Connu pour son approche critique des auteurs contemporains, mais aussi pour ses récits intimistes, comme Pays perdu (L’Esprit des Péninsules, 2003), Pierre Jourde est également docteur ès Lettres, spécialisé dans l’œuvre de Huysmans, fin connaisseur des écrivains décadentistes. Rien de surprenant, donc, à ce que ce nouveau et volumineux roman prenne place à la fin d’un XIXème siècle marqué par un positivisme étouffant, mais aussi par un retour à l’occulte, au mystère. Un entretien mené par Étienne Ruhaud.
Le 16/10/2025 à 10:35 par Auteur invité
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16/10/2025 à 10:35
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Riche, complexe, La marchande d’oublies met ainsi en scène les Helquin, clan de circassiens déjà présente dans Festins secrets, un précédent roman (L’Esprit de Péninsules, 2005). Nous retrouvons ainsi Alastair, être difforme, tueur en série, et suivons parallèlement les songes de sa sœur, Thalia et de son mari Charles, couple décalé, reclus, qui aime à se raconter des contes d’amour surannés. Étonnant et copieux ouvrage, donc, à l’heure où la rentrée littéraire met à l’honneur les histoires de famille. Quelques explications…
ActuaLitté : Le titre fait référence à un personnage récurrent dans le livre, soit une petite marchande de gaufres (les « oublies »), qui finira assassinée. L’expression de « marchande d’oublies » est polyphonique. Quel(s) sens pourrions-nous lui donner, ici ? Que représente cette jeune fille ?
Pierre Jourde : Le personnage principal, un clown maléfique prénommé Alastair, est fasciné par les jeunes filles (mais les marchands d’oublies pouvaient aussi être des hommes ou de vieilles femmes) qui vendent ces gaufres dans la rue ou dans les foires.
Pour lui, elles se prostituent en attirant le chaland, mais elles gardent en même temps leur pureté. Lui s’est prostitué dans les cirques, mais, obsédé par la pureté, il veut s’identifier à la petite marchande d’oublies, pour devenir la marchande d’oubli, celle qui tue pour effacer la faute, la saleté, pour purifier. Oublie a la même étymologie qu’ « oblation », « hostie », c’est-à-dire du latin oblatus, « offert ». Anciennement, on appelait les hosties « oublies ». Pour lui, ce que lui propose la marchande d’oublies, c’est la rédemption. Mais une rédemption à l’envers, il veut purifier par le meurtre.
En 1999, vous avez publié Carnage de clowns (éditions L’Harmattan). Il semble que cette figure du clown vous fascine. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Pierre Jourde : Petit, la nuit, dans ma petite chambre, je voyais sortir des clowns du placard. Ils m’ont toujours fait peur. D’ailleurs ils font peur à tout le monde, le clown tueur est un classique du film d’horreur, avec la poupée et le mannequin. Sans doute parce que le clown reprend la figure du fou. Le clown rompt totalement avec la logique du comportement humain. On ne sait jamais ce qu’il va faire, ni pourquoi, il fait n’importe quoi. Il est à la fois violent et grotesque, cruel et sentimental, de sorte qu’il caricature nos sentiments, nos attitudes, nos conduites sociales, et les dépouille du moindre sens. Ce qui nous fait rire, et notre propre rire nous fait toucher le non-sens en nous, le chaos intime.
Comme indiqué à la fin du livre, vous vous êtes très librement inspiré de la vie d’une vraie famille de circassiens anglais, de la fin du XIXème siècle, les Hanlon Lees, pour créer les « Helquin ». Semblablement, vous évoquez le Pierrot blanc « Deburau », ou encore Barnum, qui a vraiment existé. Comment vous êtes-vous documenté ?
Pierre Jourde : Le travail de documentation a été considérable. Je connaissais bien cette époque, puisqu'en tant qu’universitaire, j’étais spécialiste de la littérature de la fin du XIXe siècle. Huysmans, Banville et Zola ont publié des articles sur les Hanlon Lees. Il y a en ligne une recension complète, en anglais, de tous les spectacles donnés par cette troupe. Il existe un ouvrage intitulé Mémoires et pantomimes des frères Hanlon Lees, qui se présente comme une suite de confidences des frères, recueillis par Richard Lesclide, le secrétaire de Victor Hugo.
C’est la principale source, mais qui est sujette à caution. Il y a des livres indispensables pour comprendre cet univers, notamment Les Jeux du cirque et la vie foraine de Hugues Le Roux (1889), Les Clowns de Tristan Rémy (1945), il existe beaucoup d’articles de l’époque signés Banville, Zola, Champfleury, etc., et des chercheurs contemporains ont beaucoup éclairé ce sujet, notamment Sophie Basch et Gilles Bonnet (La Pantomime noire, 2014.) Mais il fallait également que je me renseigne précisément sur le programme et la disposition des théâtre britanniques, américains, français, des événements culturels à Paris à la fin du XIXe siècle, etc.
On sait que la fin du XIXème siècle correspond à l’âge d’or du positivisme, du scientisme. D’ailleurs vous évoquez longuement les expériences médicales alors opérées. Le cirque, la figure du clown, l’irrationnel, entre-t-il en opposition avec ce discours scientiste ? On sait que des auteurs comme Huysmans, que vous évoquez, s’opposaient précisément à ce type d’ultra-rationalité.
Pierre Jourde : Le positivisme médical rendait en effet furieux Huysmans et quelques autres, Bloy, Villiers, par exemple. Le fameux Charcot, qui donnait des leçons à grand spectacle sur les cas d’hystérie, a voulu démontrer que les extases mystiques n’étaient que des crises d’hystérie. Avec Paul Richer, il publie en 1887 Les Démoniaques dans l’art, pour traquer, dans les œuvres picturales représentant des miracles ou des cas de possession, les symptômes de l’hystérie.
Les cas de léthargie de plusieurs années étaient expliqués également par l’hystérie, dont je rends compte dans ce roman. En même temps, tout n’était pas complètement étanche, car la psychiatrie en était à ses débuts. Le spiritisme a stimulé les recherches en psychiatrie, qui redécouvre l’hypnose et le magnétisme. La psychiatrie de l’époque étudiait des cas qui touchent au fantastique : les personnalités, multiples, notamment, dont je me suis servi pour le personnage d’Alastair.
Pareillement, l’onirisme semble ici omniprésent. Nous ne savons plus, souvent, si nous rêvons ou si nous sommes dans la réalité, notamment lorsque Thalia raconte cette histoire de manuscrit trouvé dans une tombe, sur le corps d’une femme aimée (il s’agit d’une allusion au poète anglais Dante Gabriel Rossetti). Nerval est cité. Êtes-vous, pour une part, romantique ?
Pierre Jourde : En réalité, il ne s’agit pas vraiment de rêves, mais des fictions que se racontent Thalia et Charles, pour faire des sortes d’essais sur ce que ce serait le « véritable amour ». Ces fictions ont pour fonction d’éliminer justement toutes les histoires d’amour frelatées. Ce déchaînement de fictions est à la recherche de la réalité. Mais en effet le rêve est important dans le roman.
C’est d’ailleurs une pierre d’achoppement que le récit d’un rêve : il a l’air souvent dénué de nécessité, gratuit. Mais le rêve d’Alastair, à la fin du roman, a une fonction psychique. C’est grâce à lui qu’Alastair se métamorphose. Ce roman en effet a quelque chose de romantique, qui a mis à l’honneur le rêve, le mythe, le fantastique, les monstres. Mais c’est un romantisme critique, un peu comme certains écrivains de la fin du XIXe siècle, héritiers du romantisme, se moquaient d’un certain romantisme éthéré et idéaliste. Il s’agit d’un romantisme très incarné.
On note d’ailleurs un certain goût pour l’occultisme, ainsi que pour les rites païens, parfois violents. Notamment lorsqu’Alastair découpe un sanglier en morceau, en une étrange cérémonie. Dans quelle mesure l’occultisme vous intéresse ? Est-ce lié à des lectures ?
Pierre Jourde : L’occultisme m’a toujours intéressé, notamment en lien au XIXe siècle, où il revient en force, avec le spiritisme, Kardec, les tables tournantes de Hugo, la théosophie, Papus, Eliphas Levi, la fondation par Péladan de la Rose-croix kabbalistique, etc. Huysmans a assisté a des messes noires et pensait être victime de magie noire. Il s’en défendait avec l’aide de l’abbé Boullan et son « Sacrifice de gloire », une cérémonie magique. L’occultisme est présent en filigrane dans le roman, car cette époque est désespérément en quête de sens.
Les mythes semblent se mélanger, se chevaucher. Ainsi, Thalia, femme plongée en léthargie, évoque « La Belle au bois dormant ». Mais nous retrouvons aussi nombre d’allusions à la mythologie grecque, à la bête du Gévaudan, ou encore à la « guivre », soit la « vouivre », cette créature légendaire chère notamment à Marcel Aymé. Peut-on parler, chez vous, d’une forme de syncrétisme magique, d’une « géographie imaginaire » (pour reprendre le titre de votre essai, Géographies imaginaires, José Corti, 1991).
Pierre Jourde : N'oublions pas non plus le mythe central dans ce roman, « La mesnie hellequin », une ancienne légende selon laquelle, certaines nuits, les morts chevauchaient dans la campagne et semaient l’épouvante. C’est pourquoi j’ai nommé la fratrie de clowns les « Helquin », l’incarnation du Mal. D’ailleurs, « Helquin » est le nom d’un démon, et il est vraisemblable que « Arlequin », l’un des surnoms d’Alastair, vienne de « Hellequin ». Le patronyme revient plusieurs fois dans mes romans, Carnage de clowns, Festins secrets, Le Maréchal absolu, et c’est toujours une famille ou un personnage inquiétant, malfaisant.
Effectivement, je fais allusion a plusieurs mythes très différents, et d’ailleurs pas seulement ici. Ainsi, dans Pays perdu, qui relate une expérience réelle, je fais appel au mythe pour décrire certains personnages, certaines expériences. La psychologie classique ne m’intéresse pas vraiment. Le mythe va au plus profond de l’humanité, et la met en relation avec les dieux, le cosmos, la nature. Et les mythes permettent de représenter l’inconscient.
En 2011, aux éditions l’Echappée belle, paraissait votre essai Tératologie. Le fou, c’est aussi le monstre, au sens strict. Alastair, ainsi, franchit les bornes de l’horreur en tuant, et en portant un masque conçu avec la peau de sa victime. Faut-il voir ici un souvenir de Jack l’éventreur ? Pourquoi cette violence ? On sait par ailleurs que l’Américain Ed Gein, auquel Netflix consacre une série en octobre, concevait également des vêtements en peau humaine…
Pierre Jourde : Bien vu pour Ed Gein, c’est à lui que j’ai pensé pour Alastair. Et aussi, secondairement, au personnage de Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse. La violence de certaines scènes incarne certaines obsessions, certaines pulsions. Les mythes, eux aussi, peuvent être très violents : Prométhée, Œdipe, Orphée, etc. Le corps ne peut pas échapper à la recherche du sens, qui doit toujours être incarnée. Si Alastair veut devenir autre, il doit l’incarner par un nouveau visage, et c’est aussi une manière de représenter l’échec de cette quête.
De même, et de façon annexe, Thalia et son frère Alastair évoquent brièvement le christianisme. On sait que vous avez publié un bref essai autour de la foi (Croire en Dieu, pourquoi ? collection « Tracts », Gallimard, 2022). J’en reviens à Huysmans. Votre écriture possède-t-elle une part de mysticisme ?
Pierre Jourde : Oh oui. Je ne suis pas croyant, mais la figure du Christ est très importante pour moi. Elle apparaît plusieurs fois dans le roman. Cette forme de mysticisme développée autour de cette figure consiste à croire que la joie est l’autre face de la souffrance, ou, pour le dire comme Bernanos, « tout est grâce ». Mais le découvrir ou le ressentir sont des choses bien différentes.
La tentation chrétienne nous ramène à Huysmans et à la littérature fin-de-siècle que vous affectionnez, et que vous évoquez particulièrement dans l’essai Littérature-monstre (coll. « L’Esprit des Péninsules », Balland, 2008). Vous citez ainsi de nombreux auteurs, qu’affectionne d’ailleurs le couple formé par Thalia et Charles. On pense à Charles Cros, qui apparaît dans la fiction, à Baudelaire, évidemment, mais aussi à divers poètes anglais comme Dante Gabriele Rossetti. S’agit-il de vos références ? En quoi ces auteurs vous nourrissent, nourrissent votre inspiration, et éventuellement votre réflexion ?
Pierre Jourde : J’ai surtout abordé cette littérature dans mon mémoire pour l’habilitation à diriger des recherches, publié sous le titre de L’Alcool du silence, titre emprunté à Laforgue. J’évoque en effet certains poètes de l’époque, notamment Laforgue, Cros, Corbière. Ces poètes jouent sur le déséquilibre, l’humour, l’auto-dérision, de sorte qu’on ne se sent pas intimé à l’émotion, comme chez Hugo.
Ces poètes ont compris que le beau lyrisme impeccable, avec sa belle rhétorique, contredit l’expression de la souffrance, qu’elle ne peut se dire qu’avec une sorte de maladresse, avec une certaine ironie, et l’émotion en est d’autant plus vive. C’est en effet un modèle esthétique pour moi. Une œuvre d’art sans humour, sans distance, manque de conscience. Rossetti et Tennyson sont d’une tout autre étoffe, plus lyriques, plus romantiques. Ils représentent dans le récit l’impossible rencontre entre femmes et hommes. Quant à Baudelaire, que dire, sinon qu’il a tout compris de la douleur humaine…
Outre Baudelaire, donc, ou d’autres créateurs très connus, il semble que vous aimiez citer des « oubliés », comme Léon Dierx. C’est ce que vous faisiez déjà dans Littérature-monstre (cf. plus haut). S’agit-il de « déterrer » des poète mineurs injustement négligés par la critique ?
Pierre Jourde : Il y en a, en effet, qu’il serait bon de redécouvrir, Tristan Derême, Toulet, Régnier, mais les parnassiens comme Dierx posent un peu trop au poète impeccable et impassible. J’avoue l’avoir placé comme un exemple de la poésie technique, quelque peu ennuyeuse. À chaque époque il y a de tout dans la littérature, ce que j’ai voulu représenter.
Mais la fin du XIXe siècle est je crois l’âge d’or de la poésie, entre exigence formelle (les parnassiens, Mallarmé, Baudelaire) et inventions (Verlaine, Rimbaud, Laforgue). On ignore trop en France les poètes étrangers. Il y a eu bien sûr les romantiques anglais, Shelley, Keats, Wordsworth, Byron, Coleridge, mais à la fin du XIXe siècle, il ne faut pas oublier Tennyson ou Rossetti, importants dans le roman, et au XVIIIe siècle, Gray. Et je cite un poème de Heine bouleversant, « Le Retour ».
Vous avez sérieusement « égratigné » nombre de contemporains, notamment dans La Littérature sans estomac (L’esprit des Péninsules, 2002). Vous sentez-vous plus proche de ces auteurs passés ? Quels auteurs actuels vous paraissent « frères » ?
Pierre Jourde : « Proches », cela dépend. L’un d’eux est un devenu un ami proche, Patrick Tudoret, qui développe une belle œuvre. Pascale Roze est une femme généreuse et adorable. Après avoir égratigné Olivier Rolin ou Camille Laurens, j’ai publié des critiques favorables sur certains de leurs livres. J’ai cru qu’un jour Angot pourrait écrire un livre lisible. J’ai essayé. C’est toujours affligeant.
Houellebecq est en pleine déchéance, il écrit n’importe quoi, son dernier roman est pathétique. Beigbeder, au contraire, s’est beaucoup amélioré, et c’est aussi un grand lecteur, dont j’aime les critiques ironiques ou enthousiastes. Je n’ai pas vraiment de « frères », au sens où ce seraient des auteurs qui me ressembleraient. Je n’en vois pas. Ma planète littéraire est isolée. En revanche, j’ai des admirations, que j’ai mentionnées.
De fait, l’écriture semble relativement classique, très éloigné de l’écriture blanche. Les phrases sont longues, riches en subordonnées et en images. Vous refusez le style clinique, journalistique, d’un Houellebecq. Est-ce délibéré ?
Pierre Jourde : Je ne refuse rien, simplement ce n’est pas mon écriture. Est-ce délibéré ? Je ne sais pas. Je ne me suis pas dit un jour : « Tiens, je vais faire des phrases longues ». Ça s’est imposé parce que c’est ma façon d’aborder le corps de la littérature : contradictions, hypothèses, ressemblances, la phrase est une recherche complexe de la vérité, et aussi une machine qui doit servir, pour moi, à mettre en relation des zones proches ou éloignées du texte, ce qui est plus facile quand la phrase est complexe.
On note aussi que vous utilisez souvent des termes rares et/ou désuets. Pourquoi ce choix ? S’agit-il de rendre hommage à la langue, de la rétablir dans ses droits, face à l’invasion du langage texto et/ou de cette même écriture blanche ?
Pierre Jourde : Est-ce véritablement un « choix » ? Parfois je ne suis pas tout à fait conscient que certains mots que j’emploie sont rares. J’ai l’impression d’être un peu décalé par rapport à certains écrivains contemporains dont le lexique se compose de 500 mots.
Mais parfois, en effet, c’est tout à fait volontaire, mes personnages emploient certains mots rares par ironie, et il s’agit souvent de mots argotiques disparus. J’aime mêler l’ample période à Proust avec des mots désuets ou argotiques, pour mêler humour et émotion. Et puis écrire est un artisanat. Que ce serait un artisan qui ne sait pas utiliser toutes les matières, et tous les outils de son métier ?
Malgré la présence de poètes, les nombreuses références littéraires, vous semblez exprimer des réserves à l’égard du langage. À plusieurs reprises, les personnages déplorent le décalage entre les mots et la chose, les émotions propres. Doutez-vous de la littérature même, qui serait impuissante ?
Pierre Jourde : Ce n’est pas exactement ça. Mais, en effet, la littérature rompt le silence, et du coup donne une importance exagérée à ce qui devrait s’énoncer comme un murmure. La littérature fait trop de bruit. Elle est impudique. L’enjeu de l’écriture, c’est devenu banal depuis Blanchot, est de se rapprocher de ce silence primordial, ou en tout cas de le pointer comme l’origine et l’horizon.
Outre la littérature, vous évoquez aussi, de manière plus fugace, la peinture dans quelques pages. Pourquoi, à ce propos, avoir nommé le clown Alastair « Alastair » ? Le patronyme renvoie effectivement au baron Hans-Henning von Voigt (1887-1969), peintre d’origine allemande surnommé « Alastair », donc.
Pierre Jourde : Fugace, pas tant que ça : les descriptions détaillées des Pélerins d’Emmaüs de Rembrandt, d’Ophélie de Millais ou de Beata Beatrix de Rossetti ont une place centrale dans le récit. Sans compter les bas-reliefs, les gravures qui font fantasmer certains de mes personnages. La musique a également une grande importance, le double concerto pour violons de Bach, diverses complaintes populaires, la musique de cirque, la représentation de Tannhäuser à Paris et les opérettes de Hervé.
Il faut y ajouter l’importance du théâtre, Shakespeare, mais aussi les pantomimes, le french cancan, etc. Sans parler de la sculpture, avec notamment la Venus Sosandra, et des arts décoratifs. Un peu à la manière de Wagner, j’ai eu l’ambition de réaliser une gesamtkunstwerk, une œuvre où tous les arts se répondent. Mais pour répondre précisément à la question sur le choix du prénom « Alastair », Je l’ai choisi en premier en référence à Alasteir Crowley (1875-1947), un occultiste, magicien et nazi anglais dont la somme des lettres composant son nom donne 666, le chiffre de la Bête de l’Apocalypse. Bon programme.
Lorsque je finissais le roman, mon épouse, Hélène Védrine, spécialiste des rapports entre arts plastiques et littérature, m’a fait découvrir Alastair, le peintre, très inspiré de Beardslay. Cela tombait à pic : sa vie et son œuvre permettent au personnage d’Alastair de se découvrir une sorte de fils spirituel, et accéder à une forme de sublimation, de se décharger du poids de ses obsessions et de ses crimes. Pour dire un mot des autres prénoms, Silas fait référence à Uncle Silas, un roman gothique très inquiétant de Sheridan Le Fanu, Uriah au personnage de Uriah Heep, un hypocrite malfaisant dans David Copperfield de Dickens, et Rupert au prince Rupert, général anglais du XVIIe siècle, cruel et accusé de pratiquer la sorcellerie, mais aussi graveur, grand spécialiste de la manière noire. Son œuvre la plus célèbre représente la décapitation de Jean-Baptiste.
Quelle famille ! Quant à Thalia, le prénom provient du conte de Giambattista Basile : Sole, Luna e Talia, qui fait partie du Pentamerone, recueil publié de 1634 à 1636. Dans cette version ancienne de La Belle au bois dormant, Talia est violée dans son sommeil par le prince charmant. Mais dans la mythologie grecque, Thalia, « la florissante », est aussi la muse de la comédie. Pour une clownesse, cela me semblait adapté.
Nous évoquions vos doutes face au langage, à la littérature. Il semble aussi que, parfois, vous doutiez de l’amour. S’il a pu l’aimer, Thalia est d’abord pour Charles un « objet d’étude », une sorte de Belle au bois dormant, donc, immobile et passive, et d’ailleurs on songe parfois à un cadavre, notamment lorsque vous reprenez l’histoire d’Elizabeth Siddal (1829-1862), compagne de l’Anglais Dante Gabriel Rossetti. Le sexe apparaît fréquemment comme trivial… Arthur Schopenhauer, grande référence « fin-de-siècle », est brièvement évoqué. Peut-on parler d’une littérature pessimiste ?
Pierre Jourde : Pas vraiment, même si effectivement ce qu’on appelle « amour » est souvent maltraité dans ce récit. Il y a aussi une scène de nécrophilie. Toutes les perversions y passent. Schopenhauer n’est pas vraiment pris au sérieux, contrairement aux naturalistes du XIXe siècle. Je cite la conversation entre Charles et Alastair :
-Schopenhauer ?
-C’est ça… Je ne l’ai pas lu, mais qu’est-ce qu’on m’a bassiné avec lui, avec son pessimisme… Des bourgeois à cigare qui veulent poser à celui à qui on ne la fait pas… L’amour comme une ruse de la nature, ou je ne sais quoi… Eh bien si c’est ça, il n’a rien compris.
Mais votre question touche à l’essentiel dans ce roman. Les personnages sont en recherche de l’amour, mais se demandent ce qu’on appelle « amour ». Ce sentiment existe-t-il vraiment ? N’est-il pas une vieille fiction qu’on essaie toujours de réaliser, ce qui débouche forcément sur un échec ? Donc le roman, et surtout les romans dans ce roman, épuisent toutes ces fictions, les éliminent, ce qui peut effectivement faire penser à un certain pessimisme. Proust a voulu se débarrasser des illusions de l’amour. Mais ce n’est pas le cas dans La Marchande d’oublies. À la fin, à force d’avoir éliminé les fictions de l’amour, quelque chose se passe, comme l’aboutissement d’une quête mystique, et pour citer le roman, « un minuscule accroc d’éternité dans l’étoffe du temps ».
ActuaLitté : Objet d’étude, donc, totalement léthargique, revendue par sa famille, Thalia incarne-t-elle, à elle seule, la condition des femmes de l’époque ? La « petite négresse », ou la marchande d’oublies, ne connaissent pas non plus un sort très enviable. Peut-on parler de féminisme, ici, ou, à tout le moins, de dénonciation ?
Pierre Jourde : Tout à fait. Les femmes dans le roman sont des proies, ou des objets que l’on peut manipuler à son gré. Le XIXe siècle est, je crois, l’époque la plus misogyne de notre histoire, et le discours misogyne s’articule, se développe, se théorise. Huysmans en est un grand spécialiste. Les personnages masculins dans ce roman déploient leurs fantasmes de possession, femme exposée, femme léthargique, femme violée, mais la possession n’aboutit jamais, il faut aller jusqu’à la destruction, qui est encore un échec.
Car Alastair, en grand pervers, ne désire pas seulement l’objet, mais veut aussi posséder la conscience de sa proie. Thalia, objet de fantasme, s’y soumet en partie, comme le faisaient beaucoup de femmes, mais en même temps critique ces fantasmes, se rebelle, montre à son compagnon, Charles, à quel point tout cela pervertit les liens entre hommes et femmes, et finalement se demande si ce lien est possible.
Elle refuse également un certain idéalisme qui revient à la même chose : être le modèle d’un peintre qui va faire de son visage un chef-d’œuvre n’est qu’une variation sur le thème de la femme objet. Si une femme, déclare Thalia, n’est pas dans la société un sujet de plein droit, peut-il y avoir « amour » entre deux sujets inégalitaires ? Le féminisme, ici, consiste à se débarrasser de tous les pièges qui font obstacle à un vrai lien entre les deux sexes.
Crédits image : Photo F. Mantovani © Gallimard
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 21/08/2025
656 pages
Editions Gallimard
25,00 €
15 Commentaires
rolan peltier
16/10/2025 à 14:25
25,00 €
ça me ferait bien iech de lâcher autant pour du jourde
au pays des réacs la canaille fait son beurre
NAUWELAERS
17/10/2025 à 20:33
Rolan Peltier,
Tout le monde admire votre immense talent !
De raté frustré...
Formidable entretien avec un vrai grand écrivain, bravo à Étienne Ruhaud.
Et à Jourde.
CHRISTIAN NAUWELAERS
NAUWELAERS
17/10/2025 à 20:35
Bravo à Étienne Ruhaud pour ce superbe entretien avec un vrai grand écrivain !
Qui plane au-dessus des médiocres frustrés...
CHRISTIAN NAUWELAERS
Merci
18/10/2025 à 13:37
Merci Christian,
Il faudrait qu'on corresponde
er10@hotmail.fr
Etienne Ruhaud
19/10/2025 à 06:53
Merci Christian.
Ecrivons-nous si vous voulez.
Vous connaissez mon blog? Il y a mon adresse mail. Je ne peux pas la partager ici, je crois.
Bien amicalement,
Etienne Ruhaud
koinsky
17/10/2025 à 08:02
Un artisan est quelqu'un qui met ses doigts, ses mains, son corps en danger pour façonner des objets fonctionnels et physiques ...
Etienne Ruhaud
18/10/2025 à 12:20
Il y a aussi un artisanat des mots. Une façon de travailler le style
rolan peltier
18/10/2025 à 16:54
NAUWELAERS
Merci pour votre hommage, j'en attendais pas moins venant d'un vieux briscard des réseaux, néanmoins, mon talent regorge de créativité qu'ici, je ne fais point paraître... Par discrétion et humilité, comprenez bien.
Cela n'invalide en rien mon avis sur l'écrivailleur susnommé.
B A V_Rolan
NAUWELAERS
19/10/2025 à 13:18
Rolan,
Si tous les écrivailleurs et cacographes avaient le quart du dixième du talent et de la culture de Jourde, la littérature aurait bien plus belle allure...
CHRISTIAN NAUWELAERS
Etienne Ruhaud
20/10/2025 à 21:29
Christian ça ne sert à rien de répondre aux trolls sous pseudo. Bonne semaine
rolan peltier
21/10/2025 à 12:12
À la tienne Étienne, comme on dit dans les mauvais romans ?
Éculé je sais, mais qui vous sied tant.
PS pour NAUWELAERS
Toujours le king de la majuscule, on dirait...
NAUWELAERS
21/10/2025 à 16:52
Etienne,
Je n'ai AUCUN pseudo et je ne m'intéresse plus à vous.
Vous êtes décevant !
J'écris sous mon nom, monsieur le donneur de leçons totalement fausses.
Vous avez tort.
J'accepte vos excuses éventuelles.
Quelle mouche vous a piqué ?
Vous comprendo ???
CHRISTIAN NAUWELAERS MON VRAI NOM
CHRISTIAN NAUWELAERS MON VRAI NOM
CHRISTIAN NAUWELAERS MON VRAI NOM
ETIENNE RUHAUD
21/10/2025 à 17:55
Je vous disais de ne pas répondre à ce monsieur Roland Peltier, qui écrit sous pseudo. On ne répond pas aux gens sous pseudo. C'est une perte de temps et d'énergie.
Bien à vous,
ETIENNE RUHAUD
Etienne Ruhaud
21/10/2025 à 18:25
Vous n'avez pas compris désolé
rolan peltier
21/10/2025 à 23:36
On dirait du Molière écrit un soir de biture
_musant_
Ça foire dans les frocs (godot)
"Quelle mouche vous a piqué ?"
Du grand art, un poète enfin révélé