Dans une tribune publiée dans Le Monde, un collectif de plus de 300 universitaires dénonce une « atteinte sans précédent à la liberté académique ».
Le 12/11/2025 à 16:33 par Hocine Bouhadjera
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12/11/2025 à 16:33
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Le texte s’ouvre sans détour : « Nous, membres de la communauté scientifique, chercheurs, enseignants, étudiants et citoyens attachés à l’indépendance du savoir, exprimons notre profonde inquiétude face à l’annulation du colloque “La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines”, initialement prévu au Collège de France. »
L’établissement a annoncé l’annulation du colloque prévu les 13 et 14 novembre, « en réaction à la polémique entourant sa tenue », après des accusations de « foire antisioniste » formulées notamment par la Licra, qui avait annoncé avoir saisi le ministre. L’administrateur a invoqué des considérations de « sécurité » et de « sérénité », rappelant la responsabilité « des biens et des personnes » et la nécessité d’une « stricte neutralité […] au regard des questions de nature politique ou idéologique ».
Le programme devait réunir des chercheurs, diplomates et juristes, dont Dominique de Villepin et Francesca Albanese, connue pour ses « positions propalestiniennes ».
Les signataires, parmi lesquels Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po, la philosophe Judith Butler, ou encore Michel Kaplan, président honoraire de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, attribuent, en tout cas, cette décision à des « pressions directes » venues du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et à « un article polémique », publié dans Le Point, y voyant une intrusion politique dans la vie scientifique.
Sur X, le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste, avait en effet salué une décision « responsable », et avoué avoir « porté [Ndr : son point de vue] auprès de l’administrateur du Collège de France au cours des derniers jours ».
D'après Le Monde, un réseau d’universitaires réunis dans un « réseau de recherche sur le racisme et l’antisémitisme », proche des milieux pro-israéliens, échangeait activement entre les 8 et 10 novembre pour demander des « mesures coercitives » contre les chercheurs accusés de militantisme.
Dans ce contexte, le ministre Philippe Baptiste a écrit personnellement à l’administrateur du Collège de France pour l’alerter sur le caractère « univoque » du programme, estimant qu’il ne permettait pas « un vrai pluralisme des idées ». Tout en rappelant que la liberté académique interdit à un ministre d’empêcher la tenue d’un événement scientifique, il laissait entendre qu’il désapprouvait son orientation intellectuelle. Dès le lendemain, le Collège annonçait l’annulation du colloque au nom de la « sécurité » et de la « neutralité » de l’institution. La liste complète des signataires est à retrouver ici.
Cette décision « constitue une atteinte sans précédent à la liberté académique en France », assurent les signataires, et de développer : « Sous prétexte de garantir l’intégrité scientifique, le ministère a légitimé une intervention politique dans le champ de la recherche, en contradiction avec sa mission première : protéger l’indépendance des universitaires et la pluralité des approches scientifiques. »
Ils défendent par ailleurs la compétence des intervenants visés, « issus d’universités prestigieuses », qui « ont été injustement discrédités, sur la base d’amalgames et d’accusations infondées. Leur compétence, leur rigueur et la reconnaissance internationale de leurs travaux ne sauraient être effacées par des campagnes de dénigrement. »
Ils appellent le Collège de France « à revenir sur sa décision et à garantir la tenue de ce colloque dans le respect de la liberté intellectuelle », et le ministère « à honorer son devoir de protection de la recherche, non à en devenir le censeur ».
À la suite de l'annulation du colloque par le Collège de France, le président du Crif, Yonathan Arfi, parlait d’un « soulagement », fustigeant « l’approche partiale et militante », des « intervenants contestables » et « la date indécente du 13 novembre ».
Henry Laurens, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et co-organisateur, dénonçait de son côté une instrumentalisation : « On n’a pas eu une affaire de cet ordre au Collège de France depuis le Second Empire. » Il juge « injurieuse » la remise en cause du contenu scientifique et reproche au ministre d’avoir « relayé les arguments de la Licra sans avoir lu le programme ».
Sur la présence de Francesca Albanese, il précisait : « Elle pouvait déplaire à certains, mais s’inscrivait dans une logique de débat équilibré, notamment face à Josep Borrell, invité pour la discussion de clôture. » L'avocate a partagé sur son compte X : « La France, berceau des Lumières, étouffe aujourd’hui la liberté académique dès qu’elle éclaire la Palestine. Quelles qu’en soient les raisons - politiques, idéologiques - elle sacrifie ses principes à une croisade antipalestinienne aussi dangereuse qu'envahissante. »
Dans un communiqué commun, les organisateurs ont dénoncé « une intervention politique dans le champ de la recherche », et assurent que le colloque respectait « toutes les procédures scientifiques », avant de prévenir d’« un précédent dangereux » pour l’indépendance de l’institution : « Accuser des chercheurs internationalement reconnus d’antisémitisme ou de militantisme revient à disqualifier sans fondement leurs travaux. La recherche n’a pas vocation à être équilibrée politiquement, mais à reposer sur la compétence, la méthode et la probité. »
Le colloque était co-organisé avec le Carep, centre de recherche financé par le Doha Institute. L’organisme est régulièrement visé par ses détracteurs, notamment depuis les poursuites — suivies d’une relaxe en 2025 — contre son ancien directeur François Burgat pour « apologie du terrorisme » après un message sur X. Le Carep revendique son ancrage scientifique ; l’allocution d’ouverture devait être prononcée par son directeur exécutif, Salam Kawakibi.
Sur X, les réactions avaient alors afflué. Parmi elles, Mathilde Panot dénonce une « censure » et accuse l’exécutif d’imposer « un seul récit », Edwy Plenel voit un symptôme d’un « climat politique inquiétant » et évoque un « trumpisme » qui gagnerait la France. Olivier Faure s’interroge : « Dans quel pays sommes-nous où les uns s’en prennent à des musiciens parce qu’israéliens et les autres censurent un colloque parce que jugé pro palestinien ? »
France Universités, qui rassemble les présidentes et présidents des universités et établissements publics
d’Enseignement supérieur et de Recherche, dit avoir appris « avec stupeur » l’annulation du colloque scientifique, et exprime son « incompréhension » ainsi qu’une « vive inquiétude » face à une décision qui « porte atteinte à la liberté académique ». L’association rappelle que les universités doivent pouvoir, « à l’abri de toutes formes de pressions extérieures », « promouvoir des débats éclairés par des travaux de recherche scientifique, y compris et surtout sur des sujets complexes qui mettent notre société en tension ».
Le Snesup, principal syndicat de l’enseignement supérieur, a pour sa part jugé dans un communiqué que ce colloque devait « impérativement se tenir ». Il affirme que, « Faisant l’objet de pressions pour obtenir son annulation, le ministre de l’enseignement supérieur a choisi de céder. »
François Héran, titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » au Collège de France, a rendu publique une lettre à l’administrateur Thomas Römer, où Il y fustige, entre autres, une « cancel culture » désormais interne au Collège et raille les « leçons d’objectivité et d’intégrité scientifique » adressées à Henry Laurens, « qui compte seulement à son actif quelques dizaines d’ouvrages ».
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La décision du Collège de France s’inscrit dans un climat de tensions récurrentes : annulations et contestations d’événements liés à la Palestine ou à Israël dans institutions culturelles et campus. Les établissements invoquent neutralité et risques de débordements, tandis que des chercheurs dénoncent une restriction progressive de la liberté de débat.
Eva Illouz s’est vu retirer une invitation à l’université Erasmus de Rotterdam, en raison de son ancienne affiliation à l’Université hébraïque de Jérusalem. Elle qualifie cette décision d’« authentiquement antisémite », et son avocat François Zimeray envisage une plainte en France. En septembre 2025, cinq chercheurs français ont boycotté le colloque « Les histoires juives de Paris » au mahJ et à l’Arsenal, en raison de la guerre à Gaza et de la présence d’universitaires israéliens.
Le colloque aura bien lieu jeudi et vendredi au Carep (Paris 13ᵉ). Côté juridique, le tribunal administratif de Paris a rejeté les recours déposés contre l’annulation, estimant qu’aucune atteinte grave n’était caractérisée dès lors que l’événement est délocalisé.
La mobilisation monte néanmoins : plus de 2200 universitaires demandent la démission du ministre Philippe Baptiste et l’intersyndicale de l'Enseignement supérieur et de la recherche appelle à manifester le 18 novembre. Francesca Albanese se dit soulagée par la solution de repli, auprès de l'AFP, tout en dénonçant une « ingérence » gouvernementale, quand Salam Kawakibi, directeur du Carep, fustige un « maccarthysme à la française ». Le ministre salue, de son côté, une décision « responsable » et réaffirme n’avoir pas demandé l’annulation.
Crédits photo : LPLT (CC BY-SA 3.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
7 Commentaires
Aurélien Terrassier
12/11/2025 à 19:09
Censure inadmissible en ces temps de cancel culture et de trumpisme ambiant. Heureusement que des voix dans le monde universitaire et à gauche contre cet affront à la démocratie et à la liberté d'expression. Philippe Baptiste suit-il les pas de ses prédécesseurs Jean-Michel Blanquer et aussi Frédérique Vidal dans leur obsession contre les "wokistes" et autres "islamo-gauchiste"? J'en ai bien peur malheureusement. C'est aussi Yonathan Arfi du Crif qui a aussi fait pression pour obtenir l'annulation de ce colloque. Le CRIF au lieu de lutter convenablement contre l'antisémitisme a banalise l'extrême droite du Rn et ne critique pas beaucoup la politique militaro-coloniale et genocidaire de Netanyahu. Nous sommes loin de Theo Klein qui doit s'en retourner dans sa tombe... Ce sont parfois les mêmes vont sans doute se réjouir de la libération de Boualem Sansal mais par ailleurs qui s'acharnent contre des elu.e.s syndicalistes et autres militant.e.s accuser de faire l'apologie du terrorisme parfois devant les tribunaux alors que c'est juste pour critiquer la politique genocidaire de Netanyahu (enquêtes classées sans suite vis-à-vis de certain.e.s élu.e.s LFI). Voilà les faux défenseurs de la liberté d'expression.
bibi
13/11/2025 à 05:42
Il a lieu hors les murs, au CAREP Paris, et rediffusé en direct
Vous donnez le lien svp ?
Marie
13/11/2025 à 08:48
Donc il n'est pas "annulé" ! Attention aux titres racoleurs. L'essentiel est que ce colloque se tienne...Même n'importe où, et qu'il soit rediffusé, merci de l'info.
Aurélien Terrassier
13/11/2025 à 19:05
Certains avaient néanmoins prévu de le faire vous ne pouvez pas le nier!
nathalie
13/11/2025 à 14:19
https://www.youtube.com/live/3sSUd_QNff4
perkeo
13/11/2025 à 18:27
Thomas Römer, bibliste, sait que pour un pieux chrétien c'est péché de reprocher quoi que ce soit à un État génocidaire. Doux Jésus, non! On pourrait leur faire de la peine.
Son prochain cours: les Saintes Écritures et l'art de ramper devant les gens qui comptent.
odile garnier
30/11/2025 à 18:22
Libertay !