Je me revois encore, il y a près de trente ans, tournant fébrilement les pages de Souffre-Jour, premier tome des Chroniques des Crépusculaires. À l’époque, adolescent sortant du brevet des collèges, j’ignorais que ce roman marquerait un tournant pour la fantasy française. Ou alors, une brillante carrière de journaliste littéraire s'ouvrait – ou, plus sérieusement, un bel avenir en cabinet de voyance. J'ai peut-être fait erreur...
Et pour cause : en 1995, un jeune auteur de 24 ans, Mathieu Gaborit, venait d’imposer sa voix singulière dans le paysage de l’imaginaire. Son entrée en scène fut fracassante — Les Crépusculaires ont été salués pour avoir « révolutionné la littérature de l’imaginaire » en forgeant un univers d’une originalité et d’une élégance rares, tout en déployant un art de la narration et des personnages remarquable.
Sur le moment, j’étais loin de penser en ces termes académiques, bien sûr. Je me souviens surtout de l’émerveillement pur, de ce frisson qui m’avait parcouru lorsque j’ai découvert le collège du Souffre-Jour niché sous les branches d’un arbre gigantesque aux ombres étranges. Aujourd’hui, plume de critique en main mais cœur de lecteur intact, je replonge avec une exaltation intacte dans cette « fresque baroque et envoûtante, aussi sombre que lumineuse » pour en mesurer toute la richesse.
En refermant Souffre-Jour en 1995, les lecteurs ont rapidement compris qu’ils s’aventuraient en territoire inconnu. Loin de la Tour Sombre de Tolkien, option elfes et nains, Gaborit ouvrait les portes des Royaumes Crépusculaires, un monde d’inspiration Renaissance peuplé de créatures féériques : farfadets, lutins, ogres ou fées noires forment un singulier bestiaire, hérité du folklore classique, mais teinté d’une note gothique inédite.
Les fées de Gaborit sont anciennes et sages, les farfadets peuvent se montrer cruels et malveillants. L’univers s’éloigne délibérément des clichés médiévaux pour emprunter une esthétique baroque flamboyante, presque picturale dans ses décors et son atmosphère.
En 1995, la démarche était audacieuse : la fantasy francophone cherchait son identité, et ce jeune écrivain sortait des sentiers battus avec une véritable alternative aux références bien désormais classiques de l’heroic fantasy classique. Pari gagné — son monde insolite, raffiné et cohérent a immédiatement séduit un public avide de nouveauté. Qualité littéraire, inventivité : Les Chroniques des Crépusculaires prouvaient qu’une autre fantasy était possible, à la fois érudite et accessible. Et française.
Or, s’il est un aspect qui enchante toujours, c’est bien la magie telle qu’imaginée par Gaborit. Exeunt les magiciens lançant des sorts génériques à grand renfort de formules latines. Ici, la sorcellerie est vivante, musicale, dansante… ou hautement cruelle. Et forcément, affichait une poésie rare : les sortilèges naissent des mouvements gracieux de petites créatures surnaturelles appelées Danseurs, que les mages guident comme des partenaires de ballet.
Une relation unique se tisse entre eux : certains pratiquent l’Accord dans une entente harmonieuse quasi amicale, quand d’autres sombrent dans l’Obscurité et asservissent — voire torturent — ces êtres pour en tirer une puissance brutale (microvulgachage, je sais).
La magie imprègne donc chaque recoin des Royaumes Crépusculaires, tour à tour délicate ou terrifiante selon qui la manie. Trente ans plus tôt, l’idée était fulgurante — et je reste sous son charme. Gaborit avait transformé l’art magique en chorégraphie — littéralement — et lie intimement la sorcellerie à la musique, lui conférant une dimension féminine à même de séduire un autre public que celui de Donjons et Dragons.
Le résultat demeure éblouissant : un art omniprésent, subtil et esthétique, qui renforce l’ambiance insolite et onirique du récit. On lit ces pages comme on assisterait à un représentation théâtrale où chaque sortilège serait un pas de danse, chaque incantation une note de musique.
Au cœur de cette symphonie fantastique, un jeune noble en rupture de ban nous embarque : Agone de Rochronde, héritier récalcitrant, anti-héros en quête de sens. Refusant la voie martiale tracée par son père, ce personnage complexe préfère l’érudition et l’enseignement — une posture originale qui tranche avec les guerriers traditionnels du genre.
L’identification est immédiate, la sympathie de même : Agone partage ses doutes et à sa curiosité insatiable pour les mystères des arcanes. En prenant de l’âge (et du recul), j’y vois aussi un clin d’œil aux grandes figures de la fantasy plus sombre. Son rapière Pénombre, douée de conscience, n’est pas sans rappeler la légendaire Stormbringer d’Elric de Melniboné, le héros torturé de Michael Moorcock.
L’ombre du gothique cher à Moorcock plane d’ailleurs sur l’ambiance — ce mélange de sublime et de macabre, ce clair-obscur constant qui nimbe les Royaumes Crépusculaires d’une mélancolie épique. Gaborit ne cache pas non plus la patte du rôliste : chaque recoin du monde fourmille de détails.
Ce soin quasi ludique apporté à la construction de l’univers donne une profondeur tangible à l’ensemble. En tant que lecteur, on a l’impression de pouvoir arpenter ces contrées tant le décor est fouillé et crédible. D’ailleurs, le succès fut tel qu’un jeu de rôle papier, Agone, a vu le jour pour prolonger l’aventure sur table — preuve que l’« Harmonde » a fait rêver au-delà des seules pages.
Relire Gaborit après tant d’années, c’est redécouvrir la puissance de son écriture. Le style m’avait frappé dès la première lecture par sa beauté sombre et travaillée : il n’a pas pris une ride. La langue est ciselée, imagée sans être pesante, avec des envolées lyriques suivies de phrases courtes qui claquent comme un duel d’escrime.
Chaque personnage s’exprime avec sa voix propre, chaque dialogue sonne juste — du farfadet railleur à la fée noire désabusée, tous ont une épaisseur convaincante. L’écriture de Gaborit mêle la poésie et le sens du récit : on savoure des métaphores élégantes puis on se fait happer par un rebondissement imprévu.
Cette maîtrise du rythme et du ton confère au texte une vitalité presque théâtrale. Il y a dans Les Crépusculaires une ambition littéraire que l’on voit rarement chez de si jeunes auteurs. En 1995, peu de plumes émergentes étaient capables d’offrir une telle qualité stylistique.
Au fil des pages relues pour cette chronique, je mesure combien Gaborit fit preuve d’une audace narrative étonnante, mesurée à l’aune de Mnémos, qui le publia alors – leur tout premier romancier. Certes, l’œuvre n’est pas exempte de quelques maladresses de jeunesse — structure en montagnes russes, densité inégale par moments — mais qu’importe ! L’élan romanesque emporte tout. On se laisse volontiers griser par ce souffle épique teinté de mélancolie.

Cette relecture en mode « madeleine de Proust » s’accompagne d’une prise de conscience : Les Chroniques des Crépusculaires n’ont rien perdu de leur éclat. Trente ans après, la fresque fascine toujours, tant par son originalité que par son intemporalité. Les thèmes abordés — le poids de l’héritage et la quête d’identité, la soif de connaissance, la tentation du pouvoir ou la dualité de l’ombre et de la lumière — conservent une résonance universelle.
À l’époque, avais-je perçu cette portée ? Confusément, peut-être ; aujourd’hui, j’en savoure toute la profondeur. C’est la marque des grandes œuvres que de grandir avec leurs lecteurs, non ? Enthousiaste, je referme à nouveau le volume, émerveillé comme au premier jour. Et je ne suis pas le seul : une nouvelle génération de lecteurs s’apprête à découvrir cette saga, tandis que les fans de la première heure vont pouvoir la redécouvrir dans une édition soignée.
En effet, les éditions Mnémos publieront Les Crépusculaires, Intégrale 30 ans (regroupant Le Cycle des Crépusculaires et Le Cycle d’Abyme) le 5 novembre 2025. Une occasion en or de (re) plonger dans l’ombre enchanteresse des crépuscules gaboritiens et de vérifier — une fois de plus — que la magie opère toujours.
Car la crépusculaire aventure ne s’est pas arrêtée là : dans la continuité de cet univers, Gaborit mettait le cap à l’ouest de l’Harmonde, direction une cité plurielle et décadente, Abyme, lovée dans ses propres ombres. Un autre cycle, presque indépendant du premier — à quelques références près — ouvre une nouvelle voie : le polar fantasy.
Ce joyau d’architecture de guingois tient pourtant, dans une cohabitation entre les peuples. Un lieu corrompu, une enclave unique, carrefour entre le monde mortel et les abysses. Diplomates inhumains et créatures féeriques s’y croisent sur les pavés sinueux — farfadets, lutins, ogres et autres en peuplent les ruelles étranges. Ici, la lumière peine à percer le dédale de toits et de canaux, et les périls rôdent à chaque coin de rue. L’atmosphère y gagnait en noirceur, confinée dans ce huis clos urbain foisonnant. Et la magie déployée dans Les Chroniques des Crépusculaires nous réservait de plus grandes surprises.
Dans cet univers en clair-obscur, nous suivons les pas d’un protagoniste au charme vénéneux. Maspalio, farfadet astucieux et ancien Prince-voleur désormais retraité, connaît Abyme comme sa poche pour l’avoir arpentée des décennies durant. Désabusé, mais attachant, ce roublard aspirait à la tranquillité dans cette ville qu’il affectionne tant. C’était sans compter une machination qui l’entraîne malgré lui dans le jeu des ombres.
Un démon s’est échappé des enfers et rôde en ville, un Advocatus Diaboli (délégué des abysses) tient Maspalio par une dette et l’enjoint de traquer la créature fugitive. Commence alors une enquête haletante, presque une fantasy noire – Sherlock Holmes au pays des peuples majeurs et mineurs : chaque recoin d’Abyme dissimule un indice, ou un traquenard. Et quand un assassin se met aussi à décimer les proches du farfadet, le voilà traqué et accusé à tort, forcé de jouer sa vie sur un fil. Malgré son expérience, vivre à Abyme devient un défi périlleux même pour un vieux renard de sa trempe.
Le Cycle d’Abyme déploie une identité propre, plus sombre encore, tout en prolongeant l’enchantement de la saga originale. Gaborit y explorait d’autres facettes de son imaginaire : les danseurs graciles laissent ici place aux Conjurateurs et à leurs pactes démoniaques. La magie change de visage — cruelle et pactisée — et l’auteur baguenaude dans le merveilleux du côté obscur.
L’intrigue, resserrée autour d’un héros solitaire, dégage une intensité nouvelle. On passe de cette épopée façon roman de formation à la fable urbaine et gothique, peuplée de personnages tantôt pittoresques, tantôt inquiétants. Le ton se fait volontiers plus mélancolique et grinçant, reflet de la décadence qui imprègne la cité. Pourtant, l’émerveillement subsiste à chaque page : Abyme fascine par son déluge de détails fantasques, ses palais croulant sous la fiente d’oiseaux (si, si), ses tavernes borgnes pleines de créatures fantasques, ses démons aux noms flamboyants.
On flâne avec Maspalio dans ce carnaval macabre et chatoyant, le cœur battant d’excitation et d’appréhension mêlées. Place est accordée aux gorgones, aux doubles et aux reflets et tans d’autres.
Un peu comme un fumer décidant enfin de raccrocher, bénis soient celles et ceux qui, trente ans après, découvriront dans la foulée Le Cycle d’Abyme — dont la seule évocation procure un frisson intact. Cette suite, qui aurait pu n’être qu’une excroissance, se révèle un chapitre à part entière — une mise en abyme littérale, au propre comme au figuré.
L’écriture de Gaborit, gagnant encore en maturité, y conserve sa flamboyance baroque et son efficacité narrative. Chaque dialogue de Maspalio fuse avec esprit, chaque complot tisse une toile dont le lecteur savoure les fils entremêlés. On ressent presque l’odeur des canaux stagnants et le parfum capiteux de la corruption ambiante tant la plume est évocatrice. Abyme est un vrai tour de force : plus sombre, plus audacieuse peut-être, mais toujours accessible et palpitante.
D’ailleurs, avec La Cité exsangue en deux volumes, Gaborit explora plus encore dans cette étrange cité, pour en dévoiler d’autres mystères.
La venue de cette intégrale anniversaire, une chose est sûre : l’enchantement opérera, des sacrifices d’Agone aux tréfonds d’Abyme, et la magie crépusculaire de Mathieu Gaborit n’a rien perdu de son pouvoir.
Un extrait des différents livres de Mathieu, reliés ou non à ceux deux cycles, est proposée en fin d'article.
Crédits photo : couverture du jeu de rôle Agone - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 05/11/2025
820 pages
Mnémos éditions
44,00 €
Paru le 08/09/2011
297 pages
Le Pré aux Clercs
19,00 €
Paru le 06/06/2006
597 pages
Bragelonne
27,00 €
Paru le 15/04/2022
327 pages
Mnémos Editions
11,90 €
Paru le 19/04/2018
256 pages
Mnémos Editions
18,00 €
Paru le 15/04/2022
256 pages
Mnémos Editions
18,00 €
Paru le 14/02/2018
412 pages
Bragelonne
9,90 €
Paru le 19/08/2016
187 pages
ActuSF
7,50 €
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