Abraxas

Bogdan-Alexandru Stănescu

Traduit par Nicolas Cavaillès, Abraxas de Bogdan-Alexandru Stănescu est élaboré comme un récit mémoriel où la conscience enfantine s’arrache au sommeil pour entrer dans un monde saturé de sensations, de peurs et de mythologies familiales. Le roman s’ouvre sur une scène qui condense tout son art : le surgissement du réel à travers une matière sensorielle trouble.

Le narrateur décrit ainsi les premiers bruits du matin : « Des sons étouffés, venus de loin (…) puis le parfum suave et discret de la tisane de camomille vissé dans la chair grasse de l’odeur du nescafé. » L’écriture, dense, sinueuse, épouse le flux de la mémoire jusqu’à produire une véritable chorégraphie sensorielle.

Le livre se structure en longues évocations de lieux — la rue Trestiana, la « piscine intérieure » de l’immeuble — et de figures tutélaires ou monstrueuses : Meri, Ovidius, et surtout « le Jeune », père violent et fascinant. À travers ces portraits, Stănescu déploie une narration à la première personne, portée par un monologue intérieur ample, où la syntaxe se déplie en périodes longues, mimant la divagation de la conscience.

L’auteur excelle à saisir la coexistence du trivial et du mythique. Une mare verdâtre devient ainsi un gouffre initiatique, « dont le bouillon flasque et amniotique (…) semblait prête à cracher quelque énorme carpelet ». Chaque détail acquiert une densité symbolique ; la mémoire transforme les objets en obsessions quasi rituelles, comme ces escargots dont la trajectoire enfantine ouvre aux réflexions sur la mort : « Les escargots mouraient d’une plus belle mort (…) ils se retiraient dans leur salle de torture. »

La galerie familiale culmine dans la scène d’entrée chez Ovidius et Genu, saturée d’odeurs, de rancœur et de gestes mécaniques. La description naturaliste — « un cocktail de parfums (…) un palimpseste de relents » — traduit la décomposition d’un monde où l’amour filial survit dans la violence et l’épuisement.

Stănescu mêle ainsi autobiographie, hallucination discrète et minutie documentaire. Sa prose, charnue, métaphorique, déploie une mémoire hantée qui interroge l’héritage familial, la transmission de la peur et la persistance du passé. Abraxas offre un récit d’une gravité lyrique, où la vérité de l’enfance se fraie un passage à travers la densité de la langue et l’inexorable retour des spectres.

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
17/11/2025 à 09:43

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Abraxas

Bogdan-Alexandru Stănescu trad. Nicolas Cavaillès

Paru le 23/10/2025

672 pages

Editions Gallimard

27,00 €