Au Théâtre de Poche-Montparnasse, Judith Magre et Éric Naulleau rejouent le miracle de la parole incarnée. Après Apollinaire, ils s’attaquent à Aragon : un poète à la fois mythique et charnel, fragile et flamboyant. Judith Magre dit Aragon fait renaître le verbe d’un homme qui n’a jamais cessé d’aimer et d’espérer, sous les yeux d’une comédienne que la vieillesse n’a pas rendue sage mais souveraine.
Le 12/11/2025 à 15:41 par Yves-Alexandre Julien
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12/11/2025 à 15:41
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Le Théâtre de Poche n’est pas un théâtre comme les autres : c’est un refuge, un écrin pour les mots, un lieu où le silence est matière dramatique et où la proximité du public efface les distances sociales.
La salle est pleine et la scène presque vide, une table, deux chaises, une lumière dessinée par Antonin Bensaïd, une robe noire de Mine Vergès, et rien d’autre qu’un souffle qui s’élève de cette sobriété, un souffle qui dit Aragon à travers Judith Magre, un souffle que la littérature transporte comme une fragrance d’autrefois, et qu’Éric Naulleau, discret chef d’orchestre, guide avec la précision d’un lettré conscient que le verbe ne s’impose que par l’humilité.
Ce n’est pas la première fois que ces deux-là s’aventurent ensemble sur les terres incertaines de la poésie : au printemps 2025, ils avaient déjà fait entendre Apollinaire, et l’on se souvient encore du bruissement des spectateurs conquis par cette union improbable entre l’essayiste télévisuel au verbe tranchant et la comédienne de légende à la voix de soie.
La surprise avait laissé place à l’évidence, l’intelligence d’Éric Naulleau trouvant dans la diction de Judith Magre une sœur de feu, une alliée capable de transformer l’érudition en émotion, et l’émotion en fidélité à ceux qui écrivent pour être dits ; cette nouvelle traversée, d’Apollinaire à Aragon, n’est pas un hasard : c’est une continuité, une exploration du XXᵉ siècle par la parole vivante, un dialogue avec les morts pour rappeler que la poésie n’est jamais défunte quand elle brûle encore sur des lèvres.
Le fil rouge est celui qu’Éric Naulleau énonce d’emblée : « Je ne pense à rien sauf à l’amour », disait Aragon, et toute sa vie s’énonce sous ce signe multiple, l’amour des femmes, de la France, du communisme, des mots, de l’idée qu’aimer puisse sauver.
Sur scène, Naulleau ne commente pas comme un professeur, il accompagne, il replace, il raconte, et Judith Magre entre dans le texte comme on entre en religion, les mains posées sur le livre comme sur un autel, la voix légèrement voilée mais ferme, une diction de cristal qui donne à chaque syllabe le poids du vécu.
Quand elle dit Les Yeux d’Elsa, on croit voir ces yeux dans les siens, quand elle dit Il n’y a pas d’amour heureux, on devine que le poème a traversé sa propre vie et qu’il revient, par miracle, lui rendre hommage ; l’amour, ici, n’est pas une abstraction : il est charnel, concret, traversé d’éclats et de blessures, comme si Magre et Aragon s’étaient rencontrés quelque part entre la guerre et la tendresse.
Ce qu’Éric Naulleau apporte, c’est la curiosité, l’attention portée aux zones d’ombre : il rappelle, sans appuyer, qu’avant Elsa Triolet, il y eut Nancy Cunard, cette héritière dévastée qui faisait tourner les têtes et les verres, et qu’Aragon aima jusqu’à la folie.
Naulleau évoque sans moralisme cette passion orageuse qui faillit coûter la vie au poète, il raconte leur idylle oubliée : elle l’humanise ; dans cette évocation, le public mesure ce qu’il y avait d’incandescent dans cet amour, ce que le communisme plus tard viendra recouvrir d’un manteau idéologique, sans jamais étouffer la source ; Naulleau a cette intelligence rare de ne pas dissocier l’homme du poète, de ne pas purifier Aragon, mais de l’offrir tel qu’il fut, pétri de contradictions et de désirs.
Et puis, avec un sourire presque complice, il glisse, l’air de rien, qu’Aragon, dans les années soixante-dix, se faisait habiller par Pierre Cardin — ajoutant dans un demi-soupir « mais nous n’en dirons pas plus » — et ce bref éclat d’humour, à peine appuyé, vaut plus qu’un aveu : il dit la pudeur d’un homme qui savait tout sans rien dire, qui comprenait qu’une part du mystère devait demeurer, parce qu’elle appartenait à la vérité poétique plus qu’à la biographie ; cette élégance du silence, à ce moment précis, donne à la salle un frisson de connivence.
Chez Judith Magre, la voix n’est pas un instrument, c’est un corps ; elle la module, la brise, la caresse ; elle lit assise, mais sa diction est en mouvement permanent ; parfois un tremblement, parfois une longue respiration, parfois un sourire qu’on devine sans le voir ; sa présence, presque immobile, agit comme un aimant ; chaque mot d’Aragon se fait chair, chaque vers retrouve un pouls ; cette femme de quatre-vingt-dix-huit ans, qui a traversé tant de scènes, de films, de vies, semble trouver dans la poésie la forme la plus pure de sa survivance.
On se souvient de ce qu’elle confiait à France 3 en juin 2025 : qu’elle pensait à Philippe Tesson en lisant Apollinaire, qu’elle le faisait « par amour, par fidélité, par besoin de transmettre » ; c’est le même geste qu’elle répète ici, en pensant certainement toujours à Tesson mais cette fois en lisant Aragon, et à travers lui pour tous ceux qui ont aimé, écrit et résisté.
Le décor est sobre, presque monacal ; la lumière découpe les visages, le reste s’efface ; rien ne distrait du texte ; Éric Naulleau reste la plupart du temps assis à côté d’elle, se lève parfois pour changer le rythme, se rapproche, pose la main sur son épaule, puis s’éloigne ; ce simple geste, d’une pudeur rare, en dit plus qu’un long discours sur la complicité qui les unit.
On pense aux duos d’autrefois, à ces tandems où le verbe passait d’une bouche à l’autre comme une confidence ; ici, le théâtre se fait conversation d’outre-tombe, dialogue entre vivants et morts, entre l’amour qui dure et celui qui s’achève ; Aragon, Magre, Naulleau, trois âges du même mot : la fidélité.
Ce que ce spectacle transmet, c’est une leçon de résistance douce ; la poésie passe de l’archétype au souffle, une parole qu’on confie, un geste d’offrande ; dans une époque saturée de bruit, Judith Magre choisit le murmure ; dans un monde de slogans, elle dit la nuance ; dans une société qui craint la lenteur, elle impose le rythme du vers.
Il n’y a pas ici de mise en scène spectaculaire, pas d’effet, pas de trame dramatique ; simplement une écoute ; et cette écoute, paradoxalement, produit une tension plus forte que bien des drames ; le public le sent, le respire ; à la fin, quand Magre tourne les dernières pages, un silence se fait, dense, presque religieux ; on ne sait plus si c’est le poème qui se tait ou la salle qui retient son souffle.
Judith Magre a souvent dit qu’elle préférait Racine à Corneille parce qu’il parle d’amour mieux que lui, mais à voir ce qu’elle fait d’Aragon, on comprend qu’elle ne choisit pas les auteurs, ce sont eux qui la choisissent ; elle ne récite pas, elle habite ; elle ne cite pas, elle ressuscite ; à travers sa voix passent des générations, des guerres, des amours, des regrets.
À travers elle, Aragon retrouve son humanité ; à travers Naulleau, il retrouve son contexte ; et à travers le théâtre de Poche, il retrouve sa maison, ce Montparnasse des cafés et des poètes, ce Paris qui croyait encore que la littérature pouvait sauver la vie ; la pièce se termine sur Il n’y a pas d’amour heureux, et le public, paradoxalement, sort heureux, comme si la beauté du malheur avait suffi à consoler.
À l’heure où le théâtre se cherche entre agitation et abstraction, voir une femme de presque cent ans dire Aragon avec cette ferveur tranquille est un acte de courage ; non pas un geste nostalgique, mais une manière de rappeler que la parole est un corps, que l’émotion n’est pas un effet, que la culture n’est pas un décor mais une respiration.
Ce spectacle, modeste et grand à la fois, est une réponse à la fatigue du monde ; il dit que la poésie n’est pas morte, qu’elle se transmet, qu’elle circule d’un siècle à l’autre ; et qu’il suffit parfois d’une voix, d’une main sur une épaule, d’un poème murmuré pour que tout recommence.
Crédits photo : Bibliothèque nationale de France - domaine public
Par Yves-Alexandre Julien
Contact : kokto@hotmail.fr
4 Commentaires
Aurélien Terrassier
12/11/2025 à 20:53
Peut-on faire la distinction entre l'artiste et le chroniqueur neo-reac employé de Bollore? Désolé et cela va bien au delà de ses opinions politiques néfastes mais avec Eric Naulleau j'ai du mal.
armel leblanc
12/11/2025 à 22:01
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Mazon Michel
18/11/2025 à 11:39
Éric Naulleau une insulte à Aragon
Aurélien Terrassier
18/11/2025 à 12:25
Je dirai mieux Eric Naulleau une injure à Aragon carrément!