Après La Horde, ouvrage plus que remarqué, Marie Favereau revient non pour rejouer la partition mongole, mais pour diriger un orchestre mondial. Sous sa baguette paraît chez Perrin, en octobre, Les Empires anciens, une fresque richement illustrée qui traverse la Mésopotamie, l’Égypte, la Chine, Rome, Byzance, Venise, le Maghreb, l’Afrique sahélienne, le Japon, les mondes mésoaméricains jusqu’à la Moscovie. On y lit moins un défilé de puissances qu’une enquête sur une idée : l’empire comme art de gouverner la pluralité.
Le 23/10/2025 à 18:33 par Hocine Bouhadjera
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23/10/2025 à 18:33
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Le mot « empire » traîne une mauvaise presse : il convoque d’emblée colonisation, prédations industrielles, violences. On plaque ces grilles récentes sur des mondes anciens.
D’entrée, le projet assume un décentrement. Finie la tyrannie de l’imperium latin comme matrice unique. Les historiennes et historiens rassemblés ici prennent les sociétés au mot : al-dawla en arabe, Tahuantinsuyu en quechua, « horde » en turco‑mongol, « grand‑duché » chez les Slaves… Autant de façons de dire le pouvoir étendu, sans le calquer sur une norme européenne.
Parler d’« empire » ici, ce n’est pas entériner une vision téléologique (explication par la finalité), c’est se donner un angle d’approche, quitte à révéler des cas‑limites, comme celui des Plantagenêt ou du Japon, et à rappeler qu’ « un empire ne dit pas toujours son nom ». Jane Burbank, en conclusion russe, glisse même une mise en garde devenue maxime : ne nous fions pas à la nomenclature; l’« impérial » déborde les étiquettes.
Autre force de cette somme : sa confiance dans les sources nouvelles et les méthodes croisées. Ici, les écritures oubliées côtoient les archives de chancellerie, l’archéologie converse avec la génétique, la dendrologie ou la paléobotanique. La phrase qui fait mouche — un empire sans écriture n’est pas un empire sans Histoire — guide des explorations aventureuses. On rencontre, dans les Andes, l’Empire Huari, prédécesseur des Incas, et, en Asie du Sud‑Est, le royaume du Funan, dont l’ombre porte jusqu’aux rois khmers. On mesure aussi ce que les oublis « organisés » — effacements par les successeurs, réécritures nationales — ont coûté à la mémoire du monde.
Surtout, le livre excelle quand il compare. Japon et Chine se regardent en miroir; Venise et les cités phéniciennes invitent à repenser la « thalassocratie »; des résonances inattendues surgissent entre Mongols et Incas. De ces croisements, une conclusion simple et fertile : toutes les formations politiques de l'ouvrage n’entrent pas dans la case « empire », et, quand elles y entrent, elles le font selon des rythmes et des formes que l’on décrirait plutôt comme des temporalités à tiroirs que comme la vieille trilogie conquête‑paix‑déclin.

Cinq lignes de force, transversales à l’ensemble, structurent la lecture et donnent leur relief aux chapitres. D’abord l’expansion économique : l’empire avance autant par les échanges que par les armes. Des cités mésopotamiennes à Carthage, de Venise à la Song chinoise, la puissance se mesure à sa capacité de projeter l’économie au-delà des frontières, d’agréger des périphéries — jusqu’aux principautés russes que les Mongols intègrent aux réseaux d’Asie centrale.
Vient ensuite l’art de gouverner des communautés multiples. Impôts et exemptions, statuts juridiques, places laissées aux élites locales — médiatrices, loyales ou frondeuses — composent une négociation sociale permanente, où la cohésion se gagne autant par l’arrangement que par la contrainte.
Troisième trait, les populations avant les kilomètres carrés. Les empires déplacent, concentrent, densifient : villes neuves, villages multipliés, hordes en mouvement. Ici, la démographie devient l’outil décisif de la puissance. Quatrième axe, la prétention à l’universel. Chancelleries, protocoles, hiérarchies symboliques et figure des « barbares » organisent le monde et rassurent ceux qui le gouvernent — chez les Romains, les Chinois, les Abbassides.
Enfin, l’héritage : la fin n’est jamais la fin. Administrateurs, rituels, monuments entretiennent des continuités tangibles ; Alexandre fait lien entre Achéménides et « monde nouveau » ; dans la steppe, les Mongols lisent encore les traces turques qui les ont précédés. Ainsi se prolonge la mémoire impériale, bien au-delà des ruptures.
La géographie n’est pas en reste. Certaines zones — côte syro‑libanaise, vallée de l’Orkhon, Mésoamérique, Afrique subsaharienne — semblent propices aux surgissements impériaux. Les fleuves, surtout, charpentent les longues durées : le Nil explique beaucoup de l’État pharaonique. Quant aux frontières, elles sont souples, multipliant expansions, stagnations, rétractions. Les empires ne sont pas toujours d’un seul tenant; ils connectent des régions naguère seulement reliées de loin. D’où l’importance, rappelée avec tact, des cartes et d’un effort de décentrement: changer notre carte mentale, c’est déjà écrire une autre histoire.

L’architecture du volume, pensée comme un tour du monde, tient remarquablement sa promesse. On embarque en Mésopotamie avec Francis Joannès, « naissance du grand commerce », puis Babylone au centre —, avant de glisser vers l’Égypte avec Julien Cooper, entre mythe et réalités. Jean Yoyotte interroge la conscience de la mort chez les anciens Égyptiens. Cap ensuite sur les Phéniciens, avec Françoise Briquel‑Chatonnet, et sur Carthage, où Hédi Dridi fait vibrer le cœur d’un réseau marchand.
L’Iran achéménide, et l’on comprend pourquoi, avec Pierre Briant, Alexandre peut, sans paradoxe, être dit « le dernier des Achéménides ». La Chine ouvre deux fenêtres contrastées: les Han (Damien Chaussende) comme laboratoire étatique, puis les Song (Christian Lamouroux), « empire de la croissance », où le commerce et l’innovation reconfigurent la puissance. Face à eux, Rome déploie son génie administratif (Claude Nicolet), sa révolution augustéenne (Frédéric Hurlet) et sa chute assumée, sans euphémisme, par Bryan Ward‑Perkins — « l’effondrement a bien eu lieu ».
Rebond vers l’Iran sassanide (Philip Huyse) et Byzance (Michel Kaplan, puis Gilbert Dagron), pour comprendre non pas tant pourquoi ces empires sont tombés que pourquoi ils ont duré. Puis la steppe entre en scène : premiers Turcs (Marie Favereau), Mongols et leur administration nomade — on reconnaît là la patte de la directrice d’ouvrage —, sans oublier Timour, « héritier turc de Gengis Khan » (Alexandre Papas, Marc Toutant). Le Japon (Pierre‑François Souyri) et les califats omeyyade (Gabriel Martinez‑Gros) et abbasside (Vanessa Van Renterghem) rappellent que la prétention impériale se joue aussi dans les textes, les rites et les fiscalités.
Le Maghreb (Pascal Buresi) donne chair au rêve d’unité politique berbère; l’Afrique ancienne, du Sahel au Zimbabwe (François‑Xavier Fauvelle, Bertrand Hirsch), puis l’Abyssinie (Marie‑Laure Derat) et le Mali offrent ce qui manquait tant au grand public: une histoire impériale africaine sereine et précise. Côté européen, des Carolingiens au Saint‑Empire (Geneviève Bührer‑Thierry; Pierre Monnet sur Frédéric II), les Plantagenêt (Martin Aurell) prouvent qu’un empire peut marquer sans durer.
Les Seldjoukides (Julien Loiseau) et les Mamelouks, « des esclaves sur le trône », rappellent combien les institutions peuvent naître d’arrangements inattendus. Venise (Philippe Braunstein) incarne la thalassocratie révisée par l’histoire économique; Angkor (Éric Bourdonneau) théorise une « souveraineté universelle » d’un genre particulier. Enfin, l’empire aztèque (Camille Townsend) et l’empire inca (José Carlos de la Puente), prolongés par une leçon d’archéologie de Patrice Lecoq, referment la boucle transcontinentale avant la Moscovie (Pierre Gonneau) et l’analyse de Jane Burbank sur les héritages russes.

On referme l’ouvrage convaincu que l’empire n’est pas un bloc mais une technique de composition — entre centre et relais, entre normes et exceptions, entre durée et improvisation. On passe du sable du Nil aux canaux de Venise, des plaines turco‑mongoles aux villages en terrasses des Andes, sans rupture de ton. L’iconographie, les cartes surtout, aident à changer de carte mentale — et c’est un mérite politique autant qu’historien.
On saura gré à Marie Favereau d’avoir fait de ce volume une synthèse ouverte plutôt qu’un catéchisme : pas de définition autoritaire de l’empire, mais des outils pour penser des réalités mouvantes. Les empires y apparaissent comme des laboratoires de connectivité, où s’inventent fiscalités, hiérarchies, mobilités, mais aussi des formes d’héritage qui débordent les effondrements.
En somme, après La Horde, Favereau ne « revient » pas: elle élargit. Elle passe de la vitesse des cavaliers à la polyphonie des continents et fait entendre, grâce à des sommités de chaque champ, la rumeur longue des pouvoirs qui prétendirent unir des mondes.

Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 09/10/2025
398 pages
Librairie Académique Perrin
35,00 €
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