Maurice, on est là ! Crie notre guide dans la toute petite maison à Monfort-l’Amaury. Nous montons les quelques marches du perron, elle ouvre avec les clefs la porte de la maison de Maurice Ravel, qui avec sa forme géométriquement curieuse, comme l’a dit Manuel Rosenthal, fait penser à une tranche de Camembert mal taillée.
Le 25/11/2025 à 07:40 par Maria Danthine-Dopjerova
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Publié le :
25/11/2025 à 07:40
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Dans la maison nommée « Le Belvédère », qu’il a hérité de son oncle paternel, le peintre suisse Edouard Jean Ravel, Maurice Ravel a emménagé en 1921, âgé de 46 ans, pour s’échapper, comme plein d’autres artistes, du brouhaha de la vie parisienne, cherchant la lumière, le calme, le silence, les conditions lui permettant de travailler sans les divertissements mondains, mais en même temps sans être trop loin de Paris. Il a vécu ici les 16 dernières années de sa vie.
Passant le seuil de la maison de Ravel, on dirait qu’on est entrés dans l’histoire d’Alice au pays des merveilles, de la petite bouteille, on vient d’ingurgiter l’élixir qui nous a rapetissé, et prudemment nous nous déplaçons dans la maisonnette de poupées. Tout ici est minuscule, fragile, tapissé, protégé des menaces du grand monde, guettant derrière la porte, derrière les fenêtres, sur lesquels sont suspendus les vieux rideaux fins en dentelle faits par la mère de Maurice Ravel.
Il faut faire attention à chaque pas, petit pas, ne rien accrocher, ne rien arracher avec la manche du manteau, ne pas bousculer. Les objets qui nous regardent de tous les côtés, de tous les coins, étagères, vitrines, toutes ces petites tasses, plateaux, fauteuils ,semble-t-il, ont dansé toute la nuit et viennent tout juste de s’immobiliser.
Les pivoines en porcelaine qui ornaient les cheveux des femmes, les petites bottes de sept lieues en porcelaine, la minuscule cage pour les cigales, la boîte secrète en bois avec les poules qui picorent… Sur le vieil électrophone, le logo représente un petit chien écoutant son maître : on dirait le chien Jazz de Ravel.
Le salon japonais, avec ses murs recouverts de papier en feuille de riz, un grand plateau servant de petite table de séjour… Certaines tasses ont un trou au fond : c’était la blague de Maurice, lorsqu’il servait le thé à des invités pas toujours les bienvenus.
Dans ce salon japonais, le téléphone accroché au mur rappelle le temps où Ravel disait à la princesse de Polignac : « Appelez-moi au numéro 89 à Montfort-l’Amaury », ce qui faisait très chic. Ainsi souhaitait-il que sa maison ressemble à celle de son enfance.
Au lit, en prenant son petit déjeuner, il avait l’habitude de lire le journal de gauche Le Populaire.
Sur le balcon, où l’on peut presque toucher du bout des doigts le clocher de l’église, avec vue sur le petit jardin japonais, il fumait de gros cigares au tabac brun et sirotait un cocktail qu’il avait lui-même baptisé, par exemple « Fifi ».
À midi, on mangeait de simples maquereaux au vin blanc, un steak saignant, et pour dessert, des pommes et des poires du jardin.
Lors du tournage du film Boléro dans cette petite maison, l’équipe a dû être réduite à quatre personnes. En traversant les couloirs étroits, on sent comme les murs réagissent au son des cloches de l’église du village.
Lors des visites, Ravel fermait à clé ses partitions, cachées dans des recoins insolites. Derrière la vitrine du séjour, une porte inattendue mène à l’ancienne cage d’escalier où il avait aménagé un espace de rangement.
Dans la petite pièce où se trouve la bibliothèque, comme si les poupées sur les étagères savaient lire, on voit des ouvrages de Balzac, Proust, Lamartine.
Et savez-vous que Céleste Albaret, la gouvernante de Marcel Proust, a aussi travaillé chez Ravel ?
Après la mort de Proust, entre 1954 et 1970, elle assurait ici le ménage et le gardiennage. Un jour, elle avoua regretter d’avoir parlé de Proust dans la maison de Ravel.
Un jour — peut-être un jour d’automne comme aujourd’hui — Ravel était assis au bistrot de la place, devant l’église de Montfort-l’Amaury. Il dégustait un vermouth-cassis lorsque, peut-être à ce même instant, l’écrivaine Colette traversa la place avec sa fille de sept ans, qu’elle avait appelée elle aussi Colette, même si elle s’adressait à elle sous le prénom de Bel-Gazou.
Peut-être cela se passait-il à l’époque où elle écrivait L’Enfant et les Sortilèges pour sa fille parfois désobéissante. La correspondance entre Colette et son enfant montre une fillette qui n’obéissait pas toujours — ou, comme tous les enfants de son âge, savait être distraite et capricieuse.
Le 23 septembre 1916, Colette écrit à sa fille :
« Ma chérie, es-tu bien sage ? Apprends-tu à t’habiller toute seule ? Manges-tu la bouche fermée ? J’ai rêvé cette nuit que tu faisais beaucoup de bruit avec ta bouche en mangeant, et j’étais désolée. »
En automne 2025, une exposition dans la maison de Maurice Ravel rappelait les enfances de Ravel et de Colette, en lien avec cette histoire lyrique sur l’enfant désobéissant. Lorsque Colette alla porter le texte au directeur de l’Opéra de Paris, Jacques Rouché, celui-ci proposa plusieurs noms sans susciter de réaction. Mais lorsqu’il dit : « Et si on le proposait à Maurice Ravel ? », Colette manifesta un enthousiasme immédiat.
Ainsi naquit l’opéra-comique pour enfants L’Enfant et les Sortilèges, d’abord intitulé Divertissement pour ma fille, et entré plus tard au répertoire de l’Opéra, le 17 mai 1939.
Imaginons l’enfant — cela pourrait être la fille de Colette, comme votre enfant ou le mien — penché sur ses devoirs, en chantonnant :
J’ai pas envie de faire ma page
J’ai envie d’aller me promener.
J’ai envie de manger tous les gâteaux.
J’ai envie de tirer la queue du chat
Et de couper celle de l’écureuil…
Lorsque sa mère lui apporte pour le goûter un thé sans sucre et du pain sec, l’enfant enragerait, tirerait la langue, ferait des caprices. Essoufflé, il se jetterait dans un fauteuil et se cacherait sous une housse fleurie.
Alors, les objets se mettent à vivre : le fauteuil se lève, écarte ses bras, avance comme un gros crapaud.
La théière noire Wedgwood demande à la tasse chinoise : « How’s your mug ? » et la tasse répond : « Rotten ! »
Le feu de la cheminée lance une fusée étincelante vers l’enfant furieux puis saute hors du foyer en criant : « Je réchauffe les bons, mais je brûle les méchants. » — une phrase inscrite aussi sur un papier posé sur la cheminée de la maison de Ravel.
Sur le serviteur muet, modeste ici chez Ravel, les tasses sont silencieuses à cet instant. Mais on imagine aisément qu’elles bavardent la nuit, évoquant leur fragilité, leurs éclats, les thés brûlants parfumés au jasmin ou à la bergamote.
En décembre 1916, Bel-Gazou écrit : « Le grand-papa Noël ne m’a peut-être pas trouvée assez sage, mais ce dont j’ai le plus envie c’est une boîte à compas et deux sacs de billes : l’un en verre et l’autre en pierre. »
Un an plus tard, après les fêtes, elle écrit : « Père Noël m’a apporté une malle, une poupée et toute sa toilette, une boîte de facteur où il y a écrit en lettres dorées Le petit Facteur, un livre anglais et un sabot en chocolat. Pourquoi avais-je tant de jouets ? Parce que j’avais mis un sabot dans chaque chambre. »
Dans L’Enfant et les Sortilèges, du papier du livre déchiré par l’enfant surgit une faible voix de princesse : « Sait-on la durée d’un rêve ? » L’enfant arrache ensuite le balancier de l’horloge : affolée, elle sonne sans fin, ne sait où cacher sa honte, ni quelle heure il est.
Des rideaux déchirés sortent des personnages qui dansent, tristes de ne plus appartenir à une histoire.
L’Arithmétique apparaît, vieillard barbu et bossu, vêtu de chiffres, coiffé du symbole π, scandant des problèmes mathématiques.
En 1923, Colette réprimande sa fille : « Tu n’aimes aucun effort… Tu deviens ce que j’ai toujours dédaigné : quelqu’un d’ordinaire. » Et encore : « Nous ne t’avons pas mise au monde pour cela… J’attends que quelque chose de ton père et de moi apparaisse en toi. Et je trouve que j’attends longtemps. »
La fillette signait parfois « ton monstre plein de tous les péchés, Bel-Gazou ». Le soir, sous la couette de l’internat de Saint-Germain-en-Laye, elle écrivait dans son journal qu’elle voudrait d’autres parents : les siens ne la considéraient plus. Même avec ses bonnes notes, Colette continuait : « Tu es parfaitement contente de toi, ce qui implique l’insouciance des autres… ton cœur est trop petit, insouciant et ingrat. »
Dans L’Enfant et les Sortilèges, l’enfant finit par pleurer, couché sur les papiers déchirés, suppliant la princesse de rester. Nous voici maintenant dans le petit bureau de Ravel, chargé de souvenirs, notamment celui du Boléro, joué partout dans le monde à tout moment du jour. Ravel, qui ne pesait pas plus de 43 kilos, avait à peine la place de s’asseoir entre la fenêtre et son piano. Notre guide remarque : parfois, les grandes choses naissent dans des conditions très modestes.
Sur la table, ses lunettes sont encore là, ainsi qu’un cendrier en forme d’escargot. Sous une cloche en verre posée sur le piano, un voilier tangue sur un océan de papier. On traverse les couloirs comme si l’on marchait à l’intérieur d’un piano, ou sur ses touches. Près du lit se trouve un énorme coffre de voyage, comme ceux utilisés pour traverser l’Atlantique : malgré les tempêtes, vêtements et chaussures y restaient impeccables.
Dans la vitrine, on distingue un minuscule chaton — si petit qu’il faut presque l’imaginer — et un chaton en coquillages.
Dans une tasse, sur le lavabo, repose encore la brosse à dents de Ravel, aux poils blancs et noirs.
Sous les outils de toilette, une serviette noir et blanc : tout ici évoque les touches du piano, comme si la maison entière était un instrument. Et, dans ce silence momentané, résonne la Pavane pour une infante défunte, jouée aussi aux funérailles de Proust.
Lorsque Proust mourut, Jean Cocteau était présent dans sa chambre. Il observa les feuilles du manuscrit, empilées sur la cheminée : ces papiers semblaient encore vivants, comme les montres aux poignets des soldats morts. Claude Arnaud écrit : « L’homme s’est immobilisé, l’œuvre commence à respirer. »
Quelques années plus tard, au Palais-Royal, Colette, allongée parmi ses coussins brodés, entourée de ses presse-papiers en verre, observait les pigeons, écoutait les enfants jouer. Elle attendait Jean Cocteau et lui racontait ce qu’elle faisait lorsqu’elle n’avait envie de rien faire. Les feuilles blanches se couvraient d’écriture, et Colette devenait immortelle.
En novembre 1926, elle écrit encore à sa fille : « Tu es gentille avec moi, mon chéri, je le reconnais… mais qu’ai-je à faire d’une enfant simplement gentille ? » Puis, soudain, comme dans L’Enfant et les Sortilèges, où l’enfant soigne enfin l’arbre et appelle sa mère, Colette écrit en 1927 : « Il me semble que les jours ne sont pas loin où je serai bien fière de toi… »
De tout cela — et de bien d’autres choses encore — parlent les objets, pendant la nuit, dans la petite maison de Maurice Ravel. Les tasses frémissent, fragiles comme des corps de porcelaine ; des personnages antiques peints par Ravel glissent hors des dossiers des sièges ; les rideaux de dentelle ondulent au rythme des touches du piano.
Crédits photos : Maria Danthine / ActuaLitté CC BY SA 2.0
Par Maria Danthine-Dopjerova
Contact : maria@danthine.com
4 Commentaires
seingelt
26/11/2025 à 09:09
Beau texte, merci
Tout ce qui s'éloigne de l'abrutissement politique est exquis.
Maria Danthine
26/11/2025 à 10:20
Le nom du directeur de l'Opéra est Jacques Rouché (et non Roucher), je suis désolée pour cette erreur d'orthographe dans le nom
Valentine Roland-Manuel/Fleck
26/11/2025 à 21:56
Ravel aimait faire des farces…mais appréciait modérément qu’on lui en fit…À Lyons la Forêt, où il séjournait fréquemment dans la maison des parents du compositeur Roland-Manuel, il eut un jour peur d’un hérisson ( ils ont des puces), et s’éloigna rapidement du fauve.
Le soir ,on lui fit son lit en portefeuille, avec une brosse dure au fond…..hurlements et sortie en catastrophe dans son impeccable pyjama de soie….Il bouda paraît il durant trois jours.
Maria Danthine
27/11/2025 à 13:23
Merci pour cette anecdote!