Bravo à Agnès Michaux d’avoir osé s’attaquer à Huysmans dans son épais volume publié au Cherche Midi il y a peu ! Il fallait le faire ! « Huysmans vivant » est la première biographie depuis celle de Robert Baldick publiée en 1958 (chez Denoël). Vieil admirateur du romancier, je me la suis procurée aussitôt, curieux de voir comment cette romancière (La fabrication des chiens) et spécialiste de la fin du XIXème siècle a pu traiter ce sujet vaste et ardu. En effet, aborder la vie de Huysmans, c'est aussi évoquer tout un pan de la littérature du XIXeme siècle.
Par Hervé Bel
Une remarque préliminaire : Agnès Michaux a tenté de rendre son héros « rock » avec un style parfois relâché, moderne. Par exemple, parle de « branchitude » naturaliste, commence un chapitre par : Un cochon de rossignol trouble sa nuit en gueulant comme une vache, etc. Par ailleurs, une grande partie de ses en-têtes de chapitres sont en anglais, et font référence à des chansons de groupes anglo-saxons. Était-ce bien utile ? Je me suis d’abord amusé à chercher sur Internet. Le premier (pour l’année 1877) est « Never Mind the Bollocks » des Sex Pistols. J’ai lâché après.
Autre constat : elle aime bien le mot « emmerde », l’utilise souvent, pour dire que beaucoup de gens, la vie en général, « emmerdaient » Huysmans. Pas sûr que ce dernier aurait apprécié ce terme galvaudé. Il avait certes un langage cru, mais choisi. Exemple parmi d’autres : Huysmans ne se confesse pas : « Il s’épouille l’âme ». Pour dire qu’il est troublé, il écrit : « Je suis dématé », etc. créant ainsi des métaphores souvent étonnantes.
Peut-être, après tout, usait-il aussi dans sa conversation, du mot « merde », par ailleurs très ancien. Mais étant sans doute vieux jeu, ce terme et d’autres, dès lors qu’ils ne sont pas de Huysmans lui-même, ne m’ont pas trop plu dans le cadre d’une biographie. Mais ce n’est pas grave, après tout, car le but d’Agnès Michaux est sans doute d’attirer un lectorat plus jeune. Entreprise difficile : Huysmans, presque (je tiens à ce presque) jusqu’à la fin de sa vie, a été misogyne, misanthrope, antisémite et j’en passe. Agnès Michaux est passée outre, Dieu merci. Elle a compris, je crois, que Huysmans était avant tout un homme contre tout, contre le monde, ce qui le rend sympathique, à force.
Le livre se compose de trois parties : Le fils, Le père, Le Saint-Esprit. On note l’inversion des deux premiers termes de la formulation officielle utilisée par l’Église (Le père, le Fils, le Saint-Esprit). On peut y voir un clin d’œil, car Huysmans n’est pas arrivé à la religion catholique par des voies très « catholiques », tant s’en faut.
Résumons en quelques phrases la vie de Huysmans. Jeune, il est « flaubertien » (mais du bout des doigts), naturaliste proche de Zola (cercle de Médan) et, point fondamental, attiré par la philosophie de Schopenhauer (ce qui le distingue déjà de Zola, si l’on y songe). Ses premiers romans témoignent de son attachement au naturalisme. D’abord Marthe, histoire d’une fille (1876), bien dans la veine réaliste, racontant la vie tragique d’une prostituée. À noter que ce roman précède de peu Elisa (1877) de Edmond de Goncourt sur le même thème, et bien sûr le célébrissime Nana de Zola (1880).
Viennent ensuite (je résume) En ménage (un de ses meilleurs selon moi) décrivant les tentatives désespérées d’un homme cherchant à vivre comme tout le monde avec une femme et n’y parvenant ; A vau-l’eau, histoire de Folentin, cherchant (encore) désespérément un restaurant correct, et n’en trouvant aucun. Puis il y a En rade, qui relate le séjour du héros dans un château en ruines, et son échec à vouloir vivre par le rêve. L’évolution des thèmes est claire : Huysmans s’éloigne du naturalisme. Zola s’en aperçoit, mais, et ce n’est pas étonnant de sa part, il ne se fâchera jamais avec Huysmans.
Huysmans n’est décidément pas un naturaliste, tout simplement parce qu’il n’est rien d’autre que lui-même, et c’est pourquoi son œuvre, au bout du compte, méritera d’être sauvée, qui décrit un questionnement que nous avons tous : que faire de la vie qui nous est donnée ? Le Bonheur est-il possible ? Ses livres sont le reflet de son existence qu’il ne cessera jamais de raconter roman après roman.
Après En rade, il se retrouve dans une impasse dont il tente de sortir avec A rebours et son fameux Des Esseintes qui recherche le bonheur en fuyant la nature et en cultivant l’artifice, entreprise vouée encore à l’échec... C’est son maître livre qui le fera connaître à jamais auprès du public lettré (Paul Valéry, Oscar Wilde en feront un livre de chevet).
Après A rebours, que peut encore écrire Huysmans ? Question plus grave encore, a-t-il pour lui-même encore une espérance ? Il est alors attiré par le satanisme. Agnès Michaux parle très bien de cette période « diabolique » (avec humour), dressant de la France de la fin de siècle un portrait curieux, décadent.
Huysmans croit ainsi au diable, fréquente de soi-disant satanistes, craint les ensorcellements. Pendant toute une période, s’imaginant menacé par les sorts de la Rose-Croix, il se protège avec de mystérieuses poudres répandues autour de son lit. On reste confondu par la crédulité de Huysmans. Ce qui est drôle, c’est qu’au même moment, il continue sa carrière de fonctionnaire rigoureux au ministère de l’Intérieur ! ce paradoxe est bien mis en exergue dans la biographie.
De son expérience « satanique », il tire son roman Là-bas, énorme succès, mais qui ne lui apporte pas la paix. Car il la veut, la paix, et le bonheur aussi, comme tout le monde. Il finira par les trouver, et c’est logique, dans le Dieu catholique. Mais sa foi sera celle d’un homme du Moyen-Âge : il ne pouvait en être autrement pour un homme qui déteste son temps.
Pour raconter tout cela, Agnès Michaux n’a pas fait une biographie au sens strict du terme. Ainsi pas de notes en fin de pages, et une bibliographie très succinte à mon goût. J’aurais aimé identifier les documents nouveaux qu’elle a pu consulter et dont Baldick n’était pas en possession.
Ce qu’elle a voulu peut-être, c’est imaginer son Huysmans. Ainsi le début de sa biographie (la partie Le fils) est en fait un roman. Elle campe Huysmans et ses pensées, alors qu’il marche dans Paris ou fume une cigarette en 1876 sur le balcon de son appartement, occasion pour elle de retracer, comme si Huysmans y songeait, ses premières années. C’est agréable à lire, mais à certains moments, on ne sait plus trop s’il s’agit de Huysmans qui a vraiment pensé ce qui est dit, ou si c’est l’auteur qui brode. Entre parenthèses : passages très réussis de l’ouvrage : les évocations du Paris fin de siècle, nourries de beaucoup de détails, pas forcément en rapport direct avec Huysmans, mais plaisants à découvrir.
Ce qu’elle met aussi en exergue, c’est la vie sexuelle de Huysmans, qu’elle accuse vaguement de pédophilie, et d’avoir donné la syphilis à Anna Meunier, sa compagne ; accusations gravissimes qui ne me convainquent pas, et dont Baldick ne parle jamais dans sa biographie de 1958. Elle apporte en revanche des précisions inconnues de Baldick sur Zdenka Braunerova et Henriette du Fresnel, deux jeunes femmes fascinées par l’écrivain qui, apparemment, était un séducteur (malgré lui ?). Il manque deux autres femmes sur lesquelles Agnès Michaux n’apporte malheureusement aucune information : une Madame X et une Eugénie évoquées par Baldick sans autre détail.
Au bout du compte, on s’aperçoit qu’Agnès Michaux ne manque jamais (trop ?) de souligner les mauvaises pensées de Huysmans, son caractère grognon, son sourire sardonique… en oubliant un peu le cheminement spirituel de Huysmans (le récit de sa conversion est un peu court à mon sens) et ses conséquences au niveau de sa littérature. Par ailleurs, elle néglige trop de tirer des conséquences de l’affection dont Huysmans fut entourée jusqu’à la fin de sa vie, preuve qu’il pouvait être un excellent ami, généreux et compréhensif. Même après sa fâcherie avec Bloy, il continuera ainsi de lui envoyer des dons anonymement. Il finance en partie les obsèques de Villiers-l’isle-Adam, cherche à aider des amis sans emploi, etc.
La question, finalement, sera celle-ci : la biographie « Huysmans vivant » apporte-t-elle du neuf par rapport à celle de Baldick ? En grande partie, elle la reprend, néglige pas mal l’aspect littéraire de l’œuvre, mais, s’attardant davantage sur la personne de Huysmans, Agnès Michaux le rend plus vivant. CQFD.
Donc à lire.
PS. Rappelons les dernières publications de JK Huysmans :
La pléiade, comportant les principaux romans de la période réaliste (avec En route pour la période catholique)
JK Huysmans en voyage (Bartillat, 2022)
JK Huysmans, écrits sur l’art (Bartillat, 2020) dont les Ensablés ont parlé (ici).
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 28/08/2025
694 pages
Le Cherche Midi
25,00 €
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