La BD est « en ébullition » alors que 285 autrices et professionnel·les annoncent qu’elles boycotteront l’édition 2026 du Festival d’Angoulême, encore confiée à 9e Art +. Le 17 novembre, pouvoirs publics et professionnels ont repris la main : l’ADBDA pilotera désormais le prochain appel d’offres, après le retrait de la présidente de l’association FIBD. Ces mesures permettront-elles d’éteindre la colère et de sauver l’édition 2026 ?
Le 17/11/2025 à 18:04 par Hocine Bouhadjera
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17/11/2025 à 18:04
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Elles affirment : « Ce festival, incontournable pour nous toustes et vital pour le milieu de la bande dessinée, nous l’aimions, mais les conditions d’accueil et de travail s’y sont dégradées en vingt ans. » Historiquement invisibilisées, « les femmes et les minorités de genre » estiment avoir « conquis [leur] place » et posent un principe : « Désormais, sans nous, aucun album, aucun prix, aucun marché, aucun festival. »
Pour les signataires, le renouvellement du mandat de 9e Art + le 8 novembre est un choc de plus, et un signal d’autant plus inacceptable que l’affaire de Chloé — employée du festival en 2024, licenciée après avoir porté plainte pour viol — a révélé des failles systémiques dans la gestion du FIBD.
« Plutôt que de la protéger et de l’aider, son employeur, 9e Art +, l’a licenciée pour faute grave, après qu’elle a porté plainte pour viol contre un collaborateur du festival. Suite à ce licenciement, elle s’est retrouvée isolée et sans revenus », rappelle la tribune. Pour elles, « Chloé n’est pas un cas unique. Son histoire en porte des centaines d’autres, recouvertes de silence, d’omerta. »
Elles dénoncent « cette absence d’humanité » et « ce silence » qui « envoient un message clair et inadmissible aux victimes. Et nous ne le tolérons pas ».
Face à cette situation, les acteur·ices mobilisé·es annoncent avoir lancé un Girlcott de l’édition 2026 : un boycott assumé et féminisé. L’autrice Anouk Ricard, Grand Prix 2025, est présentée comme la première à avoir pris cette position publique, « suite à l’appel de l’inter-orga et de sa pétition en avril, et à prendre une position forte contre les violences sexuelles et sexistes au festival ».
Les signataires replacent cette mobilisation dans un temps long : « Depuis une décennie, le Collectif des créatrices de BD contre le sexisme n’a cessé d’alerter sur ces questions, rejoint depuis 2022 par MeTooBD. » Pour elles, « il existe une continuité de violences sexistes et sexuelles dans nos métiers », dans « une société patriarcale où les hommes blancs cisgenres hétérosexuels bénéficient de privilèges ».
Au cœur de leurs critiques également, la façon dont le FIBD se serait transformé : « Ces faits sont ignorés depuis trop longtemps par un festival dont le regard se porte plus sur la valeur des marchés et les intérêts financiers que sur la création. »
Elles affirment que « l’humain n’a plus sa place dans ce festival, seuls le profit et la renommée internationale priment ». La « verticalité du pouvoir de 9e Art + » et « la volonté de starification des auteur·ices mis en compétition » sont décrites comme « des violences symptomatiques du libéralisme ».
Et de rejeter la figure de l’auteur·ice réduit·e à un rôle décoratif : « Eh bien non, nous ne sommes pas des silhouettes qui signent des dédicaces derrière les paillettes sponsorisées. »
Les signataires ne se contentent pas d’un refus. Elles formulent aussi un horizon pour un autre festival : « Nous voulons une réforme qui vise à repenser cet événement pour promouvoir la diversité de la création, défendre un traitement plus éthique des individus qui y participent d’une manière ou d’une autre et que la BD soit considérée comme un bien culturel, accessible à tous et toutes et non comme un pur produit commercial. Tout est lié. »
Le texte se conclut sur une série de revendications nettes : « Nous exigeons un événement sans violences. Nous exigeons des mesures justes et immédiates, construites avec nous. Nous refusons d’être sacrifié·es au nom de l’image, de la rentabilité ou du mythe de la vocation. Nous agissons pour que les violences systémiques et les VHSS cessent. »
Si elles disent « saluer l’espoir d’une nouvelle gouvernance pour les éditions à partir de 2028 » et affirment avoir « de nombreuses idées, des volontés, des désirs pour ce festival », leur décision pour l’immédiat est sans ambiguïté : « Et nous n’irons pas au FIBD 2026 organisé par 9e Art +. »
Une phrase vient refermer la tribune, adressée directement à la jeune femme au cœur de l’affaire qui a cristallisé la colère : « Chloé, on te croit ! »
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La tribune est signée par 285 autrices, auteur·ices, éditrices, libraires, critiques, étudiantes, correctrices, parmi lesquel·les des lauréates et jurées du FIBD : Émilie Gleason (Fauve Révélation 2019), Carole Lobel (Prix spécial du jury 2025), Sophie Darcq (Prix spécial du jury 2024), Sophie Guerrive (Fauve jeunesse 2021), Léa Murawiec (Fauve prix du public France Télévisions 2022), Fanny Michaëlis (présidente du grand jury 2022), Lisa Lugrin (Fauve Révélation 2015), Aurélie Neyret (Fauve jeunesse 2014), Jul Maroh (Fauve du public 2011), Gally (Fauve du public 2009), Amélie Fléchais (Fauve jeunesse 2022), Magali Le Huche (Fauve jeunesse 2024), Marion Montaigne (Fauve du public 2013 et 2018, présidente du jury 2020), Léonie Bischoff (Prix du public 2021, Fauve jeunesse 2023), ou encore Anouk Ricard, Grand Prix 2025.
S’ajoutent à elles des créatrices reconnues de la BD contemporaine – Pénélope Bagieu, Marguerite Abouet, Lisa Mandel, Loo Hui Phang, Aurélia Aurita, Carole Maurel, Marion Fayolle, entre beaucoup d’autres – ainsi que des éditrices, libraires, autrices en devenir et travailleuses du livre.
Après plusieurs jours de crise, les pouvoirs publics et les professionnels de la BD reprennent la main sur le Festival d’Angoulême. Lundi 17 novembre, ils annoncent que l’association ADBDA pilotera désormais la prochaine mise en concurrence pour choisir le futur organisateur du FIBD, remplaçant ainsi l’association historique FIBD. La mise en retrait de sa présidente, Delphine Groux, était jugée indispensable.
Selon le maire d’Angoulême, Xavier Bonnefont, les financeurs publics ont clairement indiqué auprès de l'AFP qu’ils voulaient « reprendre la main avec la profession » et que cela n’était « pas discutable ».
Les financeurs — préfecture, Région Nouvelle-Aquitaine, Département de la Charente, Ville et Agglomération — proposent que l’ADBDA, créée en 2017 lors d’une précédente crise, assure le pilotage du prochain appel d’offres. Les statuts de l’ADBDA seront révisés afin d’intégrer pleinement autrices, auteurs et maisons d’édition, et d’élargir les espaces de concertation.
L’assemblée générale de cette « nouvelle ADBDA » se tiendra lors de l’édition 2026 du festival. L’association FIBD y sera représentée par Dominique Brechoteau, présenté comme une figure consensuelle susceptible d’apporter de l’apaisement.
Pour Xavier Bonnefont, ces décisions constituent « les bases d’une vraie interprofession » qui pourrait piloter le festival à l’avenir. Mais il reste prudent quant à la levée des menaces de boycott qui pèsent encore sur la prochaine édition.
Le 13 novembre, l’association FIBD d’Angoulême était revenue sur sa décision du 8 novembre d’attribuer l’organisation du festival à 9eArt + pour neuf années supplémentaires à partir de 2028. Face au tollé général — éditeurs, autrices et auteurs, organisations professionnelles — elle avait « rendu caduque » le résultat de l’appel à concurrence et lançait un nouveau processus de sélection, piloté par un comité élargi aux financeurs et aux représentant·es du secteur.
Les éditions 2026 et 2027 étaient néanmoins toujours confiées à 9eArt +, qui disait vouloir « restaurer la confiance » et engager des mesures immédiates pour apaiser la crise, tandis que Franck Bondoux se retirait de la gouvernance au profit de nouveaux directeurs.
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Malgré l’annonce, les éditeurs BD du Syndicat national de l’édition avaient rejeté catégoriquement la proposition de l’association FIBD. Les critiques visaient autant 9eArt+ que Delphine Groux, désignée comme responsable du « chaos » actuel.
Le Syndicat des éditeurs alternatifs (SEA) publie un nouveau communiqué, indiquant qu'il « prendra toute sa part dans la nouvelle configuration de l’ADBDA qui pilotera le festival à l’avenir ». Nous reproduisons ci-dessous l'intégralité du message :
« Le S.E.A salue l’avancée majeure que constitue la réforme de gouvernance du festival d’Angoulême, actée par les pouvoirs publics dans leur communiqué de presse du 17 novembre.
Le S.E.A prendra toute sa part dans la nouvelle configuration de l’ADBDA qui pilotera le festival à l’avenir. Le S.E.A veillera à ce que la diversité de l’édition de bande dessinée soit bien représentée dans cette structure et soutiendra les demandes des artistes, qui devront jouer un rôle majeur dans cette réforme.
Par ailleurs, le S.E.A réclame une nouvelle fois la démission de la présidente de l’association du F.I.B.D, Delphine Groux, dont la responsabilité dans la crise actuelle est extrêment lourde.
Le S.E.A souhaite également rappeler son soutien aux artistes dans leurs revendications pour un festival plus respectueux et plus inclusif et demande à ce qu’elles soient prises en compte immédiatement par l’actuelle direction.
Si le S.E.A se satisfait pleinement de la reprise en main du Festival par les artistes, les maisons d’édition et les pouvoirs publics, il n’en demeure pas moins que tous les problèmes ne sont pas réglés. Les réponses apportées interviennent dans un calendrier très tardif, malgré nos alertes répétées des derniers mois. Les maisons d’édition membres du S.E.A décideront donc chacune de leur participation à l’édition 2026 du Festival. »
Les éditeurs de Bande Dessinée du Syndicat national de l’édition « saluent les avancées majeures proposées par les pouvoirs publics pour une réforme historique de la gouvernance du festival international de la Bande dessinée d’Angoulême.
Ils accueillent positivement le fait que toutes les parties prenantes (autrices et auteurs, maisons d’édition et pouvoirs publics) puissent se retrouver au sein de l’ADBDA (Association pour le Développement de la BD à Angoulême) afin de piloter la prochaine mise en concurrence qui désignera le nouvel organisateur du festival.
Ils prennent acte du retrait immédiat de Franck Bondoux et du fait que le siège réservé au FIBD au sein de cette nouvelle gouvernance ne sera pas occupé par Delphine Groux.
Parmi les attentes et revendications, les éditeurs du groupe BD seront particulièrement vigilants quant à la mise en place de mesures fortes pour lutter contre les VHSS. Ils seront également attentifs à la méthode de mise en œuvre du prochain appel à concurrence ainsi qu’à la réforme des statuts de l’ADBDA.
Ils entendent la position des syndicats d’autrices et d’auteurs, le manifeste des 285 autrices, l’appel des grands prix, à ne pas se rendre à l’édition 2026. Compte tenu de ce mouvement de grande ampleur qu’ils comprennent, les éditeurs estiment que l’édition 2026 ne pourra plus se tenir.
Ils appellent à un apaisement attendu par tous et participeront au renouveau engagé par les pouvoirs publics pour construire le festival de demain dès 2027, et contribuer à faire rayonner la bande dessinée en France et à l’étranger. »
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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