Philosophe du langage, sémioticien, théoricien du postfordisme, éditeur engagé et figure intellectuelle centrale de l’opéraïsme italien, Paolo Virno s’est éteint à Rome le 7 novembre 2025, à l’âge de 73 ans. Sa disparition clôt le parcours d’un penseur dont l’existence et l’œuvre furent indissociablement liées, nourries d’engagement politique, d’expériences existentielles radicales et d’un travail théorique d’une grande ampleur.
Le 14/11/2025 à 18:11 par Hocine Bouhadjera
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Né à Naples le 27 juin 1952, Paolo Virno grandit entre sa ville natale, Gênes et Rome, au gré des déplacements professionnels de sa famille. C’est à Gênes, dès 1967, qu’il fait ses premières armes politiques. Élève du secondaire, il participe aux mobilisations lycéennes contre l’autoritarisme scolaire et en solidarité avec les étudiants grecs après le coup d’État des colonels.
Ces expériences précoces le conduisent, un an plus tard, à Rome, où il se rapproche du groupe qui deviendra Potere Operaio, une formation majeure de l’opéraïsme, courant marxiste renouvelant la lecture du capitalisme par l’analyse de l’expérience ouvrière.
Entre 1970 et 1972, il enseigne à l’Alfa Romeo d’Arese et chez Innocenti à Milan, où il organise des actions collectives tout en s’inscrivant dans le réseau d’initiatives militantes animé par Potere Operaio. Lorsque l’organisation se dissout en 1973, il demeure proche de ce qui sera perçu comme l’aile la plus résolue du mouvement de 1977, vaste soulèvement contre la précarité, le chômage et la rigidité institutionnelle. Aux côtés d’Oreste Scalzone et de Franco Piperno, il fonde la revue Metropoli, qui devient l’un des principaux laboratoires intellectuels du mouvement.
En juin 1979, dans le contexte de l’enquête dite du « Processo 7 aprile », Virno est arrêté avec plusieurs membres de la rédaction de Metropoli. Les autorités accusent alors la revue d’appartenir à un réseau eversif comprenant diverses « bandes armées ».
Il est d’abord détenu à Rebibbia, puis dispersé, sur ordre du ministère, dans une série de prisons spéciales afin de briser toute forme d’organisation politique entre détenus. Il passe ainsi par Novara, puis par le nouveau centre pénitentiaire de Palmi, inauguré à l’automne 1979, où se retrouvent de très nombreux prisonniers politiques.
Il y décrit une vie carcérale à la fois traversée de débats politiques intenses et fragmentée par les stratégies institutionnelles visant à isoler les détenus. Après un an de détention entre 1979 et 1980, il connaît deux années de liberté, puis deux autres années de prison, et enfin un an d’assignation à domicile. Il est définitivement acquitté en 1987, acquittement confirmé en 1988, comme de nombreux autres inculpés de l’affaire.
C’est en prison que mûrissent les idées qui donneront naissance à Luogo Comune, revue qu’il fonde pour analyser la transformation du travail, du langage et des formes de vie dans la société postfordiste. Ce travail éditorial, exigeant et collectif, occupe alors une place essentielle dans sa vie. Il y invente un vocabulaire et une grille de lecture capables de saisir les mutations du capitalisme avancé, en particulier l’importance croissante de l’intellect, du langage, de l’imagination et de l’émotion dans la production économique.
En 1993, il quitte la direction de la revue pour se consacrer à l’enseignement universitaire. Il enseigne d’abord à l’Université d’Urbino, devient professeur invité à l’Université de Montréal en 1996, puis rejoint la chaire de philosophie du langage, de sémiotique et d’éthique de la communication à l’Université de Calabre, avant de s’établir durablement à l’Université Roma Tre.
L’œuvre de Paolo Virno, abondante et exigeante, est largement accessible en français, grâce notamment aux Éditions de l’Éclat. Son premier livre traduit, Opportunisme, Cynisme et Peur. Ambivalence du désenchantement, paru en 1991 offre un aperçu de sa réflexion sur le langage, la ruse politique et la désorientation propre aux sociétés contemporaines. En 1996, la même maison publie Miracle, virtuosité et “déjà-vu”, traduction de Mondanità, une série d’essais consacrés à l’idée de « monde » et à la place de l’expérience sensible dans la vie publique.
En 1999, paraît Le Souvenir du présent. Essai sur le temps historique, où il interroge la perception du temps dans les sociétés postfordistes. Suivront plusieurs volumes déterminants : en 2002, Grammaire de la multitude. Pour une analyse des formes de vie contemporaines, dans laquelle Paolo Virno revisite l’opposition entre « peuple » et « multitude » héritée de Hobbes et Spinoza, et propose un concept-politique devenu central dans la théorie critique.
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La même année, Les Labyrinthes de la langue accompagne une nouvelle édition d’Opportunisme, Cynisme et Peur, prolongeant la réflexion sur les puissances et limites du langage. En 2013 paraît Et ainsi de suite. La régression à l’infini et comment l’interrompre, qui explore les paradoxes logiques et anthropologiques de l’action humaine. Suivent Essai sur la négation (2016) et L’usage de la vie et autres sujets d’inquiétude (2016) qui reprend un ensemble d’articles parus entre 1980 et 2016, Avoir. Sur la nature de l’animal parlant (2021), et De l’impuissance. La vie à l’époque de sa paralysie frénétique (2022).
Au-delà de l’inventaire de ses ouvrages, que dire de sa contribution à la philosophie politique contemporaine ? Héritier de l’opéraïsme mais lecteur attentif de Wittgenstein, Austin, Spinoza ou Benjamin, il a élaboré une théorie du postfordisme qui place au centre le langage, l’affect et l’invention quotidienne.
Selon lui, le capitalisme contemporain mobilise non plus seulement la force de travail, mais les capacités proprement humaines : parler, imaginer, ressentir, coopérer. Cette mobilisation permanente du « général intellect » rend floues les frontières entre production et vie, travail et activité sociale, profession et expression. C’est dans ce contexte qu’il relit la notion de multitude, non pas comme une foule indistincte, mais comme un ensemble de singularités capables d’agir ensemble sans se fondre dans l’unité fictive du « peuple ».
Chez Paolo Virno, la multitude est la figure politique propre à l’époque postfordiste : flexible, mobile, communicante, souvent précaire, mais potentiellement dotée d’une puissance nouvelle, fondée sur la coopération linguistique et cognitive. Son œuvre cherche à comprendre comment cette puissance peut se traduire en institutions inédites, en pratiques de désobéissance, en formes de vie capables de déborder les structures traditionnelles de la représentation politique.
Crédits photo : Manifestation d’un groupe opéraïste brandissant une banderole arborant un slogan attribué à Paolo Virno (La démocratie, c’est le fusil sur les épaules des ouvriers). Domaine public.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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