Le roman Évocation d’un mémorial à Venise (Présence Africaine, 2023), de l’universitaire et écrivain marocain, Khalid Lyamlahi, vient d’être traduit en roumain, par la traductrice Alexandra Ionel. Paru sous le titre Memorial la Veneția, aux éditions Casa Cărţii de Ştiinţă à Cluj, en Roumanie, le roman est désormais en quête de nouveaux lectrices et lecteurs. Propos recueillis par Karim El Haddady.
Comment est née l’idée de sa traduction ? quelle place pour la littérature marocaine et arabe en Roumanie ? Le point avec Alexandra Ionel, traductrice et éditrice roumaine et Khalid Lyamlahi, romancier, maître de conférences en littératures francophones à l’université de Chicago.
ActuaLitté : Votre roman, Évocation d’un mémorial à Venise (Présence Africaine, 2023), vient d’être traduit en langue roumaine, par la traductrice Alexandra Ionel. Parlez-nous de cette nouvelle vie de votre livre ? Comment est née l’idée de le traduire ?
Khalid Lyamlahy : Il s’agit d’une initiative soutenue par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) après que le roman ait remporté la mention spéciale du Prix des Cinq Continents de la Francophonie en 2023.
D’après mes connaissances, la langue française a une forte présence en Roumanie, ce qui se traduit par un intérêt notoire pour les littératures francophones, comme en témoigne par exemple la traduction des œuvres lauréates du Prix des cinq Continents. Il faut dire que ce n'est pas la première fois que mes mots sont traduits en roumain. En 2022, Andrei Lazar, le traducteur roumain du Palais des deux collines, roman de l’écrivain palestinien Karim Kattan, lauréat du Prix des Cinq Continents (2021), avait choisi de retenir pour le quatrième de couverture de la traduction, un extrait d’un article que j’avais consacré à ce roman dans la revue Zone Critique.
ActuaLitté : Pourquoi avez-vous choisi de traduire ce roman ? Et comment en avez-vous mené la traduction ?
Alexandra Ionel : L’ouvrage poétique et introspectif de Khalid Lyamlahy est un récit fragmenté, à la frontière de la fiction et de la méditation, qui offre au lecteur une réflexion profonde et émouvante sur la fragilité de la mémoire, ses failles, son inconsistance et le pouvoir de l’écriture comme espace de résistance et de réconciliation.
Venise, cette ville à la fois superbe et mourante, permet au narrateur d’établir un dialogue des temps et des espaces, de poursuivre un drame maquillé en fait divers, afin d’en dévoiler l’intensité de la souffrance et l’indignité des hommes. Porter témoignage devant le monde du désespoir de tout un continent, clamer les injustices et l’indifférence générale, tout en affrontant ses propres limites lorsqu’on remémore les innombrables tragédies de l’exil, créent une tension particulière et émouvante, motif suffisant pour s’atteler à sa mise en roumain.
Le grand défi de la traduction a été celui de trouver un équilibre entre le filon poétique et empathique du récit et l’implacabilité des statistiques de l’immigration clandestine et du langage bureaucratique accablant.
ActuaLitté : Les traductions d’œuvres marocaines en langues dites périphériques, qui, contrairement aux langues dites centrales, plus représentées et donc plus accessibles à la traduction, sont rares. Comment expliquer cette lacune ?
Khalid Lyamlahi : Il faut d’abord repenser de manière critique les notions de « centre » et de « périphérie ». Tout est une question de perspective, y compris quand on parle des langues et des traductions. À titre d’exemple, l’Europe peut être considérée, dans les mots du grand réalisateur et écrivain sénégalais Ousmane Sembène, comme « une périphérie de l’Afrique ».
Pour en venir à la question des traductions limitées des œuvres marocaines, je pense qu’on peut identifier plusieurs facteurs dont le manque de diffusion et de circulation des œuvres (notamment celles publiées au Maroc), le manque d’une critique littéraire de qualité et en plusieurs langues, l’absence de services culturels dignes de ce nom à l’international, sans parler des défaillances bien connues de la chaîne du livre.
Par ailleurs, il est important de rappeler que la traduction s’inscrit toujours dans des rapports de pouvoir : de très bons livres qui mériteraient d’être traduits ne le sont pas, faute de soutien et de visibilité ; à l’inverse, des livres moyens sont parfois traduits rapidement grâce aux réseaux d’influence qui façonnent le champ littéraire.
Par-delà la traduction, il faut aussi reconnaître le nombre important d’autrices et d’auteurs marocains de la diaspora qui écrivent aujourd’hui dans d’autres langues que le français, dont le castillan, le catalan, le néerlandais, l’italien, etc.
ActuaLitté : Le roman raconte la tragédie oubliée d’un réfugié gambien, noyé dans le canal de Venise, en Italie, devant une indifférence totale des passants et des touristes. Dans quelle mesure la traduction de ce roman rend-elle hommage au jeune homme, et aux milliers de jeunes contraints à l’exil ?
Alexandra Ionel : Ce n’est point la traduction qui rend hommage au héros du roman, c’est le texte lui-même. La traduction ne vient que donner accès à un lectorat plus divers, elle multiplie l’effet du livre. Par contre, le roman, lui, est une stèle à la mémoire de Pateh Sabally, mais essentiellement aux milliers d’immigrés pour lesquels l’exil – avec ses corollaires – est un poison mortel. Avant de mourir pour de bon dans la lagune, Pateh meurt noyé dans le désintérêt, le mépris, la haine, le sarcasme environnant. C’est d’avoir rendu sensible « l’environnement de la mort » que le roman est une réussite.
ActuaLitté : Comment la traduction de votre roman en roumain pourrait-elle engendrer, dans les deux environnements, des études et des recherches d’ordre interculturel ?
Khalid Lyamlahy : Une traduction porte toujours la promesse d’une ouverture sur de nouvelles lectures et d’un dialogue fécond avec d’autres cultures. Mon roman est inspiré de la tragédie d’un réfugié gambien qui s’est noyé à Venise en 2017. Je l’ai voulu aussi comme un trait d’union entre le nord et le sud du continent africain. Ce texte est le fruit d’une mise en relation de plusieurs espaces géographiques et culturels : la Gambie, l’Italie, la France, le Maroc, pour ne citer que quatre exemples.
La traduction a précisément vocation à enrichir ce processus en invitant le lecteur roumanophone à penser ce que peut la littérature quand elle s’attelle à relier les espaces et à interroger notre humanité. Je suis infiniment reconnaissant à ma traductrice Alexandra Ionel qui a rendu cette ouverture possible.
ActuaLitté : Qu’est-ce qui fait que votre roman qui a remporté plusieurs prix, et était finaliste de plusieurs, n’est pas encore disponible en arabe, langue centrale à en croire Louis-Jean Calvet ?
Khalid Lyamlahy : Au moment où je réponds à cette question, j’apprends le décès de Louis-Jean Calvet (5 mai 1942 - 29 octobre 2025, ndlr) dont les travaux, notamment sur le lien entre le colonialisme et les langues, ont marqué le domaine de la linguistique et inspiré des générations de chercheurs.
Pour répondre à votre question, une traduction arabe est en cours de finalisation et sera bientôt publiée par les Éditions Safsafa en Égypte. Cette traduction, réalisée par Bassent Fouad, revêt une importance capitale pour moi, car l’arabe est une langue qui a énormément compté dans mon parcours et ma formation.
J’ai été profondément marqué par la lecture de nombreux auteurs arabophones dont Abdul Rahman Mounif, Jabra Ibrahim Jabra, Ghassan Kanafani et d’autres. Depuis quelques années, j’écris en arabe dès que l’occasion se présente. Il s’agit pour moi de renouer avec une mémoire littéraire et intellectuelle tout en la réactualisant au présent.
ActuaLitté : Qu’en est-il de la réception de la littérature marocaine, voire arabe, en Roumanie ?
Alexandra Ionel : Je pense que les traducteurs ont justement la mission d’offrir aux lecteurs un regard nouveau sur une culture à la fois proche et méconnue, comme celle des pays du Maghreb, et de contribuer à ainsi élargir la place encore discrète mais prometteuse de la littérature arabe en Roumanie.
Malgré la déferlante de traductions d’auteurs de l’espace anglo-saxon et d’ouvrages de type développement personnel ou self-help, je dirais que ces dernières décennies les éditeurs roumains accordent de plus en plus d’attention aux auteurs issus de ou ayant des liens indéniables avec l’Afrique ou le Proche Orient, tels Leïla Slimani, Kamel Daoud, Boualem Sansal, Tahar Ben Jelloun, Fawzia Zouari, Karim Kattan, Amin Maalouf, Naguib Mahfouz, Mahmoud Darwish, pour n’en citer que quelques-uns.
ActuaLitté : « En regardant la vie des livres, on se rend vite compte que ceux qui sont traduits deviennent particulièrement intéressants : ayant voyagé, ils se trouvent en face de nouveaux lecteurs et de nouvelles lectures », écrivait Karin Dahl, critique littéraire suédoise. Par quoi votre œuvre pourrait-elle intéresser le lecteur roumain ?
Khalid Lyamlahy : Il m’est difficile de répondre à cette question car d’une part, je ne peux pas prétendre connaître le lecteur roumain, et d’autre part, la lecture est toujours par définition une rencontre libre, ouverte et irréductible. La question me fait surtout penser à tous ces écrivains roumains francophones que j’ai lus et étudiés à différents moments de mon parcours. J’en citerai notamment Tristan Tzara, Émile Cioran et Eugène Ionesco. Chacun, à sa manière, a enrichi ma formation et mon regard sur la littérature.
Par ailleurs, l’Université de Chicago, où j’enseigne depuis 2019, est associée à une autre figure roumaine, l’historien des religions Mircea Eliade. Dans tous les cas, je pense que mon roman pose des questions d’ordre universel qui ont vocation à intéresser un large lectorat et susciter, je l’espère, de nouvelles lectures.
ActuaLitté : Quels romans marocains voulez-vous qu’ils soient traduits en roumain, ou traduits simplement ?
Khalid Lyamlahy : Je n’ai pas une connaissance précise des œuvres marocaines déjà traduites en roumain, mais je pense naturellement aux grandes figures de la scène littéraire et intellectuelle marocaine : Driss Chraïbi, Abdelkébir Khatibi, Fatima Mernissi, Abdelfattah Kilito, pour ne citer que quelques noms.
Ici, aux États-Unis, il est intéressant de noter que la traduction de la littérature marocaine (et maghrébine, plus généralement) est en pleine expansion. On a vu ces dernières années des auteurs tels que Mohammed Khaïr-Eddine, Ahmed Bouanani, Malika Moustadraf et Kaoutar Harchi traduits en anglais.
Cette dynamique, qui se confirme également avec les recueils et les anthologies poétiques, donne désormais la possibilité d’enseigner la littérature marocaine à des étudiants anglophones en les invitant à penser la circulation des œuvres et le rôle primordial de la traduction.
Alexandra Ionel est licenciée ès Lettres modernes (français – norvégien) de la Faculté des Lettres de l’Université Babeș-Bolyai (Cluj-Napoca, Roumanie), traductrice et éditrice. Elle a traduit jusqu’à présent des ouvrages de fiction et de non-fiction d’auteurs français et francophones tels que Yvane Wiart, Fawzia Zouari, Yahia Belaskri, Khalid Lyamlahy ou Pierre Michon.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 07/03/2023
172 pages
Editions Présence Africaine
12,00 €
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