Ce qui n'était jamais arrivé

Hélène Cixous

À quatre-vingt-huit ans, Hélène Cixous livre un livre-somme, vertigineux et spectral. Ce qui n’était jamais arrivé n’est pas un récit, mais un palimpseste de vies, de morts, de rêves et de lettres, où la mémoire se réécrit sans fin, « dans la nuit des oiseaux s’envoient des messages d’alarme/attention, mort/des chats montent d’un pas rapide en alarme attention ! là en bas ça mord ». Le texte se déploie comme une conscience fragmentée, un journal posthume qui se sait déjà au-delà de la vie.

Tout commence par une chute — ou une panne : le doigt de la narratrice se fige, « inerte, sourd, lourd, en descente dans des épaisseurs d’eau coagulées ». Ce détail trivial devient métaphore de la paralysie de l’écriture et, plus largement, du corps vieillissant. Le geste manquant, la phrase rompue, deviennent les indices d’un effondrement intérieur : « C’était la mort. Ainsi c’est la mort. C’est donc la mort. » L’événement anodin ouvre un gouffre métaphysique : écrire ou mourir — ou mourir d’écrire.

La narratrice, double de Cixous nommée H, vit dans la Villa Rêva, lieu de passage entre le rêve et le réel. Les morts s’y invitent : la mère, Ève ; le frère, Pete (« Coucou ! dit mon frère… L’ombre du son de sa voix est immortelle ») ; le père, Georg, jeune médecin dont la lettre de 1935 devient le cœur battant du roman. Les fragments de rêves, les citations de Kafka, Poe ou Defoe, les conversations avec les chats, composent un théâtre mental où s’entrelacent temps, mémoire et langue. L’écriture, ici, est archéologie du souvenir et combat contre l’oubli : « Je commençai à collectionner les trous. [...] Qu’est-ce qu’un trou ? C’était une appellation provisoire. »

Cixous écrit dans une prose chantante, déliée, toujours en mouvement. La syntaxe, libre, épouse le flux de la pensée, créant cette respiration si singulière où chaque virgule semble une syncope. L’oralité, les parenthèses, les glissements de voix (« Haya passe sur le papier, sans émotion, élégante et minutieuse ») donnent à la narration la texture d’un rêve lucide. On y entend, dans chaque inflexion, la musique du corps et la survivance du verbe.

Ce qui n’était jamais arrivé n’est donc pas un testament, mais un passage : un livre sur le franchissement, sur la porosité du vivant et du disparu. Entre la grâce et la déréliction, Hélène Cixous accomplit une œuvre d’ultime incandescence — un adieu vibrant à la littérature comme acte de résurrection.

 

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
29/10/2025 à 14:18

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Ce qui n'était jamais arrivé

Hélène Cixous

Paru le 09/10/2025

175 pages

Editions Gallimard

19,00 €