En matière de BD et de science-fiction, difficile de faire plus mythique que Les Humanoïdes associés, maison d'édition fondée en 1974 par Moebius, Philippe Druillet, Jean-Pierre Dionnet et Bernard Farkas. Portée par le vaisseau Métal hurlant, revue qui a influencé des générations de créateurs, elle a connu une existence mouvementée, faite de succès historiques et d'échecs tout aussi retentissants. Le dernier en date, en 2025, a tout emporté sur son passage.
Le 01/12/2025 à 12:25 par Antoine Oury
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01/12/2025 à 12:25
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L’histoire de la maison a pris un tournant en juillet dernier, avec l'annonce d'une fermeture des Humanoïdes associés par la maison-mère, Humanoids. Stupeur : la structure fêtait pourtant son cinquantième anniversaire, ainsi que le succès de Métal hurlant, sa publication phare, dont la nouvelle formule fut lancée en 2021.
Ce jeudi 26 juin 2025, le PDG du groupe Humanoids, Fabrice Giger, est à Paris. Plutôt présent dans les bureaux de Los Angeles, « il fait de temps en temps le déplacement en France », note une ex salariée. « À 13h30, nous recevons un mail de convocation à une réunion avec les salariés de Humanoids Inc. pour 14h. Et là, il nous annonce qu'il ne peut pas payer les salaires du mois de juin et que l'entreprise sera liquidée sous peu. »
L'aspect soudain de la nouvelle laisse les salariés du groupe sous le choc. « Nous savions que le groupe n'était pas forcément très rentable et que Giger remettait souvent de l'argent, mais nous n'avions pas l'air pour autant d'une structure qui se cassait la gueule, il y avait eu des recrutements ces dernières années », poursuit-elle.
Une de ses anciennes collègues assure cependant que le versement des salaires tardait depuis le mois de mai. En outre, « plusieurs prestataires ont été payés après les délais négociés : cela aurait pu mettre la puce à l'oreille ». D’ailleurs, en avril, La Boite à Bulles, une maison d'édition acquise à partir de 2017 par Humanoids, était placée en procédure de sauvegarde.
Mais la liquidation économique des Humanoïdes associés s'accompagne d'une étrange précision : les parutions se poursuivront malgré tout, et les programmes des prochains mois suivent bientôt dans les boites mail, jusqu'en janvier 2026...
Fabrice Giger, qui a racheté Les Humanoïdes associés et leur catalogue en 1988 par l'intermédiaire de sa maison d'édition de l'époque, Alpen Publishers, a toujours été tourné vers les États-Unis. En 1999, il ouvre ainsi Humanoids Publishing et entend porter des ouvrages de la structure de l'autre côté de l'Atlantique.
En janvier 2013, un document atteste que la société Humanoids, Inc., « propriétaire à 100 % des Humanoïdes associés SAS », « absorbe » cette dernière. Fabrice Giger inaugure alors le siège du groupe Humanoids, Inc. à Los Angeles, installé sur Sunset Boulevard, qui se dote d'un bureau français, situé au 24, avenue Philippe Auguste, dans le 11e arrondissement de Paris — puis, plus tard, au 15, rue Érard, dans le 12e.
Cet établissement secondaire abrite l'équipe française de Humanoids, Inc., qui représente la majorité de la force de travail du groupe, pour un pilotage essentiellement effectué depuis les États-Unis, à travers une autre société intermédiaire, Humanoids Corp.
« Marie-Christine Conchon, puis Marie Parisot [successivement présentées comme les directrices générales du « groupe Humanoïdes associés France », NdR] parlaient plutôt avec Giger, de l'autre côté de l'Atlantique », nous explique une ancienne employée. « Le directeur financier a toujours travaillé sur les comptes américains, quand le responsable des technologies et de l’information était également tourné vers la structure américaine », nous expose-t-on. En revanche, les factures « devaient toutes être sous l'entité américaine Humanoids Inc. ».
Depuis la France, les employés du bureau français n'ont « aucune info sur les finances : on entendait parler de levées de fonds, d’actionnaires… Mais ces conversations étaient toujours informelles, à l’oral, sans chiffres précis. » Un autre explique : « Le fonctionnement a toujours été hermétique, en donnant le moins d’infos possibles aux salariés : “Une annonce, cela se fait au moment où on a un intérêt à le faire”, nous avait dit Giger au moment de l’opération de communication autour de l’adaptation au cinéma de L’Incal. »
Cette culture du secret et cette direction délocalisée impactent la bonne organisation de l'entreprise, mais aussi le moral des salariés, d'après certains témoignages : « Les US exigeaient beaucoup d'éléments, de devis, de communication mais les informations étaient différentes d'un intervenant à l'autre. Ça changeait beaucoup et c'était beaucoup de pression avec un réel manque d'organisation de leur part. »
Au sein du groupe Humanoids, Inc., les difficultés économiques ne concernent pas que Les Humanoïdes associés. La Boîte à Bulles, maison d'édition fondée en 2003 par Vincent Henry et que Humanoids a acquis à partir de 2017, est aussi passée dans le rouge, au point d'être placée en procédure de sauvegarde au printemps dernier.
« La Boîte à Bulles ne pouvait pas être liquidée d’une manière expéditive, contrairement aux Humanoïdes associés », nous explique un ancien salarié. « Nous savions que des licenciements étaient à venir, et on nous a d’ailleurs forcés à couper des titres au maximum, à arrêter des projets, même, quand la direction avait peu d’espoir dans certains titres. »
Quelques années auparavant, après le rachat, la direction de Humanoids incitait plutôt, au contraire, à multiplier les projets et les gros contrats. Les comptes sociaux publiés en 2019 en attestent : « La stratégie 2019, inchangée par rapport à celle de l'an passé (publication de livres à plus fort potentiel commercial en fin d'année, concentration des efforts sur les livres identifiés comme à plus fort potentiel, développement des synergies avec la société Humanoids, publication de nombreux ouvrages du catalogue aux États-Unis par Humanoids Inc...) est rappelée par le gérant [alors Vincent Henry, NdR]. »
Cette nouvelle direction donnée à La Boite à Bulles n’est pas surprenante : le nouveau propriétaire d’une société entend généralement obtenir un retour sur investissement assez rapide.
Quant à la synergie avec le volet américain du groupe, elle se résume essentiellement en une proposition des « titres que nous sortions à La BàB à Humanoids, pour savoir si une version américaine pouvait être envisagée », estime-t-on. Or, entre le marché français et celui des États-Unis, les goûts et les couleurs peuvent singulièrement différer.
De fait, « la production BD de Humanoids consistait principalement en une reprise des titres des Humanoïdes associés et de certaines parutions de la BàB (dans la collection Life Drawn) ». Les pôles éditoriaux des Humanoïdes associés et de La Boîte à Bulles étaient distincts — seul le pôle communication était partagé —, mais, dans les faits, les structures étaient ainsi loin d'être hermétiques.
« Il était admis que les éditeurs BàB participaient de temps à autre à des projets Humanos. Cela dit, il faut admettre que personne ne nous forçait : on nous proposait d’amener des projets, tout simplement », se rappelle-t-on.
Côté Humanoïdes associés, une autre direction se dessine : « Ces dernières années, les éditeurs étaient contraints de choisir des BD au fort potentiel audiovisuel, ce qui a mené sur beaucoup de publications peu qualitatives : on regardait le potentiel d’adaptation plutôt que les qualités intrinsèques de la BD », évoque une ancienne des Humanos. Cette stratégie aurait été légèrement infléchie à l'arrivée de Marie Parisot, venue de Dargaud, à la direction générale, en 2024.
La même ancienne salariée pointe par ailleurs une charge de travail « excessive, sur le mode “Nous sommes une petite équipe, la maison n’est pas rentable, donc il faut se donner au maximum”. » D'autres témoignages évoquent des journées à rallonge : les heures supplémentaires étaient-elles rattrapées ou payées ? La question semble rester sans réponse, malgré une certaine tolérance, reconnait-on, « pour arriver plus tard le lendemain » en cas de départ tard le soir.
Comme d’autres maisons d’édition, Les Humanoïdes associés n'avait pas de représentation syndicale, même si les effectifs du groupe Humanoids atteignaient la limite légale (11 salariés) pour la mise en place d'un comité social et économique (CSE). « Sur le papier, nous étions une vingtaine, mais, en raison de l’organisation en plusieurs sociétés, on ne dépassait pas le niveau légal », déplore une voix qui a désormais quitté la structure.
Le groupe Humanoids n'avait par ailleurs pas de chargé des ressources humaines : « Tout se faisait à l’oral et, pour toute question, nous étions obligés de nous adresser au supérieur hiérarchique, ce qui limite les négociations... »
Les difficultés économiques des Humanoïdes associés ne sont pas une anomalie dans le paysage de l'édition de bandes dessinées. Depuis 2024 au moins, les structures qui ne sont pas adossées à des conglomérats éditoriaux se heurtent à un marché en contraction, dans lequel le lectorat est plus attentif à ses dépenses.
La concurrence des autres médias, mais aussi de la seconde main, devenue plus accessible grâce à Internet, ou encore la surproduction d'ouvrages ont considérablement compliqué la vie des éditeurs BD. Les éditions çà et là, Rouquemoute, 6 Pieds sous terre ou encore L'Association ont ainsi traversé des turbulences économiques, tandis que, dans le domaine de la SF, la maison Les Moutons Électriques a mis la clé sous la porte.
La grande force du groupe Humanoids, pour résister à cette période tumultueuse, restait son catalogue, qui comprend les œuvres de noms mythiques de la SF, de Moebius à Caza, en passant par Chantal Montellier, François Boucq ou encore Alejandro Jodorowsky.
Assez logiquement, le groupe Humanoids entend profiter de cet héritage prestigieux, tout en le remettant au goût du jour. L'installation à Los Angeles doit y participer, en incarnant à la fois l'internationalisation des activités et l'intérêt pour le 7e art, auquel Fabrice Giger accorde beaucoup d'attention.
Un peu trop, même, selon certains témoignages. « L’attention portée au sacro-saint audiovisuel était assez pénible, et Giger misait sur quelque chose d'incertain, finalement. » En France, la lubie du propriétaire peut même froisser ceux et celles qui, par leur travail éditorial, font tenir le groupe et alimentent son catalogue : « Nous avions assez peu de nouvelles des États-Unis, Giger ne nous parlait pas beaucoup. Quand il intervenait, c’était pour évoquer l’exploitation de licences au cinéma. »
Les résultats concrets, toutefois, ne suivent pas vraiment. Jusqu'au jour où, fin 2021, Giger réclame une communication en urgence : le réalisateur néo-zélandais Taika Waititi, auréolé des succès Thor : Ragnarok et Jojo Rabbit, adaptera L'Incal, d'Alejandro Jodorowsky et Mœbius, pierre angulaire du catalogue de Humanoids. Le futur film doit même ouvrir la voie à d'autres productions tirées du Jodoverse, diffusées sur les grands et petits écrans.
Quelques mois plus tard, Sparkling, société également dirigée par Fabrice Giger, annonce la nomination du producteur Patrick Nebout en tant que président, ainsi que ses ambitions. « Nous allons identifier et adapter les propriétés intellectuelles les plus originales et ambitieuses du vaste catalogue de Humanoids, et nous produirons aussi des séries et des films originaux », expliquait en 2022 Patrick Nebout à Deadline.
Les activités de Sparkling périclitent rapidement : avec la série Cannes police criminelle, diffusée en 2023 sur TF1, la chaine réalise sa pire audience depuis 6 ans, selon CineSerie, quand l'autre production, Whiskey on the Rocks, passe relativement inaperçue. L'adaptation annoncée de la série Les Zombies qui ont mangé le monde, de Jerry Frissen et Guy Davis, évidemment publiée par Les Humanoïdes Associés, est quant à elle sortie mi-2024 sous le titre We Are Zombies.
Le projet L'Incal fait pour sa part long feu et en serait resté au stade de la pré-production, coûtant cher, au passage, à l'un des associés de Giger, David Jourdan, qui devait coproduire le film via sa société Primer Entertainment [également propriétaire de 20,5 % de Humanoids Corp, NdR].
D'après le relevé des actifs et du passif de Humanoids, qui s'est déclaré en faillite en octobre 2025, un litige serait en cours entre les deux sociétés, pour une somme s'élevant à 10 millions $, soit presque la moitié du passif de la société de Fabrice Giger. Malgré nos tentatives pour contacter Fabrice Giger et David Jourdan, nous ne sommes pas parvenus à obtenir plus d'informations sur cette procédure en cours.
Le cinéma n'a pas souri aux Humanoïdes associés, mais l'histoire récente de la maison compte pourtant une belle réussite : la relance de la revue Métal hurlant, en 2021.
Le premier numéro s'est écoulé à près de 19.000 exemplaires dans les librairies et grandes surfaces spécialisées (source Edistat) et chaque sortie se vend, via ces canaux, à plusieurs milliers d'exemplaires, avec quelques pics, comme pour la parution spéciale Lovecraft d'août 2024, qui tutoie la dizaine de milliers de ventes.
S'y ajoutent les achats en kiosque, ainsi que les abonnements, soit un titre très précieux pour la structure Humanoids : si le fonds historique de la maison (Moebius et consorts, voir plus haut) assure encore des rentrées d'argent régulières, l'accueil réservé à Métal hurlant était le bienvenu. « Métal hurlant, c’était LE gros projet, dans l’équipe et dans la direction, qui donnait de l’espoir », se souvient un ancien salarié du groupe.
Face au succès, Humanoids multiplie les parutions, mais aussi les événements, notamment au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême ou pendant l'été, « à la fois pour payer des coups aux auteurs, vendre du rêve et faire du relationnel », reconnait-on. Lors de ces soirées directement organisées par la maison d'édition, d'ailleurs, les employés sont largement mis à contribution, et les justificatifs de rémunération des heures supplémentaires semblent avoir disparu.
À LIRE - Retour vers le Futur : Métal Hurlant, aux origines
Malgré la chute de Humanoids, la parution de Métal hurlant n'est pas interrompue. Le prochain numéro, le 17, titré L'hôtel de la dernière nuit, sera disponible le 3 décembre. « La fermeture des Humanoïdes associés n’a pas eu de conséquence sur l'éditorial et le rédactionnel », nous confirme Lloyd Chéry, rédacteur en chef adjoint de la revue. « Les pigistes sont toujours payés, les numéros se préparent normalement. Nous pouvons annoncer que de gros noms comme Emmanuel Carrère, Pedro Winter, Gou Tanabe ou encore Paul Verhoeven seront prochainement dans nos pages. Métal Hurlant reste toujours un média très attractif pour de nombreuses personnalités. »
Comme Les Humanoïdes associés, Métal hurlant poursuit donc ses activités, sans aucune interruption malgré les liquidations récentes. Science-fiction ou fantastique ? Pas vraiment, plutôt d’habiles manœuvres économiques de la part de Fabrice Giger, qui n'a d'ailleurs pas souhaité répondre aux questions adressées à l'occasion de cette enquête.
L'enquête se poursuit dans une deuxième partie, intitulée « Derrière Les Humanoïdes associés, la mystérieuse galaxie Giger ».
Photographie : illustration, Donald Davis, domaine public
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
1 Commentaire
Marielle
02/12/2025 à 11:39
Dommage. Encore des décisions qui laissent les gens dans le flou. Une façon très brutale et très américaine : un peu moche.