Une romancière respectée, qui publie un nouveau roman chez Philippe Rey, un milliardaire fantasque et inquiétant, des point-virgules et un sac de sciure : récit d’une passe d’armes sur X.
Le 12/11/2025 à 13:38 par Hocine Bouhadjera
14 Réactions | 817 Partages
Publié le :
12/11/2025 à 13:38
14
Commentaires
817
Partages
Tout part d’une observation postée par Joyce Carol Oates sur X. L’autrice s’étonne qu’Elon Musk, « si riche », ne publie jamais rien qui témoigne d’un simple plaisir partagé : scènes de nature, chien ou chat, louanges pour un film, de la musique, un livre, fierté pour un proche, condoléances, joie sportive, références à l’histoire. Elle conclut, sèche : « Il semble totalement inéduqué, inculte. Les plus pauvres sur Twitter ont peut-être plus accès à la beauté et au sens que “la personne la plus riche du monde”. »
Le message se propage aussitôt, engrangeant des millions de vues et des dizaines de milliers de likes, et provoquant l'ire du multimilliardaire sur son réseau.
Il balaie d’abord la charge comme « fausse, preuves à l'appui », traite la romancière, respectée par une majorité de ses pairs, de « menteuse paresseuse », et même de « fanatique des points-virgules » — aurait-il sollicité Grok pour identifier un détail assez savant afin de donner l’illusion qu’il a lu toute son œuvre ?
Il insiste : « Oates est une menteuse et prend plaisir à être méchante. Pas une bonne personne. » Puis vient l’attaque littéraire : « Manger un sac de sciure serait immensément plus agréable que de lire le verbiage laborieusement prétentieux d’Oates. »
Dans la foulée, il tente de nourrir son fil de références culturelles. Sous un compte cinéma qui évoque Edge of Tomorrow, il lâche un « grand film ». Quelques minutes plus tard, il renoue avec la romancière : elle « doit être un vrai boulet en soirée ». Et puisqu’on parlait de livres, il recommande l’audiobook de L’Iliade… en partageant un lien vers L’Odyssée. Le message est aussitôt supprimé, mais, comme on sait, « Internet n’oublie jamais »...
La scène amuse X : commentaires, détournements, mèmes. Grok, l’IA du réseau social de Musk, s’autorise aussi un diagnostic : un choc entre « hyper-rationalisme » et « errance humaniste ». Le débat glisse sur un terrain familier : la place de l’art face à l’ingénierie, l’empathie contre l’efficacité.
Joyce Carol Oates répond avec une pique d’une élégance glaciale : « Quel que soit le club qui l’invite, l’invitation le dévalue. » Autrement dit, être associé à Elon Musk suffit à faire perdre de sa valeur à n’importe quel cercle — une manière subtile de dire que sa seule présence abîme ce qu’il touche.
Elle glisse aussi un compliment à Vivian Wilson, la fille de Musk : « Un parent normal en serait très fier. » Elle a publiquement rompu tout lien avec son père après avoir fait sa transition de genre, et a souvent été ignorée ou moquée par lui sur X. Elle note également, à propos de la liberté d’expression : « Il est impressionnant qu’Elon Musk permette des critiques de lui sur X. » Musk, de son côté, est formel : « Une simple recherche » suffirait à réfuter point par point la romancière.
L’épisode Elden Ring illustre le décalage entre l’image qu’Elon Musk veut projeter et la réalité perçue. En 2022, il avait décrit le jeu comme « la plus belle œuvre d’art qu’il ait jamais vue », avant de publier les détails de sa configuration de personnage. Les joueurs ont aussitôt relevé un ensemble de choix incohérents : trop d’armes lourdes, un équipement qui le ralentissait, une stratégie sans logique.
Le personnage de Musk est devenu un mème, symbole de la prétention du riche amateur à se dire expert sans en avoir la pratique. D’autant que l’entrepreneur s’était vanté d’être « très bon » aux jeux vidéo. Certains internautes l’ont même soupçonné d’avoir fait jouer d’autres à sa place. Une dissonance dans sa posture de génie touche-à-tout.
Côté inspiration culturelle d'Elon Musk, on peut citer Blade Runner, référence pour ses projets chez Tesla, notamment dans le lancement du robot-taxi « Cybercab », qui a fait l’objet d’un litige avec la société de production du film adapté de l'oeuvre de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?
Cette passe d’armes naît à l’ombre d’un autre sujet : le fameux « package » de rémunération Tesla, chiffré à des hauteurs qui nourrissent l’idée qu’il pourrait devenir le premier trillionaire. Début novembre 2025, les actionnaires de Tesla ont validé à une large majorité un plan de rémunération colossal pour Elon Musk, estimé à 1000 milliards $ s’il atteint plusieurs objectifs industriels d’ici 2035.
Ce plan prévoit, entre autres, que la capitalisation boursière de Tesla grimpe à 8,5 billions $, que l’entreprise vende 20 millions de véhicules par an et déploie un million de robotaxis et un million de robots humanoïdes.
Présenté comme une incitation à l’innovation, il a été jugé par certains analystes « sans précédent » et par d’autres « moralement indéfendable ». Elon Musk, lui, a qualifié ses détracteurs de « terroristes corporatifs », soutenant que cette rémunération reflète « le risque et la vision » nécessaires à la révolution industrielle qu’il promet.
Dernier épisode en date de l’univers Musk, ses chatbots sexuels. Il a lancé via sa société xAI des avatars virtuels destinés aux adultes, capables de discussions intimes et de simuler des relations affectives. L’un d’eux, Ani, est même apparu dans une vidéo postée par Musk lui-même, dansant en lingerie sur X pour promouvoir le service. Derrière cette initiative, le milliardaire affirme vouloir « renforcer les liens sociaux » et même « relancer la natalité ».
Mais de nombreux témoignages relatent des échanges déroutants : certains utilisateurs disent avoir ressenti un véritable attachement, d’autres se sont sentis manipulés ou insultés. Les autorités américaines enquêtent déjà sur les dérives de ces « sexbots », accusés d’exploiter la solitude au nom du profit.
À LIRE - Après Madrigall, éditeurs et libraires rompent avec Elon Musk
L’autrice, de son côté, continue d’écrire : avec Fox, publié en octobre chez Philippe Rey, dans une traduction de Claude Seban et Christine Auché, Joyce Carol Oates signe un nouveau thriller psychologique qui s’ouvre sur l’arrivée d’un professeur charismatique, Francis Fox, à la Langhorne Academy, école huppée du New Jersey.
Derrière son charme et son aura d’intellectuel, l’homme dissimule un passé trouble, que personne ne parvient à percer. Lorsqu’on retrouve sa voiture au fond d’un ravin, près de restes humains, la façade s’effondre. À mesure que l’enquête progresse, un portrait de prédateur se dessine, révélant manipulations, secrets et silences complices...
Membre éminente de l’Académie américaine des arts et des lettres, Joyce Carol Oates a reçu de nombreuses distinctions prestigieuses, parmi lesquelles le National Book Award. Figure majeure des lettres contemporaines, elle s’impose depuis plusieurs décennies comme l’une des voix les plus puissantes et les plus prolifiques de la littérature américaine.
Romancière, nouvelliste et essayiste, elle est l’autrice d’une œuvre considérable comprenant des dizaines de recueils, récits et romans traduits dans le monde entier. Parmi ses ouvrages les plus remarqués figurent Les Chutes (Prix Femina étranger 2005), Mudwoman (désigné meilleur livre étranger par le magazine Lire en 2013) et Boucher, autant de jalons d’une carrière marquée par la virtuosité stylistique et la lucidité de son regard sur l’Amérique.
Crédits photo : Elon Musk (Gage Skidmore, CC BY-SA 4.0) / à droite : Joyce Carol Oates (Larry D. Moore, CC BY 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 02/10/2025
836 pages
Philippe Rey
25,00 €
14 Commentaires
Zamasu
12/11/2025 à 22:57
ça fait bien longtemps que je l'ai bloqué celui là (https://www.numerama.com/pop-culture/624814-elon-musk-sassocie-a-la-pilule-rouge-ce-meme-conspirationniste-qui-a-detourne-le-message-de-matrix.html)
ce que dit Joyce Carol Oates est très vrai, je découvre une polémique/cancel culture "du camp du bon sens" : https://www.reddit.com/r/gamesEcultura/comments/1jjlrqn/gta_%C3%A9_o_novo_inimigo_da_extrema_direita/?tl=fr
https://www.youtube.com/watch?v=wLrkq10-dcM
🤦♂️
seingelt
13/11/2025 à 07:08
J'aime beaucoup JC Oates, et j'admire le génie entrepreneurial de Musk : et oui, j'assume pleinement mes goûts et mes interets : et je trouve cette polémique débile, infantile et indigne de ces deux personnes exceptionnelles. Franchement aussi quel est l'intérêt de Oates d'aller titiller et accuser Musk sur des ressentis pareils ? Insensible et inculte ? Quelles preuves ? Ridicule.
indeed
15/11/2025 à 01:54
Les preuves de ce qu'elle dit ?!
Elle dit qu'il n'y a quasiment aucune trace de la part du très bavard (oralement et au clavier sur ses réseaux) Elon Musk en ce qui concerne la culture, la littérature, le cinéma, l'art, ni la nature, l'environnement, ou encore les relations envers les autres, l'empathie, l'admiration pour les fonctionnaires, etc.
Ses haines (je résume par ce mot ci tous les "ismes" documentés à son propos, qu'il revendique : il a quand même fait des saluts nazis pour célébrer la réélection d'un candidat d'extrême droite reconnu coupable de viol et de discriminations racistes, pour ne citer que quelques éléments).
Vous lisez cela, pour vous c'est kif-kif, Hitler, front populaire, c'est pareil, bad people on both sides .
Actualitté vous donne raison, c'est ça le pire.
seingelt
15/11/2025 à 10:26
Que Musk ne dise rien sur la culture est à mettre à son crédit, qu'Oates dise trop sur l'economie est à mettre à son debit : je me contrefous de l'opinion de Musk sur la culture, comme elle d'Oates sur l'economie : j'admire le Musk entrepreneur, et j'apprécie la Oates écrivain. Ne jamais sortir en public de son domaine de compétence : sutor, ne supra crepidam. Et otez vos lunettes roses de gauchiste ignare : Elon Musk n'est pas du tout celui que vous décrivez : vous croyez encore au croque-mitaine ? Mdr 🤣
Ah! le syndrome du larbin
15/11/2025 à 11:50
un mystère pour moi
Kervas
13/11/2025 à 22:05
Très interessant
hollie connors
14/11/2025 à 09:43
"le génie entrepreneurial de Musk"
rien ne vous étouffe, pas même le ridicule, mais ce n'est point une surprise
seingelt
14/11/2025 à 13:41
Si, la bêtise et l'ignorance m'étouffent, la mauvaise foi aussi, et si ce n' est "point" (j'ai beaucoup aimé votre "point", désuet à souhait) une surprise, tant mieux.
Zamasu
15/11/2025 à 10:18
LOL même la métastase orange fait des recommandations "littéraires" (à sa gloire) :
https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/4185651-20251114-livre-fantastique-profitez-donald-trump-fait-recommandation-litteraire
Mamitine
19/11/2025 à 07:02
Team JO Oates
J'espère de tout cœur qu'elle obtienne enfin le Nobel de littérature
Rose
22/11/2025 à 10:29
Joyce Carol Oates est une personne authentique et une écrivaine de grand talent, elle se joue avec humour des travers du moment.
Le gars de x est capable d'acheter les idées des autres et faire du profit financier, l'argent par l'argent pour l'argent, soit une coquille vide qui a l'air de devenir malsaine parce qu'elle ne ressent rien.
Zamasu
22/11/2025 à 13:06
"le génial entrepreneur" (LOL) s'attaque à une vraie génie Billie Eilish maintenant avec une réplique grokienne à la hauteur du "génial entrepreneur" (LOL)
Yves
24/11/2025 à 16:27
Oates ? c'est la même que celle qui refusait d'honorer Charlie Hebdo qu'elle accusait, avec d'autres auteurs US, de se moquer de l'islam et du coup de discriminer encore les musulmans ?
Peut-être s'agit-il d'une homonyme ?
Team ActuaLitté
24/11/2025 à 16:45
Bonjour
Joyce Carol Oates n’a pas accusé Charlie Hebdo de se moquer de l’islam ni de discriminer les musulmans. Elle a en revanche signé une lettre collective de protestation à l’encontre du prix décerné à Charlie Hebdo – le « Freedom of Expression Courage Award » – en 2015 .
Et donc n'a pas refuser de rendre hommage au journal.
Dans ce texte, on peut lire :
« Il existe une différence fondamentale entre soutenir fermement une expression qui transgresse les limites de l’acceptable, et récompenser avec enthousiasme une telle expression.
Le magazine semble tout à fait sincère dans ses expressions anarchiques de mépris à l’égard des religions organisées. Mais, dans une société inégalitaire, une offense offerte à parts égales n’a pas des effets égaux.
Le pouvoir et le prestige sont des éléments dont il faut tenir compte en considérant toute forme de discours, y compris la satire. »
voir ici : https://www.theguardian.com/books/2015/apr/29/writers-join-protest-charlie-hebdo-pen-award
Attention à vos informations.