans transition dans le récit.
Mais l’élégie romantique ne serait rien sans un redoutable obstacle : le père ! Du haut de son savoir et de sa vie austère, Léopold Lindberg est homme aux principes péremptoires et aux préjugés tenaces. Ainsi a-t-il répudié sa fille aînée Cecilia car elle s’est mariée à un homme qu’il réprouve. Sa réaction est encore plus furieuse lorsqu’il découvre que sa seconde fille fréquente un petit russe inculte et crasseux, fils d’ouvrier par-dessus le marché.
Le patriarche est agacé par la banalité de cette amourette : « l’imagination est une fée qui transforme les citrouilles en carrosses, c’est une loi de la nature ». Il œuvre pour décourager et humilier le jeune homme. Entraînés dans une spirale d’orgueil, ils rendent coup pour coup. Si Stéphanie s’enfuit un temps avec Elie, elle se résout finalement à prendre parti pour son père et renonce à son amant.
L’entrée en guerre va départager ces mauvais joueurs, dynamiser voire dynamiter l’intrigue qui pour le lecteur, il faut le reconnaître, était bien embourbée dans la glaise de cette drôle de guerre sentimentale. Stéphanie se donne à Elie lors d’une dernière nuit de « permission », juste avant l’effondrement. Le père Lindberg, après avoir renoncé à fuir en Amérique comme sa sœur, meurt en déportation.
Elie est mobilisé puis fait prisonnier. La débâcle de juin 1940 marque ainsi un avant et un après pour les personnages comme pour le pays. Réfugiée solitaire à Nice, Stéphanie entre dans l’Occupation orpheline, sans ressources, mais avec un bébé dans le ventre, et dont le géniteur, vivant ou mort, n’est déjà plus qu’un souvenir.
La guerre est passée. Libéré tardivement de sa captivité, Elie ne revient à Paris qu’en 1947. Les sept années de captivité ont fait du jeune homme un fantôme errant. Les Irréductibles (1958) s’ouvre sur sa déambulation spectrale dans une capitale encore endolorie à la recherche de traces du passé. La romancière aborde cette seconde partie de manière inspirée en évoquant ce retour à la vie civile d’Elie « à la fois magnifique et cruellement vide ». Son grand-père est mort. Son père, son frère et sa sœur ne font pas vraiment de son retour inespéré un événement.
Une chape de silence a lentement recouvert les mémoires. Pour Elie comme pour d’autres revenants, tout dialogue avec autrui reste à la surface. Des copains d’armée retrouvés comme Hervé Lefaucheur (rencontré dans les Réveillés de la vie) tentent d’arracher Elie à sa vacuité par la militantisme politique. Ce fils de la bourgeoisie parisienne « naturellement » converti à la révolution marxiste invite son ami aux réunions de la cellule communiste. Mais Elie est trop suspect aux yeux des camarades. Pas assez exalté, trop sarcastique. Il en est vite exclu.
Les promesses des lendemains qui chantent ne parviennent pas à dissiper son obsession pour Stéphanie. Dans les rues, dans la foule, Elie croit la reconnaître sur d’autres visages. Ses amis finissent par lui apprendre presque à contrecœur qu’elle est revenue vivre à Paris et qu’elle expose ses tableaux en galerie. Lors de leurs retrouvailles, il fait face à une femme devenue artiste, mais aussi mère : Lisbeth, huit ans, est la fille naturelle d’Elie.
Il découvre alors la nouvelle vie de Stéphanie qui, dans son atelier de la rive gauche, reçoit un cercle d’amis cultivés plus hédonistes que romantiques, à la gaité un peu forcée. Au centre de ce monde, Aron Leibowitz, peintre plus âgé à la réputation grandissante, courtise Stéphanie et semble s’amuser de la réapparition du premier amour maudit.
Car Aron Leibowitz n’est pas Elie. Il aime comme on a « une fièvre saisonnière ». Sa santé amoureuse n’est pour lui « qu’une question d’équilibre sexuel ». Stéphanie ne fera pas exception (« Ce que tu peux être belle, ou est-ce la lumière qui fait ça ? »). Sa seule passion est son art. Ainsi poursuit-t-il sa vie, dans l’oubli de la guerre et de sa famille disparue, où seule compte l’urgence d’une œuvre à créer.
Les deux anciens amants se croient débarrassés de leurs souvenirs empoisonnés. Elie a une relation sereine et joyeuse avec la belle Madeleine, amie de Stéphanie qui, elle, finit par céder à Leibowitz. Mais le calme et l’harmonie ne peuvent les satisfaire. Même si Elie s’avance cette fois plus prudemment vers Stéphanie, passant de temps en temps voir sa fille, leurs pulsions contradictoires se réveillent. Et la prédestination tragique peut reprendre sa marche inéluctable.
Dans une symétrie frappante avec Les Réveillés de la vie, la romancière change subitement de point de vue passant d’Elie à Stéphanie, intercalant là aussi les lettres qu’ils s’adressent comme ils s’offriraient des fleurs toxiques et précipite le récit vers une issue tragique en quelques courts chapitres. Vivre sans l’autre paraît à la fois impossible et une nécessité vitale. Dernière mise au point dans une garçonnière rue Monsieur-le-Prince : Elie, celui qui au début des Réveillés de la vie considérait que « le devoir d’un homme est d’être chevaleresque » cède à la violence face à Stéphanie. Mortifié devant cette impasse, Elie se sait arrivé au bout de l’histoire comme au bout de sa vie.
Stéphanie, quant à elle, en réalisant qu’elle était « celle qui devait le faire souffrir », doit maintenant s’échapper d’elle-même au plus vite si elle veut survivre. Au contact de Leibowitz, elle fait l’apprentissage d’être amoureuse sans aimer, « comment on fait de l’amour un plaisir simple ». Puis lassée (et délaissée) par Leibowitz, elle devient la maîtresse presque par défaut d’un galeriste traficoteur. La vie a débuté sa corrosion. Le pur et premier amour est définitivement rangé dans un écrin fermé à double tour. Il ne reste plus que l’art où doit renaître la beauté, seule capable d’éloigner la souffrance.
« Que sait‑il de l’amour celui qui n’a pas été obligé de mépriser ce qu’il aime ? » se demande Simone Weil dans son livre posthume La Pesanteur et la Grâce paru en 1947. À sa manière, Zoé Oldenbourg semble elle aussi suivre cette intuition d’une vérité « irréductible comme les battements du cœur », malgré les paradoxes et les désenchantements humains.
Au détriment parfois d’une certaine efficacité romanesque, par ses langueurs méditatives et ses froides précipitations, Zoé Oldenbourg refuse de schématiser l’histoire de ses héros, comme elle refuse d’abdiquer face à la complexité irrationnelle des relations amoureuses, s’arrêtant bien plus volontiers sur la beauté énigmatique du dépit amoureux plutôt que sur ses engrenages déjà savamment décortiqués par d’autres avant elle. « L’amour n’est pas un rêve, l’amour n’imagine rien. Il n’a faim que de vérité », affirme-t-elle.
Cette incursion dans le monde contemporain ne semble néanmoins pas avoir ému grand monde. L’époque s’affolait alors pour des succès-scandales comme Bonjour Tristesse de Françoise Sagan en 1954 ou Histoire d’O. de Pauline Réage (Dominique Aury) l’année suivante. Pour Zoé Oldenbourg, il était temps en 1959 de renouer avec le Moyen-Âge cathare en publiant le Bûcher de Montségur, une autre histoire cruelle et complexe qui connaîtra cette fois le succès.
Zoé Oldenbourg, qui a fui la Russie à cause du communisme, se mariera à un communiste juif qui a fui la Roumanie à cause du fascisme. Ils auront deux enfants, qui deviendront artistes eux aussi. Elle reviendra à plusieurs reprises dans son œuvre sur cet amour étrange empoisonné par la guerre dans les milieux immigrés russes. La Joie Souffrance (1980), Les Amours égarées (1987)… Une manière de « traverser le miroir » à nouveau et mesurer les échos du temps ?
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 01/06/1958
440 pages
Editions Gallimard
25,40 €
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