Prévu les 13 et 14 novembre, le colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines » n’aura finalement pas lieu au Collège de France. L’établissement a annoncé, dimanche 9 novembre, l’annulation de l’événement « en réaction à la polémique entourant sa tenue », déclenchée après des accusations de « foire antisioniste », formulées notamment par la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra).
Le 10/11/2025 à 13:11 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
10/11/2025 à 13:11
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L’administrateur du Collège de France a justifié sa décision par des considérations de sécurité et de sérénité, soulignant sa responsabilité « des biens et des personnes » ainsi que de la tranquillité des manifestations organisées dans ses murs. Dans son communiqué, l’institution réaffirme « ne prôner, ni n’encourager, ni ne soutenir aucune forme de militantisme » et défendre une « stricte neutralité [...] au regard des questions de nature politique ou idéologique ».
Sur le réseau social X, le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste a salué une décision « responsable » : « Défendre la liberté académique, c’est défendre un débat libre, respectueux et pluriel. C’est le message que j’ai porté auprès de l’administrateur du Collège de France au cours des derniers jours », assume-t-il.
Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), a estimé que cette annulation représentait « un soulagement », jugeant que « rien n’allait dans ce colloque » — ni « l’approche partiale et militante », ni « les intervenants contestables », ni même « la date indécente du 13 novembre ».
La Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) avait de son côté dénoncé vendredi 7 novembre une « foire antisioniste », évoquant le « dévoiement d’une institution prestigieuse », et avait annoncé avoir saisi le ministre de l’Enseignement supérieur.
Le colloque devait interroger les relations entre la Palestine et l’Europe, en réunissant des chercheurs, diplomates et juristes. Parmi les invités figuraient Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, et Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, connus pour leurs « positions propalestiniennes ».
Face à ces critiques, Henry Laurens, qui occupe la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe depuis 2003 au Collège de France, et coorganisateur du colloque, dénonce une instrumentalisation politique. « On n’a pas eu une affaire de cet ordre au Collège de France depuis le Second Empire », a-t-il réagi auprès de Libération. Selon lui, l’affaire aurait été entièrement « créée » par les protestations de la Licra, relayées par Le Point, entraînant une remise en cause du contenu scientifique du colloque.
« C’est une injure pour tous les participants », ajoute l'historien tout en reprochant au ministre d’avoir « relayé les arguments de la Licra sans avoir lu le programme ». Au sujet de la présence de figures comme Francesca Albanese, Henry Laurens précise qu'elle « pouvait déplaire à certains » mais qu’elle s’inscrivait dans une logique de débat équilibré, notamment face à Josep Borrell, ancien vice-président socialiste de la Commission européenne, invité pour la discussion de clôture.
« Ils ont été conviés pour parler de l’Europe, ce qui est dans leurs compétences politiques », insiste-t-il.
Pour le chercheur, l’annulation est symptomatique d’un climat de crispation croissante autour des questions palestiniennes dans le monde académique français. Contacté par ActuaLitté, le spécialiste reconnu du monde arabe n'a pas encore répondu à nos sollicitations.
Le colloque était organisé conjointement avec le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris (Carep), organisme de recherche financé par le Doha Institute, établissement d’enseignement supérieur situé à Doha, qui se présente comme privé.
Le Carep est régulièrement visé par ses détracteurs, notamment depuis les poursuites engagées — puis la relaxe en 2025 — contre son ancien directeur François Burgat, accusé d’« apologie du terrorisme » après un message posté sur X dans lequel il exprimait « infiniment plus de respect » pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l’État d’Israël.
Malgré ces polémiques, le Carep continue de revendiquer son ancrage scientifique et universitaire. L’allocution d’ouverture du colloque devait être prononcée par Salam Kawakibi, chercheur et directeur exécutif du centre. Également contacté par ActuaLitté, il n'a pas encore donné suite.
Dans un communiqué commun, les organisateurs dénoncent « une intervention politique dans le champ de la recherche », contraire à la liberté académique. Ils affirment que le colloque respectait « toutes les procédures scientifiques » et rassemblait des chercheurs « internationalement reconnus ». Accuser ces derniers « d’antisémitisme ou de militantisme » revient, selon eux, à « disqualifier sans fondement leurs travaux ». Ils jugent que « la recherche n’a pas vocation à être équilibrée politiquement », mais doit « reposer sur la compétence, la méthode et la probité intellectuelle ». Enfin, ils estiment que cette décision « compromet l’indépendance du Collège de France » et crée « un précédent dangereux ».
L'annulation du colloque a suscité une vive onde de réactions sur les réseaux sociaux, notamment sur X, où plusieurs personnalités politiques, intellectuelles et journalistes dénoncent une atteinte à la liberté académique.
La présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, a fustigé une décision dictée par le pouvoir exécutif : « Un colloque sur la Palestine censuré au Collège de France par un Ministre. Un colloque organisé par le lobby Elnet et financé par Israël (72 000 €) accueilli au Sénat avec Aurore Bergé en invitée. La ligne du gouvernement est claire : un seul récit est autorisé, celui de Netanyahu. Inacceptable. »
Le fondateur de Mediapart, qui a révélé cette information, Edwy Plenel, a lui aussi réagi avec indignation, voyant dans cette annulation un symptôme d’un climat politique inquiétant : « L’inadmissible annulation du colloque scientifique du Collège de France sur la Palestine me rappelle cet article en 2024 sur un “maccarthysme à la française”. Aujourd’hui, c’est en fait le trumpisme qui gagne la France. »
Le politologue Karim Emile Bitar a quant à lui exprimé son inquiétude face à la répression croissante du débat intellectuel : « Effrayant… Si Michel Foucault était encore en vie, il aurait probablement subi la punition du goudron et des plumes pour ses écrits sur le “racisme d’État”, la sexualité et la justice pénale ! Soutien à Henry Laurens. Lire et faire lire son dernier livre. »
La députée européenne Chloé Ridel (Parti socialiste) s’est également insurgée : « Honte à ceux qui ont demandé l’annulation d’un colloque sur “Palestine et Europe” au Collège de France (parce que celui-ci devait se tenir un 13 novembre ? Quel est le rapport ?) et au ministre qui la justifie au nom de la “liberté académique”. Un comble. »
Premier secrétaire du PS, Olivier Faure, abonde : « Inadmissible. Dans quel pays sommes-nous où les uns s’en prennent à des musiciens parce qu’israéliens et les autres censurent un colloque parce que jugé pro palestinien ? »
François Héran, titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » au Collège de France, a rendu publique la lettre adressée à Thomas Römer, administrateur de l’institution, après l’annulation du colloque sur la Palestine organisé par Henry Laurens. Il y dénonce une « cancel culture » désormais pratiquée par l’administration du Collège, ironisant sur les « leçons d’objectivité et d’intégrité scientifique » données à un historien [Ndr : Henry Laurens] « qui compte seulement à son actif quelques dizaines d’ouvrages ».
Proposant, non sans sarcasme, de soumettre les colloques « à l’autorisation de l’administrateur » et des ministres, il conclut : « Mieux vaut la prospérité du Chien que l’indépendance du Loup », avant de signer : In dubio pro libertate (En cas de doute, en faveur de la liberté).
Comme l'a pointé Henry Laurens, cette décision s’inscrit dans un contexte de tensions récurrentes, à la Philharmonie de Paris, mais aussi sur les campus et dans les institutions culturelles françaises, où plusieurs conférences, projections et colloques liés à la Palestine ou à Israël ont été contestés ou annulés ces derniers mois. Les établissements invoquent souvent la neutralité institutionnelle et le risque de débordements, tandis que les chercheurs dénoncent une restriction progressive de la liberté de débat.
La sociologue franco-israélienne Eva Illouz s’est par exemple vu retirer son invitation à l’université Erasmus de Rotterdam, où elle devait intervenir le 21 novembre sur le thème « Amour romantique et capitalisme ». L’organisation a justifié sa décision par son ancienne affiliation à l’Université hébraïque de Jérusalem, jugée « sensible » dans le contexte du boycott académique d’Israël. Eva Illouz a de son côté dénoncé une décision « authentiquement antisémite » et son avocat François Zimeray envisage une plainte en France.
La sociologue, aujourd’hui à l’École des hautes études en sciences sociales, déplore un effondrement du pluralisme universitaire. En mars, elle avait déjà perdu le Prix Israël pour ses positions critiques envers le gouvernement de son pays.
Précedemment, cinq chercheurs français avaient décidé de boycotter le colloque « Les histoires juives de Paris », prévu les 15 et 16 septembre 2025 au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (mahJ) et à la bibliothèque de l’Arsenal, invoquant la guerre à Gaza et la participation d’universitaires israéliens. L’événement, dirigé par Liliane Hilaire-Pérez et Évelyne Oliel-Grausz, devait réunir 25 spécialistes français et israéliens. Le musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme avait dénoncé une offense à l’autonomie de la recherche, rappelant que le dialogue académique avait perduré même durant la guerre froide.
À LIRE - La parole d’Edwy Plenel sur la Palestine jugée “à risque”, à Saint-Dié-des-Vosges
Depuis la riposte de l'État d'Israël à l’attaque du 7 octobre 2023, la question des liens académiques entre les universités françaises et les institutions israéliennes ne mobilise plus seulement les étudiants : elle implique désormais enseignants-chercheurs et instances universitaires, qui se multiplient en motions, décisions et déclarations publiques.
Le 22 novembre 2024, l’École des hautes études en sciences sociales adoptait une motion de son assemblée d’enseignants-chercheurs titulaires réclamant la suspension de tout partenariat avec des établissements ou fournisseurs israéliens tant qu’un cessez-le-feu durable ne serait pas instauré à Gaza. Dans le texte, signé par plus de 290 membres de l’EHESS — enseignants-chercheurs, chercheurs et doctorants —, il est précisé que la suspension concernerait les coopérations institutionnelles, sans remettre en cause les collaborations individuelles entre chercheurs.
De son côté, le conseil d’administration de Sciences Po Strasbourg avait choisi de suspendre son partenariat avec l’université israélienne Reichman, déclenchant de vifs débats au sein de la communauté académique locale. Plusieurs enseignants-chercheurs strasbourgeois avaient dénoncé ce boycott, le jugeant « contre-productif, inefficace et injuste ».
Crédits photo : Carte de la Palestine durant le mandat britannique, coll. Amjad Ghannam, The Palestinian Museum Digital Archives, mis en avant dans le programme du colloque, « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », finalement annulé.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
8 Commentaires
Aurélien Terrassier
10/11/2025 à 15:04
L'annulation de ce colloque sur la Palestine au Collège de France est un coup de massue contre la démocratie et la LICRA devrait plutôt s'occuper à mieux lutter contre l'antisémitisme plutôt de que de faire taire des voix qui dénoncent le genocide palestinien!
Giordano
10/11/2025 à 16:54
on savait l'entreprise de destruction méthodique, mais à ce point étendue, atteignant jusqu'à ce pays si orgueilleux de sa liberté, qui n'avait pas ajouté courage à sa devise.
Merci à Actualité de n'avoir tu cette défaite.
Luna
10/11/2025 à 21:42
Une façon de faire knouter le débat.
Ça ne m'étonne pas de la LICRA et encore moins de ce gouvernement.
perkeo
11/11/2025 à 07:36
En tout cas ils peuvent annuler les cours de philo: autant écouter des singes. On peut remplacer la philo par le catéchisme, qui enseigne à ramper devant ses maîtres.
Luna
12/11/2025 à 05:48
Ce qu'enseigne le catéchisme peut se résumer dans ces mots de Pierre Charron : "Il ne faut jamais dire tout, mais que ce que l’on dit soit vray. Il ne faut jamais tromper ni affiner, mais bien se garder de l’estre : il faut tempérer et marier l’innocence et simplicité colombine, en n’offensant personne, avec la prudence et astuce serpentine ; en se tenant sur ses gardes, et se préservant des finesses, trahisons et embusches d’autruy. La finesse à la défensive est autant louable comme déshonneste à l’offensive."
Marie
11/11/2025 à 08:43
La Licra: association d'utilité malfaisante.
Rose
11/11/2025 à 08:54
C'est bien dommage d'empêcher un colloque ; échanger et discuter de situations difficiles permettent une clarté intellectuelle et peut-être d'approcher des solutions.
À partir des faits, rejoindre des idées de parcours reste positif et constructif puisque les humains sont sensés penser au Collège de France.
Si certains attendent l'épuisement face à cette incurie, personne ne va s'y retrouver ; c'est rétrograde.
seingelt
11/11/2025 à 10:03
Excellente initiative, la science et la recherche doivent absolument s'auto-dé-extremegauchiser, sans complexe et sans merci, et la lutte contre l'antisémitisme peut servir d'etendart : la réaction bouffone du flic Plenel est un indicateur que c'est la bonne voie à suivre.