Mardi 21 octobre, une dizaine de militants de L214 se sont rassemblés devant le restaurant où se tenait la soirée de remise du Prix Landerneau des lecteurs, organisée par les Espaces culturels E.Leclerc. Sous les lumières du soir et les regards curieux des invités venus célébrer la littérature, les banderoles de l’association rappelaient une tout autre réalité : celle, bien plus sombre, des élevages intensifs de cochons qui approvisionnent la chaîne de supermarchés.
Le 23/10/2025 à 16:30 par Hocine Bouhadjera
10 Réactions | 452 Partages
Publié le :
23/10/2025 à 16:30
10
Commentaires
452
Partages
Devant les lourdes portes vitrées du restaurant Roxo/Les Bains, dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, la nuit tombait doucement. À l’intérieur, les convives du Prix Landerneau des lecteurs échangent des sourires, les manteaux glissent sur les portants, les conversations montent sous les dorures. Dehors, c’est une autre lumière, plus crue, celle des lampadaires sur les vestes orange des militants de L214.
Alignés face à l’entrée, ils forment une ligne calme, mais déterminée, porteurs d’images dures : truies enfermées dans des cages, porcelets mutilés, élevages en ruine. Sur les pancartes, les slogans prennent la forme de répliques : « E.Leclerc vous raconte des histoires », « Mutilations systématiques des porcelets », « Les porcelets sont mutilés et abandonnés dans l’élevage »...
Autour de la ligne principale, d’autres bénévoles s’activent. Certains interpellent les convives venus célébrer la littérature, d’autres expliquent les enquêtes menées depuis des mois par L214. Parmi les invités du soir figurent Michel-Édouard Leclerc lui-même, ainsi que Laurent Mauvignier, le lauréat de cette édition.
La présence des militants contraste avec l’élégance des invités qui, à quelques mètres, patientent pour entrer. Des robes longues, des vestes de laine, des regards intrigués, parfois fuyants. L’un glisse un sourire poli, un autre détourne la tête.

« Nous sommes ici avec les bénévoles de l’antenne de Paris pour dénoncer l’absence d’engagement de Leclerc. Leclerc cautionne les pires pratiques de l’élevage intensif des cochons dans ses chaînes d’approvisionnement », nous explique Marine Le Tallec, chargée de campagnes agroalimentaires et porte-parole de L214, présente à cette mobilisation.
L'événement n’a pas été choisi au hasard. « Le Prix Landerneau est un prix prestigieux, créé par Michel-Édouard Leclerc lui-même. Il sera là ce soir. Nous voulons lui rappeler que derrière les belles histoires racontées ce soir, il y a une réalité autrement plus dure dans ses approvisionnements. »
Depuis mars 2024, l’association a mené dix enquêtes dans des élevages fournisseurs du groupe. Ces investigations ont révélé des conditions de vie dramatiques : porcelets mutilés, queues sectionnées, dents meulées, insalubrité généralisée, cadavres laissés à l’abandon. « Ces pratiques ne sont pas seulement cruelles, elles sont illégales », souligne Marine Le Tallec. « La réglementation européenne interdit les mutilations systématiques, comme la coupe des queues. En théorie, elles ne doivent être pratiquées qu’en cas de nécessité. En réalité, elles le sont presque toujours. »
Les images tournées par L214 montrent aussi des truies reproductrices enfermées dans des cages étroites, incapables de se retourner. « Elles allaitent leurs petits à travers des barreaux. Elles peuvent s’asseoir ou se coucher, mais pas se déplacer. C’est une existence d’immobilité et de frustration. » Si cette pratique n’est pas illégale, elle demeure, « une souffrance évidente, visible, qui provoque des troubles du comportement. Et pourtant, elle perdure. »
Les militants demandent à E.Leclerc de s’engager à respecter le Pig Minimum Standard, une charte européenne qui vise à réduire les pires souffrances infligées aux animaux d’élevage. « Ce n’est pas un programme révolutionnaire, c’est le strict minimum », insiste Marine Le Tallec. « On ne demande pas à Leclerc de réinventer la filière porcine, simplement de respecter la réglementation, d’en finir avec les mutilations systématiques et les cages. »
Pour L214, la responsabilité du groupe est immense : « Leclerc détient près d’un quart des parts de marché. C’est le premier distributeur de France. Il a donc le pouvoir d’orienter la filière vers une transition plus respectueuse. Mais tant qu’il ne s’engage pas, il continue de soutenir des pratiques contraires à ses déclarations publiques. »
L’association reconnaît que certaines coopératives ou exploitations ont été écartées après ses révélations, mais juge ces mesures ponctuelles insuffisantes. « Ce n’est pas élevage par élevage qu’il faut agir, c’est au niveau de la politique d’approvisionnement du groupe. Leclerc a le pouvoir de changer les choses, pas les éleveurs seuls. »
Et pourquoi L214 concentre aujourd’hui son action sur la filière porcine ? « La souffrance animale est généralisée pour tous les animaux utilisés pour la consommation humaine », rappelle la porte-parole, mais l’association cherche avant tout à « obtenir des avancées concrètes, qui puissent améliorer la vie de millions d’animaux ». Ce pragmatisme, dit-elle, guide la stratégie de L214 : cibler les leviers les plus efficaces pour provoquer un changement tangible.
Elle évoque les travaux du Welfare Footprint Project, qui évalue scientifiquement les pratiques les plus douloureuses. « Dans l’élevage des cochons, on retrouve certaines des pires souffrances : les cages pour les truies reproductrices, les mutilations systématiques des porcelets, la coupe des queues, le meulage des dents. Ce sont des douleurs physiques et psychologiques continues, banalisées, qui touchent des millions d’animaux chaque jour. »

Parmi les participants à cette mobilisation, Gabrielle, bénévole depuis 2018 et référente du groupe parisien, voit dans ces actions une continuité logique de l’engagement de L214. « Au début, nous allions devant les magasins avec nos banderoles et nos tracts. Les passants étaient souvent réceptifs, beaucoup signaient nos pétitions. Puis nous avons voulu aller plus loin, en nous invitant dans les événements culturels organisés par Leclerc », raconte-t-elle.
Ils sont déjà allés à un concours de hip-hop et de street art organisé par les Espaces culturels Leclerc. « On est montés sur scène, devant tout le monde, pour rappeler qu’on attend toujours que Michel-Édouard Leclerc signe le Pig Minimum Standard. Il ne l’a toujours pas fait. On sera là jusqu’à ce qu’il s’engage. »
Pour Gabrielle, choisir un événement littéraire n’est pas anodin. « Ici, c’est une vitrine culturelle. On parle de création, d’émotion, de sensibilité. Mais derrière, les approvisionnements de Leclerc reposent sur une industrie de la souffrance. Mettre en face ces deux réalités, c’est essentiel. C’est confronter le vernis culturel à la réalité économique. »
Mélanie, 37 ans, militante depuis moins d’un an, dit être venue « parce que la maltraitance animale me révolte ». Elle raconte avoir cessé de consommer des produits animaux, mais vouloir « au moins un minimum de respect pour ceux qui continuent à être exploités ». « Je souhaite que les grandes enseignes comme Leclerc montrent l’exemple, qu’elles prouvent qu’on peut nourrir les gens sans infliger de telles souffrances. »
Un peu plus loin, Zoé, tout juste 21 ans, étudiante en animation, participe à sa deuxième action avec L214. Pour elle, la cause animale manque cruellement de place dans le débat public. « Ce qui me frappe, c’est le décalage entre la gravité des faits et le silence autour de ces sujets. Être ici, pacifiquement, c’est une manière de dire que ce qui nous procure du plaisir – la nourriture, la culture, le confort – ne doit pas se construire sur la souffrance des autres. »
Marine Le Tallec rappelle que la mobilisation trouve aussi un écho profond dans l’opinion publique. « Huit personnes sur dix en France sont opposées à l’élevage intensif, et presque neuf sur dix rejettent l’idée même des cages. Personne ne veut cautionner la souffrance animale, surtout quand on comprend ce qu’elle implique concrètement. »
C’est justement ce paradoxe qui la pousse à agir avec ses camarades : « Les gens partagent cette conviction, mais ils n’ont pas toujours conscience de ce qui se cache derrière les rayons des supermarchés. C’est pour ça qu’on doit alerter, rappeler que ce qu’on dénonce, ce n’est pas une exception, mais une réalité quotidienne. Derrière les étiquettes et les slogans, il y a encore des mutilations, des cages, et des animaux qui souffrent. »
Sollicité par ActuaLitté sur les points soulevés par L214, E.Leclerc n’a pas souhaité commenter. Les Espaces culturels E.Leclerc, qui ont organisé la soirée de remise du Prix Landerneau des lecteurs, n’ont pas répondu à nos sollicitations.
À LIRE - Cruauté animale : L214 s’invite à la remise de prix chez Michel-Édouard Leclerc
Entre les affiches et les manteaux noirs, deux univers se faisaient face, séparés par quelques mètres d’asphalte. D’un côté, la littérature et les projecteurs ; de l’autre, ces femmes et ces hommes qui, le regard ferme, rappelaient qu’au cœur même des célébrations culturelles, il est toujours possible d’entendre la voix des sans-voix.
Au terme de la soirée, les militants ont replié leurs banderoles. Pas de heurts, pas d’incident. Une action sans coups d’éclat, dans l’un des rendez-vous culturels les plus médiatisés du distributeur. « Leclerc veut être un acteur de la culture, mais il ne peut pas se contenter d’une image », glisse Marine Le Tallec, et d'assurer : « Nous serons là tant que les mots ne seront pas suivis d’actes. »

Crédits photo : Militants L214 devant Roxo/Les Bains, 21 octobre, Paris 3e (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
10 Commentaires
Marco
24/10/2025 à 07:54
Bravo à L214 et Bravo à l'Actualitte pour cet article très complet.
Dommage que certains "invités" ne soient pas sortis pour soutenir cette action...
seingelt
24/10/2025 à 08:40
Derrière les belles histoires de L214 il y a la souffrance de la patience des gens ordinaires, la souffrance de subir la violence de ces fanatiques, la souffrance de tolérer et d'endurer tous ces discours simplificateurs, débiles, idiots par leur paralogisme si caractéristique des tarés de la politique.
Laure
24/10/2025 à 11:55
Ce ne sont pas de belles histoires hélas.
Laure
24/10/2025 à 11:55
Ce ne sont pas de belles histoires hélas.
NAUWELAERS
24/10/2025 à 21:53
seingelt,
Quelle souffrance des gens, desquels ?
Je désapprouve les fanatiques violents mais ce que dénonce ici, pacifiquement, cette organisation fait froid dans le dos.
Et je ne suis ni végan ni végétarien (jamais compris la différence, peu importe).
J'aimerais que ce qui est dénoncé ici soit exagéré...
La voix des sans-voix: de vrais sans-voix ici, ces pauvres créatures martyrisées...
C'est à pleurer.
Que la gauche se livre à un tel combat pour recouvrer et retrouver un semblant de crédibilité...
Et pourquoi pas à droite (je pense à BB que l'on n'est pas obligé de suivre pour tout ce qu'elle dit mais dont le combat pour les animaux de plus de cinquante ans est infiniment respectable et nécessaire, sans interférences politiques -la paix avec la politique partout, de grâce !
Bon, je digresse...).
J'espère qu'une amélioration sera enfin possible concrètement et au plus vite, quitte à lancer une campagne en ligne contre ces pratiques abjectes !
En se foutant de la couleur politique éventuelle -l'idéal étant que cela se fasse SANS un ca
CHRISTIAN NAUWELAERS
Edco
25/10/2025 à 17:25
"Végétarien, végétalien et vegan : Quelles différences ?" https://www.ouest-france.fr/societe/gastronomie/recettes-de-cuisine/vegetarien-vegetalien-et-vegan-quelles-differences-ce8c1d20-0bb6-11ef-8dbf-6d0effde8a28
Hihi .....
Edco
25/10/2025 à 17:35
"Accueil - FONDS HELENE&EDOUARD LECLERC POUR LA CULTURE" https://www.fonds-culturel-leclerc.fr
Ce qui est d ' autant plus étonnant .....ou pas , c ' est que l ' expo à Landerneau, ce trimestre , c ' est le thème L' Animal ?.....
( Très chouette au demeurant...) , se termine bientôt.....
Oui L214 a sa légitimité, leurs vidéos sur leur site, sont à vomir.....
Michel Édouard..... peut agir !!!!
Laure
24/10/2025 à 11:54
Bravo à L214 et un grand merci à vous de mettre la lumière sur cette action.
Ce qu'ils dénoncent est totalement fondé, vérifié et vérifiable.
Agence Pourriel & Fils
26/10/2025 à 15:36
Leclerc ce n'est pas si clair.
_C'est offert, pas de quoi.
Edco
26/10/2025 à 17:31
C est notaire!!!! 🤭🤭🤭🤭