La reconduction de la société 9eArt +, dirigée par Franck Bondoux, pour l'organisation du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême semble n'avoir fait que des mécontents. Après les auteurs et les éditeurs indépendants, les poids lourds du secteur éditorial pourraient eux aussi bouder l'événement en 2026. Ce qui menace plus directement encore son existence.
Le 12/11/2025 à 09:37 par Antoine Oury
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12/11/2025 à 09:37
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Depuis l'annonce, le 8 novembre dernier, de la reconduction de la société 9eArt + pour l'organisation du Festival international de la BD d'Angoulême (FIBD), pour 9 années supplémentaires à compter de 2028, les réactions courroucées se multiplient.
L'association FIBD Angoulême, fondatrice du festival, a décidé de confier l'événement à « une nouvelle structure intégrant un projet commun entre ceux proposés par 9ème Art+ et la Cité de la BD », après un appel à projets ouvert du 12 juillet au 17 octobre 2025. Les éditions 2026 et 2027, elles, doivent être organisées par 9eArt +.
Ce choix a immédiatement suscité des levées de boucliers, d'abord de la part du Syndicat des Éditeurs Alternatifs (SEA), lequel réunit notamment 2042, 6 Pieds sous terre, Atrabile, Çà et Là, Cornélius, L'Association ou encore Les Requins Marteaux.
« Le FIBD illustre [...] une nouvelle fois son mépris pour la parole d’autrui et c’est bien 9e Art+, et seulement 9e Art+, qui conserve le contrôle du festival dans un pouvoir sans partage. Il y a là une captation évidente par des intérêts privés d’une manifestation qui relève depuis longtemps de l’intérêt collectif, quoi qu’en pense Delphine Groux, la présidente du FIBD », dénonçait l'organisation dans une tribune.
Les auteurs et autrices ont rapidement suivi, derrière le slogan #NoFIBD2026, pointant, dans un courrier aux pouvoirs publics, une « manœuvre » : « L’association n’a respecté aucun des points fondamentaux que vous leur aviez énumérés concernant les garanties de transparence et d’impartialité. » Le boycott se précisait alors : « Tant que 9eArt+ sera là, nous refuserons de participer au festival. »
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Ces oppositions sont motivées par les nombreuses critiques adressées à la gestion du FIBD par la société 9eArt +, qui l'organise depuis 2007. En début d'année, une enquête de L'Humanité pointait des « dérives » commerciales, un manque de transparence, et des pratiques managériales qui interrogent, à l'instar du sort réservé à une ex-salariée, laquelle avait dénoncé un viol qui serait survenu le 26 janvier 2024, lors d'une soirée liée à l'événement.
Ce lundi 10 novembre, l'horizon du FIBD 2026 s'est un peu plus assombri à l'occasion d'une réunion d'urgence organisée par par Frédéric Vilcocq, conseiller culture à la région Nouvelle-Aquitaine et par le maire d’Angoulême, Xavier Bonnefont (Horizons).
D'après le compte-rendu de Libération, « le représentant du groupe Média-Participation (Dargaud, Dupuis, le Lombard, Kana et Urban Comics) a indiqué que les conditions n’étaient plus réunies pour qu’ils se rendent au festival en 2026 ». Casterman, Glénat et Delcourt, sans être aussi catégoriques, auraient également posé un ultimatum.
Dès l'annonce du FIBD, le 8 novembre, les éditeurs BD du Syndicat national de l'édition, parmi lesquels ceux cités ci-dessus, évoquaient un boycott, possiblement après l'édition 2026. Leur confiance, avançait un communiqué, « a été trop malmenée pour qu’ils puissent envisager de poursuivre leurs relations après cette édition 2026 sans clarification et réponses satisfaisantes sur cette nouvelle structure organisatrice de l’événement, son projet, son organigramme, sa gouvernance et son actionnariat ».
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Contacté par Libération, Franck Bondoux a dénoncé « une chasse à l’homme », assurant : « Je l’ai dit et répété, je ne serai plus là à partir de 2028, et ma fille non plus. Pas besoin de fantasmer une mainmise secrète : je ne garderai pas le contrôle de 9eArt+. Ma fille partira également. Et si, dans l’intervalle, il faut que je me mette en retrait pour apaiser les choses, je n’ai pas de problème avec ça… »
Le boycott annoncé par les auteurs et les autrices, dont Anouk Ricard, la lauréate du Grand Prix 2025 du festival d’Angoulême, et des membres du comité de sélection du Grand Prix, aurait motivé les éditeurs à faire front commun contre un festival durablement confié à 9eArt +.
Le groupe Delcourt, dans un communiqué, confirme sa participation au boycott de l'édition 2026. Nous reproduisons l'intégralité du texte ci-dessous :
« Le Groupe Delcourt fait savoir qu’en l’état actuel des choses, il ne participera pas à l’édition 2026 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême qui n’est malheureusement plus, depuis quelques années, le rassemblement festif de toute une profession et des amoureux de la bande dessinée.
Nous nous joignons aux auteurs et à nos confrères éditeurs pour dénoncer la mainmise opérée sur le Festival par la société organisatrice 9eArt + et son dirigeant, ainsi que la brutalité de leur gestion humaine. La responsabilité de l’Association du Festival, soutien sans faille de 9eArt+, ne saurait être sous- estimée.
Seule une refonte radicale à tous les niveaux – structurel, humain et artistique – menée à bien dans les plus brefs délais avec le concours des pouvoirs publics, serait susceptible de préserver non seulement la prochaine édition, mais l’existence même du Festival, menacée par celles et ceux qui sont censés le faire vivre. »
La maison d'édition 404 Graphic (Editis) annonce à son tour son retrait de l'événement, « malgré les coûts importants déjà engagés ». « Il faut aujourd’hui se rendre à l'évidence et constater une forme d'instabilité persistante dans la gestion du FIBD, tant sur le plan humain, managérial que structurel », précise la structure dans un communiqué.
Nous reproduisons la totalité de ce texte ci-dessous :
« Il faut aujourd’hui se rendre à l'évidence et constater une forme d'instabilité persistante dans la gestion du FIBD, tant sur le plan humain, managérial que structurel.
Cette incapacité à répondre aux attentes légitimes des acteurs du secteur s’accompagne d’un manque de transparence et d’une couverture artistique qui ne reflète pas la pluralité et la richesse des voix éditoriales.
Ainsi, dans ce contexte, nous ne pouvons plus maintenir notre présence au FIBD malgré les coûts importants déjà engagés.
Nous avions dans un premier temps imaginé maintenir notre présence sans mettre en porte à faux nos autrices et auteurs et faire sans eux. Nous espérions aussi pouvoir maintenir notre engagement envers les libraires, qui nous aident à tenir notre stand et qui risquent d’être impactés économiquement, et surtout envers les lecteurs qui viennent à notre rencontre de plus en plus nombreux chaque année. Les conditions n’étant aujourd’hui plus réunies pour approcher un festival même en régime réduit, nous n’avons plus d’autre choix.
Nous avons cependant encore l’espoir que le festival renaisse rapidement en faisant table rase du passé, de ses comportements délétères et en s’engageant pour une diversité réelle en toute transparence. Le FIBD se doit d’être inclusif, accessible, représentatif de ses acteurs, fort d’une volonté de décloisonner réellement les genres et les approches de ceux qui tentent de faire vivre avec leurs différences le ”marché” de l’édition de la bande dessinée. Il est urgent de réenchanter durablement un festival primordial et incontournable.
Entre-temps notre petite maison se retire à regret du FIBD et de ses prix jusqu’à nouvel ordre. Nous restons cependant ouverts et appelons de nos souhaits un changement radical dans les prochains jours afin de préserver ce moment de rencontres entre tous les acteurs du secteur et le public. »
Au vu de la mascarade honteuse qu'a constituée « l'appel à projets » lancé par l'association du FIBD – et qui a entraîné la quasi-reconduction de facto de 9e Art +, il nous est impossible, à l'instar de la plupart de mes confrères, moralement et éthiquement, de nous engager pour l'édition 2026 du Festival d’Angoulême.
Nous avons, j’ai œuvré, au sein du SNE pendant des mois pour qu’il en soit autrement. Malheureusement et sans surprise, l’intransigeance du bloc FIBD / 9e Art+, représenté par Delphine Groux et Franck Bondoux, et la défense acharnée de leurs intérêts, m’oblige à prendre la seule voie possible : notre non-participation au Festival, et ce dès 2026.
La colère, le dégoût, la tristesse accompagnent cette décision. J’éprouve un sentiment d’écœurement profond et celui d’un gâchis immense. Nous ne participerons pas non plus au marché des droits internationaux. J'ai tout d'abord une pensée pour toustes nos auteur.ices, pour celles et ceux dont les ouvrages sont retenus dans la sélection officielle et qui se réjouissaient de venir les dédicacer sur le stand Sarbacane.
Pour nos chères autrices et auteurs qui se faisaient une joie de porter, et certain.es pour la première fois, leurs livres vers le public. Ils et elles avaient travaillé dur pour ce moment de partage, et je m'associe à leur déception. Autrices et auteurs, éditeurs, habitants d'Angoulême, fidèles du Festival…
Ce salon est un magnifique bien commun ; l'Association du FIBD et 9e Art + sont les seuls responsables de la crise actuelle et, ainsi, les uniques fossoyeurs de ce formidable festival qui nous réunissait toutes et tous une fois par an. À titre plus personnel, cette édition 2026, la 20e, devait être la dernière à laquelle je participais en tant que dirigeant de la maison que j’ai fondée, Sarbacane.
C'est dire combien cela me coûte. Pour finir, je me permets d’emprunter la phrase de Pierre Mendès France : « C’est l’heure de voir clair, c’est l’heure de choisir et de vouloir. » C’est chose faite. Solidairement vôtre, Frédéric Lavabre, Fondateur des éditions Sarbacane.
Photographie : Stand Le Lombard, au FIBD 2018 (illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
1 Commentaire
Anne-Charlotte
13/11/2025 à 09:40
Soutien inconditionnel aux maisons d'éditions et aux auteurs et autrices ! Enfin un milieu artistique qui ose prendre position pour faire bouger les choses