Que reste-t-il de nos Goncourts ? Nombre d’heureux lauréats de ce prix littéraire tant convoité ne sont pas passés à la postérité et leurs romans sont aujourd’hui bien ignorés... Entre les oubliettes où ils churent et le Panthéon des auteurs consacrés, se maintiennent bon an mal an quelques romanciers dont la notoriété subit certes des éclipses, mais dont on redécouvre périodiquement l’intérêt. Par Marie Coat
Ainsi Léon Frapié (1863-1949), lauréat de 1904 avec son roman La maternelle — titre ambigu — qui se vendit à plus de 400 000 exemplaires ; il fut adapté au cinéma en 1925, en 1933 (avec Madeleine Renaud), puis en 1949 avec Blanchette Brunoy, Mouloudji, Marie Déa, Pierre Larquey… : 2 millions d’entrées ! Par ailleurs, il fut réédité en Livre de Poche en 1959, et récemment chez Archipoche.
Encouragé par son voisin Émile Zola, appuyé par Huysmans, Frapié — né en 1863 — collaborait à divers journaux et revues et avait déjà publié un premier roman. Petit fonctionnaire discret, il présentait l’originalité de militer activement pour les droits des femmes et ceux des enfants.
Nourri de l’expérience de son épouse Léonie, institutrice, La maternelle est un roman « réaliste », dans la veine de Zola certes, mais centré sur les enfants, qui tisse plusieurs thèmes chers à l’auteur : constat critique du système éducatif tant parental qu’institutionnel, accent sur la difficile condition féminine et sur la misère des enfants des quartiers populaires...
C’est par le truchement d’une jeune Rose que Léon Frapié nous fait pénétrer dans ce monde impitoyable d’une petite enfance défavorisée. Dès les premiers mots — « Je fus fiancée à vingt-trois ans. Il était temps. » - s’impose un style direct et factuel qui confère au récit dynamisme et authenticité. Las, Rose perd son seul parent encore vivant : son père décède brusquement (la poésie de mon fiancé ne survécut pas à la perte de ma dot).
Un vieil oncle recueille « rageusement » l’orpheline qui, réaliste, demande rapidement à occuper un emploi, tant pour ne pas s’ennuyer que pour gagner sa vie, de préférence dans l’enseignement.
Bien que nantie d’un baccalauréat et d’une licence de lettres (diplômes peu courants à l’époque pour une femme), elle ne peut postuler pour un emploi d’institutrice, n’étant ni normalienne, ni détentrice du brevet qui lui donnerait accès à ce poste ; elle se résout donc à poser sa candidature à un emploi de femme de service dans une école maternelle de Ménilmontant.
Commence alors une tout autre vie, entre des tâches harassantes, de lourds horaires et un pauvre logis. En sus de son adaptation à des fonctions — et à des humiliations — auxquelles elle n’est pas du tout préparée, Rose est toujours sur ses gardes : n’ayant pas déclaré ses diplômes, elle doit cacher son jeu et éviter en permanence tout propos ou comportement qui la dénoncerait (on parlerait aujourd’hui de « transfuge de classe »)…
D’abord effarée par la dureté de son travail, physiquement très éprouvant, et par la terrible misère dans laquelle vivent les enfants, elle commence à tenir un journal où elle consigne observations, réflexions, émotions et nombre d’anecdotes concernant tout le petit monde qu’elle côtoie : enfants, parents, enseignantes. Dans un style d’une grande spontanéité et d’une déconcertante franchise, Rose s’étonne, s’indigne, se décourage, mais toujours essaie de comprendre et au-delà des constats, de trouver à son modeste niveau des solutions aux misères individuelles des petits auxquels elle s’attache de plus en plus.
La pauvreté est omniprésente dans ce quartier de prolétaires, où les parents triment comme des bêtes, où les familles s’entassent dans la promiscuité et un climat de violence attisée par l’alcool et le désespoir. À l’école pourtant, les enfants sont protégés, nourris dès leurs deux ans pour deux sous, n’ayant à apporter que leur panier avec du pain et de la boisson — du vin, trop souvent — et pour certains les paniers sont vides.
Outre le ménage, Rose s’occupe des tout-petits, que leurs mères (débordées ou irresponsables) oublient parfois de récupérer en fin de journée et qui, pendant les récréations et les pauses-repas, s’accrochent à ses jupes et doivent être protégés des mauvaises façons de « grands » de six ans. Elle observe ces bambins maltraités, prématurément vieillis et décrit sans fard des corps pour la plupart malingres, hâves, en haillons, la faim au ventre.
Si elle les prend en pitié, elle en pointe aussi les travers, discerne les atouts des uns et les handicaps des autres, décrivant avec verve une société en miniature avec ses chefs, ses voyous et ses bonnes âmes, ses lâches et ses matamores... Beaucoup sont battus par un père violent, une mère harassée que, lors de petites leçons de morale loin de leur réalité, on les enjoint de respecter. Comment ne pas s’attacher à ces « titis », victimes dès leurs premiers pas du déterminisme social, dont le sort est scellé parfois jusqu’au tragique ?
Leurs propos gouailleurs, leurs regards affamés, leurs attitudes bravaches, leur détresse, leur lucidité, leur résignation devant l’adversité… rien n’échappe au regard sagace de Rose, tantôt révoltée, tantôt exaspérée, bien souvent attendrie.
Pour la jeune femme, l’Enseignement tel qu’elle le voit pratiquer se fourvoie. Il est inadapté à ce contexte, n’en tient pas compte et n’atteint donc pas ses objectifs : comment ces enfants — à de rares exceptions près — peuvent-ils appliquer les principes d’ordre, de propreté, de respect dans les conditions de vie précaires et au regard des exemples désastreux que malheureusement ils subissent ?
À ces « petits museaux » bien trop mûrs à certains égards, qui n’ont ni les codes ni le vocabulaire du « respectable citoyen », il faudrait d’autres méthodes de sensibilisation à des comportements différents de ceux, transmis de génération en génération, qu’ils reproduisent au quotidien jusque dans leurs jeux : « Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant de l’école, l’énergie changée en politesse hypocrite, la décision subordonnée uniquement au souci du trompe-l’œil ? La loi de l’obéissance à l’école même vient encore aggraver les regrettables leçons de résignation et de croupissement ».
C’est en des termes forts que Rose s’élève contre les imperfections morales criantes de la République : « le mot d’ordre n’est pas de fournir des leçons qui profitent aux enfants, il s’agit de leçons qui fassent de l’effet au regard du public... la frime s’impose dans tout ». Dans sa critique élogieuse de La maternelle parue dans L’Humanité, Léon Blum souligne le bien-fondé de ces « quelques-unes des vérités fondamentales sur lesquelles la société future devra bâtir ».
Les élèves sont répartis selon leur âge en trois classes comprenant chacune plus de soixante enfants… Si les institutrices et la directrice sont dévouées et font manifestement de leur mieux, elles sont imprégnées d’un système de valeurs très formaté et subissent le poids d’une hiérarchie stérilisante : « L’instituteur, l’inspecteur, ne peuvent pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l’administration. Et l’administration est forcée de fonctionner « pour la statistique », pour les rapports et les comptes-rendus. »
De statut inférieur à la normalienne, l’institutrice suppléante recourt à des méthodes empiriques sans nuances ni remise en cause ; à l’inverse, la normalienne reste prisonnière d’un savoir théorique et fait la classe « par principe ». C’est plus vers Rose que se tournent les enfants, dont même les plus endurcis sont en quête de reconnaissance et d’affection. Rose, qui se découvre maternelle…
Au travers de ce fort attachant personnage, volontariste et lucide, Léon Frapié nous plonge, avec une précision documentaire et sans misérabilisme, dans d’émouvantes « tranches de vie » d’un microcosme social du début du siècle dernier.
Au plus près de la réalité, il recourt avec bonheur à divers styles de narration et de langage, aux effets parfois hilarants. Le journal de Rose est un reportage mené à vive allure, au gré des histoires, des humeurs et des cogitations (et, par allusions fugitives, d’une fort discrète intrigue sentimentale) : un plaisir de lecture !
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 05/09/2024
368 pages
Archipoche Editions
8,95 €
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