Ou comment des expertes revisitent l'histoire d'Halloween : Véronique Arnaud, dite "Parole de sorcière", qui a créé L'agenda de Parole de sorcière ; et Ketty Orain-Ferella, à l’origine de la collection Grimoires des sabbats, racontent à leur manière cette histoire de citrouilles. Deux autrices avec un pied dans le paganisme mais qui entretiennent également une approche assez terre à terre et rationnelle des choses.
Le 29/10/2025 à 10:34 par Auteurs Piktos
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Publié le :
29/10/2025 à 10:34
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Avant les citrouilles lumineuses et les costumes que l’on connaît aujourd’hui, il y avait Samhain. Bien avant que la fête moderne d’Halloween ne s’installe dans nos calendriers, les peuples celtes célébraient cette nuit particulière, la plus importante de l’année. Samhain était considéré par nos ancêtres comme un véritable seuil. À la fois fin d’un cycle et début d’un autre, c’était le passage vers la nouvelle année.
L’automne avait déjà offert ses récoltes, et les champs entraient en repos. La nature se repliait, et avec elle, les humains étaient invités à ralentir, à tourner leur regard vers l’intérieur. Samhain était aussi ce moment singulier où, disait-on, le voile entre les mondes devenait plus mince. Les vivants se rapprochaient des défunts, rendant hommage à celles et ceux qui avaient tracé le chemin avant eux.
Depuis quelques années, parallèlement à l’engouement croissant pour Halloween, certains choisissent de redécouvrir Samhain. Dans les pas de leurs ancêtres, ils rallument des feux, dressent des autels ou partagent des repas où une part est laissée pour le défunt. Au-delà des films d’horreur et des friandises, c’est une manière de renouer avec le sens profond de cette célébration : apprivoiser l’obscurité et accueillir le souffle d’un nouveau cycle.
On appelle volontiers « sorcières » celles et ceux qui célèbrent Samhain. Pourtant, ce terme est trop réducteur. Car au-delà des étiquettes, cette célébration réunit des personnes en quête de sens, désireuses de renouer avec le sacré du cycle des saisons. C’est une manière de redonner de la profondeur à nos rituels collectifs, de remettre du sens là où souvent nos fêtes se sont vidées de leur essence.
Le passage à la fin octobre est une période d’une richesse et d’une profondeur inouïes, bien au-delà des citrouilles américaines. Ici, dans nos campagnes françaises, c’est la mi-saison d’automne. Cette période est naturellement ancrée dans le rythme de la Toussaint et du Jour des Morts (le 1er et le 2 novembre), qui perpétuent, à travers le prisme chrétien, l’essence même de l’ancienne Samhain. Après le don généreux des moissons, la Nature ralentit, se prépare au repos hivernal.
C’est le temps de la sève qui descend et des feuilles qui, ayant accompli leur cycle, se déposent pour nourrir le sol. C’est un enseignement précieux : celui de l’acceptation du dépouillement, de la nécessité de l’arrêt pour se régénérer. Nous sommes invités à suivre ce mouvement, à tourner notre regard vers l’intérieur, à faire le bilan de l’année passée. C’est un moment privilégié pour la communion avec nos ancêtres. La Toussaint, avec ses fleurs et le recueillement au cimetière, est notre façon, profondément enracinée, d’honorer celles et ceux qui nous ont précédés.
Nous allumons une bougie pour éclairer leur chemin et réchauffer notre mémoire. Célébrer l’automne, c’est reconnaître la beauté de la transition, y voir non pas une fin, mais la promesse d’une renaissance contenue dans la graine qui sommeille. C’est accueillir l’obscurité pour mieux y trouver notre propre lumière intérieure.
Si Halloween s’est éloignée de ses racines celtiques, elle n’en reste pas moins une fête très populaire et pleine de possibles. On y voit surtout des citrouilles grimaçantes, des enfants
costumés, des films d’horreur et des soirées festives. Pourtant, sous cette apparente légèreté, Halloween porte encore des traces de l’ancienne magie : celle qui permet d’affronter l’obscurité et notre propre finitude.
Les déguisements, par exemple, permettent de jouer avec ce qui fait peur. En se transformant, on dédramatise l’inquiétant, on rit de ce qui effraie habituellement et on apprend à apprivoiser, par le jeu et l’imaginaire, l’idée de la mort. C’est une manière douce et créative de se confronter à l’inconnu, de mettre en scène l’obscurité pour mieux la comprendre. Même les films d’horreur, avec leur esthétique macabre et leur mise en scène de la mort, peuvent être vus comme un rituel collectif : une façon d’apprivoiser ce que notre société préfère taire.
Halloween, dans sa version moderne, reflète parfaitement notre époque. Jadis, la mort était un fait bien plus présent et voyant dans la vie quotidienne ; aujourd’hui, elle est en grande partie occultée, tout en restant omniprésente au cinéma et dans les récits populaires. Ce paradoxe fait d’Halloween une fête singulière : elle réintroduit, par le jeu et le symbole, ce que nous tendons à éviter dans notre quotidien. Les rites évoluent avec le temps et les populations : ce qui était autrefois un rituel sacré devient aujourd’hui un moment de créativité et de partage, mais peut tout à fait être investi d’une intention plus consciente et symbolique.
La popularité d’Halloween chez les enfants offre aussi l’opportunité de côtoyer et d’apprivoiser des figures habituellement inquiétantes comme les fantômes, les squelettes ou les sorcières, et plus encore, d’ouvrir un espace pour parler de la mort avec simplicité et légèreté. Pour les parents, c’est une chance précieuse d’accompagner leurs enfants dans la compréhension de ce cycle de la vie, à un âge où la confrontation à la mort peut être un choc.
Mais bien sûr, Halloween reste avant tout un moment de joie et de partage, où petits et grands peuvent rire, s’émerveiller et célébrer ensemble la magie d’une nuit pas comme les autres.
Le milieu de l’automne n’est pas seulement le temps des dernières récoltes, c’est aussi celui de la transformation et de l’intégration. Dans le cycle des saisons, il représente le moment où l’on doit lâcher ce qui n’est plus utile, à l’image des arbres qui laissent tomber leurs feuilles. C’est un exercice spirituel puissant : il nous demande de faire le tri dans nos vies, nos projets, nos émotions, afin de ne garder que l’essentiel pour traverser la dormance hivernale.
À la Toussaint, le souvenir de nos défunts nous rappelle l’impermanence de toute chose et nous invite à nous relier à la lignée de nos ancêtres. Ce seuil, traditionnellement marqué par Samhain chez les Celtes, est celui où le voile entre les mondes est le plus mince et où la communication avec l’au-delà est la plus facile. C’est une période de grande énergie où les éléments Terre et Eau fusionnent… C’est l’art de la décantation : on laisse le temps aux expériences de s’intégrer, aux émotions de s’apaiser, pour que la clarté puisse émerger avant l’arrivée du grand silence de l’hiver.
C’est aussi le temps où, traditionnellement, on rentrait le bétail et on constituait les réserves, pas seulement matérielles, mais aussi spirituelles. On se réunissait autour du foyer pour de grandes veillées, on écoutait les histoires des aînés, on apprenait de leurs expériences.
Ce passage vers novembre nous offre une chance de ralentir consciemment, de nous reconnecter à notre rythme biologique et à la magie simple et fondamentale du foyer.
Voici une version largement revue et revisitée du Questionnaire de Proust, proposé aux deux autrices.
Quelle est votre recette d’Halloween/Samhain préférée ?
Ketty : Les gâteaux des âmes ! Il s’agit de délicieux petits biscuits sablés aux raisins secs que l’on confectionnait traditionnellement à Samhain pour honorer les âmes des disparus.
Véronique : Un velouté de potimarron parsemé de quelques châtaignes… Une manière pour moi d’honorer ma grand-mère, qui ne manquait jamais la saison des récoltes de ce fruit précieux à la campagne pour affronter la saison sombre.
Y'a-t-il un objet ou un symbole qui ne manque jamais dans vos rituels à cette époque ?
Ketty : Les photos de mes proches disparus. Je crée chaque année un autel des ancêtres pour faire vivre leurs souvenirs dans mon cœur. Je me sens protégée par eux.
Véronique : Mon autel aux ancêtres, où je fais brûler une bougie consacrée chaque jour. J’aime aussi y brûler quelques feuilles le 31 octobre pour nettoyer l’espace et l’énergie de l’année écoulée, préparant ainsi l’endroit à accueillir le nouveau cycle avec clarté.
Quelle est votre activité préférée à faire pour vous connecter à la magie de l’automne ?
Ketty : Marcher en forêt avec mes filles. S’émerveiller de la beauté de la nature à cette époque, chercher des champignons ensemble, et revenir au chaud à la maison pour déguster un chocolat chaud.
Véronique : La préparation des remèdes pour l’hiver ! Je concocte des oxymels pour l’immunité, je prends le temps d’assembler les herbes récoltées pour faire des tisanes qui réchauffent le corps et l’âme près du foyer. Et bien sûr que serait l’automne sans les longues balades dans les forêts aux couleurs flamboyantes, à la recherche de champignons et autres trésors ! Il y a tant à faire en automne !
Quelle est, selon vous, la principale méprise des gens sur cette période ?
Ketty : Les gens tendent à percevoir l’automne comme une saison triste et pluvieuse. J’y vois au contraire l’opportunité de s’aménager un cocon de douceur et d’intégrer les expériences des mois écoulés.
Véronique : De ne la voir que comme la préparation au froid et à la grisaille, au lieu de la percevoir comme une période de puissante gestation. L’automne est le temps où l’on sème les intentions silencieusement, celles qui écloront au printemps. Le travail est intérieur, non visible, mais essentiel.
Si vous deviez donner un seul conseil à quelqu’un qui veut célébrer Samhain/Halloween, quel serait-il ?
Ketty : De lire mon livre sur Samhain ! Il regorge d’idées et d’inspirations pour créer ses propres célébrations. Et aussi, de ne pas se mettre la pression, mais plutôt de se mettre à l’écoute de l’atmosphère.
Véronique : Allumez une bougie simple pour vos défunts. Pas de rituel compliqué, juste une flamme sur un autel improvisé ou une cheminée. En faisant cela, vous reconnaissez l’existence du voile mince qui vous sépare et vous honorez d’où vous venez, ce qui est l’acte magique le plus puissant en cette période de reconnexion.
Quel livre ou quel film vous fait penser à la magie de cette période ?
Ketty : Il y en a tellement ! J’adore les films de sorcières. Il y a Hocus Pocus bien sûr, qui a marqué l’enfance de toute une génération. Mais il y a aussi Practical Magic qui est un absolu de la saison.
Véronique : Le livre La Sorcière de Jules Michelet. Il y décrit la magie populaire de nos campagnes françaises, celle des guérisseuses et des herboristes, bien loin des clichés. C’est un retour à l’essence de la sagesse féminine liée à la terre.
Si Halloween/Samhain était une couleur, quelle serait-elle – et pourquoi ?
Ketty : Le noir et l’orange. Mais si je ne dois en garder qu’une, ce serait l’orange, cette couleur synonyme de transformation. Car la mort est moins une fin qu’une transition vers une autre réalité.
Véronique : Le brun profond de la terre mouillée. C’est la couleur de l’humus, de la richesse nourricière et du grand secret de la vie qui se cache dans l’obscurité. C’est la couleur de l’ancrage nécessaire avant de pouvoir s’élever.
Quel est le meilleur conseil reçu pour honorer vos ancêtres ?
Ketty : De continuer à parler d’eux et de faire vivre leur souvenir. Le film Coco est très beau sur le sujet.
INSOLITE – Conseil pour ne pas passer Halloween comme une citrouille
Véronique : De ne pas chercher à les idéaliser ou à faire des rituels trop complexes, mais de simplement les nommer à voix haute et de leur parler simplement, comme s’ils étaient encore là, de leur raconter ma vie. C’est la continuité de la conversation qui maintient le lien.
Quelle fausse idée populaire sur la sorcellerie vous irrite particulièrement en cette période de l’année ?
Ketty : Ce qui me dérange, c’est l’idée tenace que les sorcières seraient maléfiques, vouées à faire le mal. En réalité, la magie n’a rien à voir avec ces clichés : c’est avant tout une façon de réenchanter notre regard sur le monde, de retrouver du sens et de la beauté dans ce qui nous entoure.
Véronique : L’idée que la magie serait une force extérieure que l’on devrait chercher. La véritable magie, c’est de comprendre que nous faisons partie de la Nature, que son énergie circule en nous et que c’est par elle que nous sommes capables de magie… c’est se reconnecter à la Nature Divine, s’aligner sur ses cycles pour réapprendre à enchanter son quotidien.
Un extrait de leurs derniers ouvrages est proposé en fin d'article.
Crédits illustration : Pitkos
Par Auteurs Piktos
Contact : f.lamotte@piktos.fr
Paru le 08/09/2025
240 pages
Danaé
21,90 €
Paru le 12/11/2024
320 pages
Danaé
24,00 €
Paru le 20/10/2022
288 pages
Danaé
22,00 €
1 Commentaire
Yves MICHEL Souffle d'Or
30/10/2025 à 10:05
Bravo pour ce texte tout en nuance et profond !
En effet, retrouvons des sens anciens et imaginons nos nouveaux rituels, si importants...
Modestement j'ai publié Femme et sorcière, par Amala KLEP, et Adieu et merci, par Caroline von Bibikow (éditions Le Souffle d'Or)
Bonne connexion intérieure à vous !